mercredi 23 août 2017

Images du jour

Journée faste avec cet échange matinal et un bon film noir d'après guerre en soirée !

Gabrielle... Channel

La lecture attentive des 91 pages des comptes annuels 2016 de Chanel International B.  V., qui gère le groupe de luxe et ses filiales, a toujours quelque chose de réjouissant. D'autant plus que ces comptes, ratifiés dans la torpeur de l'été par le cabinet d'audit Deloitte et déposés à la chambre de commerce d'Amsterdam - que le magazine suisse Bilan et Le Monde se sont procurés -, sont censés rester secrets. Les deux actionnaires de référence, les frères Alain et Gérard Wertheimer, ont vu leurs dividendes doubler en  2016, passant de 1,643  milliard de dollars (1,39  milliard d'euros) à 3,414  milliards (soit une hausse de  108  %).

Fuyant tous deux les médias avec une inébranlable constance, le premier réside à New York sur la Ve Avenue tandis que le second est domicilié dans le canton de Genève. Les parfums, les sacs à main ou les collections de vêtements ultrachics dessinées par Karl Lagerfeld depuis 1983 contribuent, chaque année, à arrondir davantage leur fortune. Elle est estimée, par l'agence Bloomberg, à 22,4  milliards de dollars.

L'image sans cesse revisitée de Gabrielle Chanel, de la rue Cambon et celle du monogramme aux deux C entrecroisés ont permis d'accrocher solidement la marque dans le palmarès des plus désirables de la planète. Mais, pourtant, comme en  2015, le chiffre d'affaires tout comme les résultats de Chanel ont encore baissé. Le volume d'affaires a chuté de 9  %, à 5,67  milliards de dollars, tandis que le bénéfice net s'est étiolé, passant de 1,34  milliard de dollars à 874  millions (-  34,8  %). Le groupe assure que cette décélération résulte d'un effet de trompe-l'oeil et de la cession de sa filiale Chanel Limited UK à une autre entité qu'elle contrôle. " Sur une base équivalente, à taux de change constants, les résultats sont stables par rapport à 2015 ", affirme le rapport, sans donner davantage d'informations.

La direction de Chanel explique cette dégringolade dans la mode, au cours du premier semestre 2016, par les " attaques terroristes en Europe  qui ont affecté les flux touristiques et, en conséquence, les dépenses dans le luxe ". Toutefois, la seconde partie de l'année a connu un rebond des ventes estimé à 11  %, notamment grâce au succès de la collection " Croisière ".

Le groupe de luxe, longtemps connu pour être l'un des plus rentables du monde, perd quelque peu de sa superbe, puisque sa rentabilité nette chute à 15,4  % - un score qui fait quand même pâlir d'envie n'importe quel groupe industriel -, contre 21,5  % en  2015.

Pour l'année en cours, le groupe a identifié deux risques majeurs qui prennent de l'importance : les aléas macroéconomiques et politiques, ainsi que le rôle toujours plus prégnant du commerce en ligne. La direction parie cependant sur une nette amélioration et un retour à la croissance du chiffre d'affaires, notamment grâce aux nouveaux parfum et sac à main, qui portent tous deux le prénom de la créatrice de la marque, Gabrielle.

Nicole Vulser

Normalisation des politiques monétaires ?

Ecrin verdoyant niché au coeur des montagnes du Wyoming, Jackson Hole, aux Etats-Unis, n'est pas seulement le paradis des amateurs de pêche et des randonneurs. C'est aussi là que les principaux banquiers centraux de la planète se réuniront du jeudi 24 au samedi 26  août, comme tous les ans, pour deviser sur la reprise. Thème de l'année : " Favoriser une économie mondiale dynamique. "

A l'origine consacré à des débats techniques peu accessibles au grand public, ce symposium est scruté de près par les marchés depuis 2010. Ben Bernanke, à l'époque président de la Réserve fédérale (Fed, banque centrale américaine), avait alors profité de son discours pour faire comprendre que son institution allait lancer un second programme de rachat de titres financiers (le quantitative easing en anglais, ou QE), afin de soutenir la croissance. En  2014, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), avait laissé entendre qu'il allait, lui aussi, expérimenter le QE.

Que réservera l'édition 2017 ? " Jackson Hole est le lieu idéal pour adresser un message fort de politique monétaire, car l'ensemble du monde économique et financier écoute ", dit David Wessel, membre du think tank Brookings Institution.Avant de nuancer : " Mais je ne suis pas sûr que, cette année, ce soit nécessaire. " Cela n'empêchera pas les analystes de décortiquer, avec un soin de kremlinologue, chaque mot des discours que tiendront, vendredi 25  août, M.  Draghi et Janet Yellen, la présidente de la Fed. Dans les deux cas, ils guetteront des indices sur la stratégie à venir des institutions. En particulier sur le rythme avec lequel elles réduiront la voilure des mesures exceptionnelles de soutien à l'économie déployées pendant la crise.

" La situation s'est compliquée "

La Fed avait ouvert le bal en  2008, en baissant ses taux directeurs, puis en lançant le QE, bientôt suivie par la Banque d'Angleterre, la Banque du Japon ou encore la BCE. L'institut de Francfort a mis en place d'autres outils, à l'exemple du taux de dépôt négatif - l'équivalent d'une taxe sur les dépôts que les banques laissent à court terme dans ses coffres. Chaque fois, l'objectif était le même : relancer les prix, le crédit et l'activité.

En décembre  2015, jugeant la reprise suffisamment solide, la Fed a prudemment relevé ses taux directeurs une première fois. Trois autres hausses ont suivi en  2016 et 2017. " Tout semblait alors sur des rails, analyse Gilles Moec, économiste chez Bank of America Merrill Lynch. Mais, depuis, la situation s'est un peu compliquée. "

Taux de chômage au plus bas (4,3  %), croissance stable, entreprises en forme... A première vue, l'économie américaine, sortie de récession voilà sept ans, va pour le mieux. " Et suffisamment bien pour convaincre la Fed d'envisager de réduire le colossal volume de titres achetés pendant la crise, conservés depuis dans son bilan, qui culmine à 4 500  milliards de dollars - 3 800 milliards d'euros - ", rappelle Mohamed El-Erian, conseiller économique en chef du groupe Allianz. Cette réduction, inédite, devrait commencer ces prochains mois. Mme  Yellen donnera-t-elle des indices sur son calendrier à Jackson Hole ? Ou attendra-t-elle la prochaine réunion de ses membres, les 19 et 20  septembre ?

" C'est plus probable, car ces dernières semaines, les incertitudes politiques se sont accumulées aux Etats-Unis ", juge Jacob Kirkegaard, membre de l'Institut Peterson pour l'économie internationale, un cercle de réflexion de Washington. Il semble désormais probable que la réforme fiscale et le plan de relance promis par le président Donald Trump seront moins ambitieux que prévu. Ce qui aura une incidence sur l'économie américaine - et, donc, sur la Fed. " Dans les couloirs de Jackson Hole, on parlera beaucoup des imprévisibles frasques de M.  Trump et du risque de crise constitutionnelle si les choses dégénèrent ", ajoute M.  Kirkegaard.

De son côté, M. Draghi bénéficie de vents favorables. L'économie de la zone euro va enfin mieux : le chômage baisse, l'investissement repart, les exportations rebondissent... Cette année, la croissance devrait atteindre 1,9 %, selon le Fonds monétaire international. Fort de ce tableau, l'institut de Francfort a déjà fait savoir qu'il réduirait le volume de ses achats de dettes publiques, aujourd'hui de 60 milliards d'euros par mois, courant 2018. Mais il se préoccupe également de la remontée de l'euro face au dollar observée depuis le début de l'année, et susceptible de contrarier ses plans. En touchera-t-il un mot à Jackson Hole, pour tenter d'influencer le cours de la devise ? Pas sûr. Car son discours de fin juin, à Sintra (Portugal), avait été mal interprété par les marchés.

Au reste, il n'y a pas d'urgence. Car l'Italien est, comme Mme  Yellen et leur homologue japonais, Haruhiko Kuroda, confronté à une énigme de taille : la faiblesse persistante de l'inflation. En dépit de la reprise, celle-ci reste bien inférieure à la cible de 2  % fixée par les instituts monétaires, aux Etats-Unis (1,4 % en juin) comme en zone euro (1,3  % en juillet). " La relation entre le chômage, les salaires et les prix ne fonctionne plus comme autrefois ", dit M. Moec.

Les économistes eux-mêmes sont un peu perdus. La faiblesse des salaires et de l'inflation aujourd'hui observée est-elle durable et structurelle ? Si oui, les banques centrales n'ont pas intérêt à traîner avant de normaliser leur politique. Si elle est temporaire, elles gagneraient plutôt à se montrer prudentes, pour ne pas briser la reprise. C'est aujourd'hui le scénario privilégié par la Fed et la BCE. " Mais l'inflation, comme les taux, pourrait redémarrer plus vite et fort que ne l'estime le consensus des analystes, prévient Charles Wyplosz, économiste à l'Institut des hautes études internationales de Genève. C'est dire si l'exercice est délicat. Dans tous les cas, la normalisation des politiques monétaires sera le grand feuilleton de 2018, et elle s'accompagnera forcément de turbulences. "

Marie Charrel


" Les économies américaine et européenne sont désormais solides "

Entretien avec Mohamed El-Erian économiste  d'Allianz

Conseiller économique en chef d'Allianz et ancien président du Conseil pour le développement global de Barack Obama, Mohamed El-Erian estime que les banques centrales risquent de déstabiliser les marchés si elles attendent plus que nécessaire avant de retirer leurs soutiens exceptionnels à l'économie.

Les banques centrales détiennent aujourd'hui un cinquième de la dette publique mondiale. Faut-il s'en inquiéter ?

Il est vrai que les dettes publiques détenues par les instituts monétaires atteignent des montants exceptionnels. Mais ce n'est pas un problème en soi, car ces derniers contrôlent le rythme auquel ils débarrasseront leur bilan de ces dettes. Et ils le feront très prudemment - à commencer par la Réserve fédérale - la Fed, banque centrale américaine - .

Certains estiment que les rachats massifs de titres publics par les banques centrales ont eu un effet secondaire indésirable : ils auraient incité les Etats à relâcher leurs efforts en matière de réformes, puisqu'ils ne sont plus soumis à la pression des marchés sur leurs finances publiques. Je pense que les hommes politiques, en Europe comme aux Etats-Unis, n'ont pas adopté suffisamment de mesures nécessaires à nos économies pour favoriser la productivité et le potentiel d'expansion future. Mais je ne crois pas que cela ait un rapport avec les rachats de dettes.

Des deux côtés de l'Atlantique, les banques centrales sont sur le point de retirer leurs soutiens exceptionnels à l'économie. Sont-elles confrontées aux mêmes défis ?

Le calendrier est différent. La Fed a déjà bien entamé la normalisation de sa politique : elle a cessé de racheter de nouveaux titres sur les marchés depuis un moment déjà, et elle a entamé la remontée de ses taux directeurs. Elle est en outre sur le point de dévoiler son plan pour réduire la taille de son bilan de 4 500  milliards de dollars - 3 800  milliards d'euros - .

De son côté, la Banque centrale européenne dispose aujourd'hui d'une fenêtre de tir : l'accélération de la reprise et la diminution du risque politique perçue en zone euro lui permettent désormais d'envisager de dévoiler le calendrier à venir de sa réduction d'achats de dette publique.

Le défi commun aux deux banques centrales est de suivre de près l'effet de cette normalisation, afin de ne pas perturber une reprise économique qui reste fragile.

Ce resserrement monétaire peut-il déclencher une nouvelle récession ?

Les économies américaine et européenne sont désormais assez solides pour supporter la sortie des politiques monétaires accommodantes, à condition qu'elle soit bien exécutée. Mais ne pas normaliser la politique monétaire à temps peut également faire rechuter l'économie.

En effet, des mesures monétaires non conventionnelles appliquées trop longtemps sont susceptibles d'engendrer de l'instabilité financière. Pour le comprendre, il faut rappeler leur fonctionnement : elles font monter le prix de certains actifs - les actions ou l'immobilier aux Etats-Unis, par exemple - au-delà de leurs fondamentaux. Et ce, dans l'espoir que cela augmente la richesse réelle et perçue des ménages et des entreprises - et, dans la foulée, la consommation et l'investissement.

Mais ce mécanisme de transmission s'est révélé moins efficace que les banques centrales ne l'espéraient. Dans ces conditions, plus nos économies dépendent de ces mesures non conventionnelles, plus le risque de survalorisation du prix de certains actifs est grand... Tout comme celui d'une correction brutale des marchés.

Les Etats-Unis et l'Europe font face à une productivité et à une inflation plus faibles qu'autrefois. Les banques centrales en ont-elles tiré les conséquences ?

Cela complique en effet les défis qu'elles doivent relever. Il y a aujourd'hui beaucoup d'incertitudes autour des trois données-clés qu'étudient les banques centrales pour définir leur politique : la productivité, la dynamique d'inflation, mais, aussi, l'évolution et la formation des salaires. La relation entre croissance, salaires et prix est aujourd'hui moins stable et moins fluide qu'autrefois.

Cela pose des questions à propos des modèles économiques sur lesquels se basent les décisions monétaires. Il n'est dont pas surprenant que, dans ces conditions, les banques centrales se montrent très prudentes et se détachent un peu des chiffres.

Elles sont comme des pilotes tentant de faire atterrir en douceur un avion sur une piste mal éclairée, avec un tableau de bord donnant des signaux étranges. La tâche est loin d'être facile. Surtout si des vents contraires soufflent en même temps : ceux des hommes politiques qui retardent encore l'atterrissage, en n'adoptant pas suffisamment vite des mesures favorables à la croissance.

propos recueillis par M. C.

Macron diffère ses promesses fiscales pour les salariés

Après l'exonération de la taxe d'habitation, c'est une deuxième promesse emblématique du candidat Macron qui, à l'épreuve des contraintes budgétaires, va devoir, au lieu d'être intégralement mise en oeuvre dès le 1er  janvier 2018, être étalée dans le temps. Dans un communiqué diffusé mercredi 23  août, confirmant les informations des Echos, le gouvernement, s'il assure qu'il engagera en  2018 le transfert des cotisations salariales chômage (2,4  %) et maladie (0,75  %) vers la cotisation sociale généralisée (CSG), indique également que celui-ci se fera " en deux temps ".

" Dès le 1er  janvier, un gain de pouvoir d'achat bénéficiera aux salariés et aux indépendants : 21  millions de Français verront alors leur revenu net amélioré, précise Bercy. Leur gain sera amplifié par une seconde baisse des cotisations à l'automne 2018. " Le ministère ajoute que des discussions auront lieu dès cet automne pour " définir les modalités de compensation de la hausse de la CSG pour les fonctionnaires ".

Ambitions à la baisse

Ces explications, cependant, ne peuvent dissimuler une réalité brute : les gains de pouvoir d'achat espérés dès le début de l'année 2018 pour des millions de salariés attendront. La hausse de 1,7  point de la CSG - dont le taux passera de 7,5  % à 9,2  % -, -cotisation qui porte non seulement sur les revenus du travail mais aussi sur les retraités et les revenus du capital, devait servir à financer la suppression intégrale des 3,15  points de cotisations sociales acquittées par les seuls salariés du privé.

Pour l'Etat, en termes de rentrées, l'opération devait être neutre mais, pour le salarié, cela devait se voir directement et concrètement au bas de la fiche de paie puisque c'était 1,45  % de cotisations en moins. C'est même une des raisons qui a incité le gouvernement à reporter la mise en oeuvre du prélèvement à la source, afin que ce gain net sur le salaire ne soit pas masqué.

Bercy, jamais à court de ressources à l'heure de la préparation d'une loi de finances qui doit afficher une réduction du déficit public de 3  % à 2,7  % en  2018, ne peut que se réjouir de cet arbitrage. Pendant quelques mois, jusqu'à l'automne, les caisses de l'Etat enregistreront à la fois les recettes de la CSG augmentée de 1,7  point et celles de cotisations sociales pas encore totalement supprimées.

Mais les salariés, eux, devront bien y regarder à deux fois pour voir l'augmentation sur leur fiche de paie. Même si, assure Bercy, ils feront " en sorte que, dès le 1er  janvier, la baisse des cotisations suffise à compenser la hausse de la CSG, afin qu'il n'y ait pas de perte de pouvoir d'achat ". Si gain il y a, cependant, il sera difficilement perceptible, alors que la mesure dans sa forme initiale devait représenter un gain annuel de 260  euros pour un salarié au smic.

Le gouvernement revoit donc ses ambitions à la baisse, une nouvelle fois, après avoir déjà dû décider d'un étalement de l'exonération de la taxe d'habitation censée compenser la hausse de la CSG qui va pénaliser, notamment, les retraités. Ce qui ne peut que concentrer les critiques des oppositions, de gauche comme de droite, déjà remontées contre la mise à contribution des retraités.

Foyers d'insatisfaction

Surtout, jour après jour, le déséquilibre semble se creuser entre les engagements du candidat Macron en faveur des classes modestes et moyennes et leur mise en oeuvre effective. Le programme présidentiel chiffrait les gains de pouvoir d'achat à 10  milliards d'euros pour l'exonération de la taxe d'habitation et à 7  milliards pour la bascule des cotisations sociales vers la CSG. Le gouvernement a beau assurer qu'ils seront tenus, l'effet sera nettement moindre qu'attendu puisque étalé dans le temps.

Dans le même temps, la réforme de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la mise en place d'un prélèvement unique de 30  % sur les revenus de l'épargne favoriseront nettement les hauts revenus. Cela ajouté à la baisse de 5  euros des aides au logement, à la diminution des emplois aidés, qui soulève déjà de vives protestations, et à une réforme du droit du travail qui suscite de fortes inquiétudes, l'exécutif va devoir faire face, en cette rentrée, à de multiples foyers d'insatisfaction.

Patrick Roger

Demain ( suite)

FRANCE Reportage dans l'express 

Tous sous le même toit !

THOMAS SAINTOURENS

Atravers les vitres embuées de son fournil à pain, le regard de Thomas Lefrancq embrasse les contreforts du massif de la Chartreuse. Ses mains, d’un geste sûr, malaxent la pâte des 150 pains attendus l’après-midi même au marché du village voisin. Il y a dix ans de cela, ce néoboulanger de 37 ans, ancien ingénieur de voirie, a posé son baluchon en surplomb de Dullin, un village de 400 âmes situé aux abords du lac d’Aiguebelette (Savoie). La majestueuse demeure de maître, dont la dépendance lui sert de lieu de travail, accueille aujourd’hui, sur ses 1000 mètres carrés, outre lui-même, son épouse, Annick – orthophoniste à mi-temps –, et leurs deux garçons de 7 et 9 ans, des occupants parfaitement étrangers au bottin aristocratique. Avec eux cohabitent en effet cinq autres familles ayant décidé de « vivre autrement ».

Après deux ans de coopération en Centrafrique avec sa femme, Thomas « aspirait à une vie socialement plus riche ». Il se met à lire de nombreux livres sur l’habitat groupé et les phalanstères. Quelques visites de corps de ferme à retaper plus tard, le jeune homme découvre ce qui deviendra le Château partagé. Lui, ses amis et «amis d’amis » achètent les lieux par le biais d’une société civile immobilière (SCI) et se partagent la facture de 700000 euros. « Nous avons été nos propres architectes et maîtres d’oeuvre », explique Thomas. Leur « vie de château » est aujourd’hui régentée comme une microsociété. Si chaque famille occupe son propre appartement, la gestion des parties communes et l’organisation des activités du château procèdent de décisions prises par consentement : elles sont validées si personne ne formule d’objection.

Ces châtelains partageurs n’ont rien d’une troupe d’hurluberlus. L’habitat participatif, qui rappelle l’esprit hippie des années 1970, connaît en effet ces dernières années un regain de popularité dans toute la France, à la ville comme aux champs. Il est désormais considéré comme la « troisième voie » du logement, entre l’habitat social public et la promotion privée, en particulier depuis le vote de la loi Alur, en 2014, qui reconnaît un cadre juridique aux coopératives d’habitants et aux sociétés d’autopromotion. « On dénombre actuellement près de 500 projets dans l’Hexagone, évalue Alain Jund, président du Réseau national des collectivités pour l’habitat participatif. » Dans ce type d’habitat, où l’on choisit ses voisins et les espaces de vie à mutualiser (buanderie, aire de jeu...), les habitants participent à la conception de leur logement et à la définition du contrat régissant la vie collective.

Ce quotidien fondé sur la solidarité non marchande a ses précurseurs, comme le Village vertical de Villeurbanne (Rhöne) inauguré en 2013, ou la maison des Babayagas deMontreuil (Seine-Saint-Denis), qui accueille 21 dames de plus de 60 ans. Dans sa version « rat des champs », on trouve le réseau des quelque 400 Oasis, lancé par le mouvement agroécologiste des Colibris de Pierre Rabhi, auquel le Château partagé est affilié. Mais vivre en communauté est un parcours du combattant. Du découpage des mètres carrés jusqu’à l’ampleur des contraintes écologiques, tensions et fâcheries menacent à tout moment de faire exploser la cohésion du groupe, voire d’enterrer les projets les moins bien ficelés. « Deux freins principaux existent, précise Pete Kirkham, coprésident de la Fédération française des coopératives d’habitants (Habicoop) : l’accès au foncier et le temps – à la fois les délais de réalisation et le côté chronophage de l’investissement humain. » Il n’est pas rare que de huit à dix ans de labeur et de tourments séparent la première réunion fondatrice de la pendaison de crémaillère... Au Château partagé de Dullin,

Au Château partagé de Dullin, les pionniers ne vivent pas en vase clos. Outre son fournil à l’ancienne et son atelier de tournage sur bois, l’endroit héberge des séminaires d’entreprise et des stages. En cette fin de matinée, un groupe d’apprentis yogis quitte le petit déjeuner pour une marche méditative. Thierry, le maraîcher, rentre ses juments avant de rejoindre ses plants d’aubergines certifiées bio. « Avant, je militais à Stop OGM 74, en Haute-Savoie, mais militer c’est une chose, faire en est une autre, raconte ce mécanicien de formation. Vivre ici est une aventure qui oblige aussi à s’interroger sur soi-même. Moi, je n’étais pas très branché gouvernance, mais, au contact du groupe, j’ai appris un paquet de choses sur la communication non violente. »

L’habitat collectif est même redevenu un sujet d’étude pour les chercheurs attentifs à l’air du temps. Selon Claire Carriou, urbaniste à l’université Paris X, ces nouveaux bâtisseurs constituent une « classe alternative », partageant « des valeurs communes autour de l’engagement dans le local et l’environnement, tout en ayant les capacités et les compétences pour gérer les casse-tête administratifs ». Depuis la loi Alur, « un public plus large, moins riche et moins militant a rejoint le mouvement », ajoute la chercheuse. Monique Eleb, sociologue de l’habitat, constate, elle aussi, une effervescence autour de ces modes de vie collectifs : « Entre 5 et 10 % de la population souhaitent partager des espaces (bureau, jardin, buanderie...). »

Au-delà d’une utopie concrétisée favorisant un certain entre-soi, cette nouvelle forme de cohabitation présente un avantage économique évident : celui de proposer une réponse à un marché immobilier en tension, en particulier dans les grandes villes. De fait, les collectivités locales et certains bailleurs sociaux commencent à intervenir dans ce secteur afin de faciliter l’accession au foncier. L’objectif ? Limiter le temps de gestation et simplifier le processus depuis la constitution des équipées de futurs voisins jusqu’à l’achèvement des travaux.

Bègles, dans la banlieue bordelaise. A portée de drop du stade Musard, dans une petite rue pavillonnaire, deux bâtiments de deux étages, l’un aux toits pentus et l’autre agrémenté d’une vaste terrasse panoramique, s’alignent de part et d’autre d’un jardin où se mêlent potager, balançoires et table de pique-nique. Ici, pas de clôture, l’accueil à la Ruche est jovial. Attablés à une terrasse abritée du soleil par une bâche colorée, Noëlle, Laure et Géraud refont l’histoire. Noëlle a connu l’endroit par un article du journal Sud Ouest; Laure, par l’entremise d’un prospectus glissé dans sa boîte aux lettres; Géraud, grâce au bouche-à-oreille. La Ruche, bâtie sur un ancien squat dont la mairie de Bègles a préempté le terrain en 2012, est le premier habitat participatif de la métropole bordelaise. La municipalité l’a mis en vente à 2600 euros le mètre carré, soit 30 % sous le prix du marché.

Tensions et fâcheries menacent à tout moment de faire exploser la cohésion du groupe

Une bonne affaire, au sein d’une métropole où l’immobilier est en surchauffe. « Pour entrer dans le projet, il fallait être coopté par le groupe, après un vote à bulletin secret », se souvient Noëlle. Il y a un an tout juste emménageaient les 11 foyers « élus ». La pièce commune de 70 mètres carrés, au rezde- chaussée, sert pour les réunions, les anniversaires, les fêtes et comme salle de jeux. « Ce sont les enfants qui ont lancé la vie participative très naturellement, en mettant en commun leurs jouets », raconte Laure. Mais s’il est facile d’avoir des idées, encore faut-il les mettre en oeuvre. « Un jour, on se dit : “Tiens, on va faire un potager!”... et on se demande ensuite qui va se charger de l’arroser. »

L’habitat partagé, c’est une responsabilité collective. Une ambiance aussi. A la Ruche, de retour du boulot, chacun passe immanquablement par la « place du village », une petite table posée au bas des bâtiments. Pour Laure, le rituel peut durer de quinze minutes à une heure et demie. Il faut dire que le cabinet d’architectes sélectionné par les futurs occupants avait, entre autres missions, celle de faciliter les rencontres. Et de garantir le caractère écolo des lieux – d’où l’insolite mélange de terre et de paille utilisé pour isoler et revêtir les murs. Chacun a pu dessiner son chez-soi. « On n’a pas deux fenêtres pareilles », se réjouit Noëlle, en ouvrant grands les bras sur son vaste appartement aménagé pour accueillir son petit-fils handicapé. Prof de physique, luthier, cuisinière, loueur de minibus..., les profils sont variés et intergénérationnels. « Ici, on n’a pas de grands capitalistes, sourit Géraud, président temporaire du syndic. Mais il y a une vraie diversité, on est plus ou moins sensibles aux questions d’environnement, on a plus ou moins le goût de la vie en communauté. » Dans le quartier, forcément, ces nouveaux habitants ont fait jaser. Géraud l’a même entendu dire : certains voisins se sont imaginé qu’ils vivaient « tout nus »...

Alentour, la Ruche a montré la voie. Plus d’une dizaine d’autres projets avec des partenaires institutionnels sont en cours sur l’agglomération bordelaise. « Au début, mes confrères me riaient au nez, explique Loris de Zorzi, directeur général de la coopérative immobilière locale Axanis, maître d’ouvrage spécialiste de l’accession sociale au logement. Désormais, le participatif constitue 20 % de notre activité. Selon moi, c’est la formule de demain. » Dans le quartier de la Cartoucherie, à Toulouse, pas moins de 90 logements seront livrés en fin d’année. L’urbaniste Claire Carriou observe que « de plus en plus de promoteurs font de la réintégration des habitants dans la production et la gestion des logements un nouvel argument marketing ». Architecture personnalisée, choix concerté dans l’usage des parties communes, implication personnelle pour faire baisser les charges de nettoyage : le secteur très marchand de l’immobilier pioche désormais volontiers dans les recettes du participatif. Pas sûr que l’habitat groupé, fondé sur l’autonomie, les liens de voisinage et le rejet de la spéculation, résiste longtemps au rouleau compresseur de la récupération commerciale...

LE MODÈLE ALLEMAND

L’habitat participatif est une tendance de fond depuis les années 1990 chez nos voisins d’outre-Rhin. Les Baugruppen – traduire « habitats en autopromotion » – représentent 20 % du parc immobilier, et logent 5 millions d’habitants. A Tübingen, par exemple, la municipalité réserve plus de 80 % des logements neufs à l’autopromotion.

 

Microsociété Outre ses habitants, le Château partagé (à g.) accueille stages et séminaires d’entreprises. Thomas (ci-contre), néo-boulanger, y vit en famille (en haut) et y travaille depuis dix ans. Thierry (en haut, à dr.), ancien chasseur alpin, y est devenu maraîcher.

 

Initiative A Bègles (Gironde), l’habitat participatif de la Ruche a été aménagé sur un ancien squat.

Cooptées Les 11 familles qui résident à la Ruche ont été choisies après un vote à bulletin secret.

Analyse du terrorisme marocain

Tribune

Farhad Khosrokhavar : « Le Maroc exporte ses djihadistes »

Par Farhad Khosrokhavar, Sociologue

Dans une tribune au « Monde », le sociologue souligne l’implication étonnamment forte de terroristes marocains ou d’origine marocaine dans les attentats en Europe.

A mesure que le territoire de l’organisation Etat islamique (EI) se désintègre, deux modèles de djihadisme se répandent dans le monde entier, et tout particulièrement en Europe.

Le modèle d’individus désemparés : on les trouve parmi les demandeurs d’asile déboutés – comme le Tunisien Anis Amri, qui a tué au volant d’une camionnette douze personnes le 19 décembre 2016 à Berlin –, ou parmi les jeunes réfugiés en perte de repères – comme Riaz A., cet Afghan de 17 ans qui a attaqué à la hache quatre personnes dans un train en Allemagne, le 18 juillet 2016. Les individus en question se sont réclamés de l’EI, qui a confirmé leurs revendications.

Les attentats de Londres du 22 mars 2017 relèvent aussi de ce type, même si les individus impliqués n’étaient pas des immigrés de première génération ni des demandeurs d’asile. Toujours est-il que des personnes plus ou moins isolées peuvent lancer des attaques au nom de l’EI, avec ou sans son accord préalable.

Citoyenneté non accomplie

Un autre modèle trouve sa place dans le dispositif djihadiste de l’EI : celui d’un groupe plus ou moins entraîné mais très structuré – une dizaine de membres pour les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, une douzaine au moins dans les attentats du 17 août 2017 à Barcelone et à Cambrils –, faisant beaucoup plus de morts et de blessés.

Dans les attaques de premier type, l’origine des terroristes est diverse : un Afghan, puis un Tunisien dans les attaques successives de Berlin, un Anglais de souche asiatique pour l’attaque de Westminster.

En revanche, pour les attaques structurées – celles du 13 novembre 2015 à Paris, du 22 mars 2016 à Bruxelles, du 17 août en Espagne –, les Marocains d’origine sont les plus nombreux.

Dans la vaste zone qui inclut la France, l’Espagne et la Belgique, la diaspora marocaine montre des signes de radicalisation, notamment celle d’origine amazigh, réprimée par le pouvoir marocain et pénétrée de son sentiment d’infériorité et d’indignité de citoyens de seconde zone en Europe.

Autant le modèle allemand de djihadisme est marqué par des individus plus ou moins déboussolés et récemment installés appartenant à la première génération, autant les modèles français, belge et espagnol portent l’empreinte d’une citoyenneté non accomplie et d’un sentiment de refus d’intégration après une longue période de séjour, impliquant en majorité la deuxième génération.

Le paradoxe espagnol

En France, le sentiment de non-citoyenneté d’une grande partie des jeunes d’origine marocaine joue un rôle-clé dans leur malaise : ils se sentent asservis à des formes néocoloniales d’humiliation.

Si les Algériens sont censés éprouver cette humiliation encore plus intensément, le djihadisme d’origine algérienne est moins présent dans le pays de Voltaire que celui qui a pour origine le Maroc, en dépit du fait que le nombre des Français d’origine algérienne est de loin supérieur (peut-être le double) à ceux provenant du royaume chérifien.

Cette énigme tient en partie sa solution dans la situation du Maroc, qui « exporte » ses djihadistes, alors que leurs homologues algériens restent actifs sur leur propre sol, conséquence de la longue période de guerre civile entre islamistes du GIA et société algérienne, dans les années 1990, qui a fait plus de 150 000 morts.

Le djihadisme algérien est plus introverti, celui d’origine marocaine, extraverti. Les djihadistes d’origine marocaine ont pour la plupart été élevés en Europe, et y sont même nés dans leur grande majorité. Une différence entre les cas français et espagnol d’un côté, et belge de l’autre : en Belgique, les Marocains représentent la majorité des populations migrantes d’origine musulmane.

Le paradoxe espagnol est que l’Andalousie, dont la période de domination musulmane sert de référence historique pour la propagande de l’EI tout autant que pour celle d’Al-Qaida, ne présente pas d’acteur djihadiste notable, alors que les protagonistes de l’islam radical se trouvent en nombre élevé dans le nord du pays, notamment en Catalogne, zone industrielle proche de la France.

Au Royaume-Uni, le djihadisme y est en majorité le fait des « Pakis » (d’origine pakistanaise ou plus généralement asiatique) et des jeunes Noirs, souvent convertis, qui expriment un sentiment de non-citoyenneté, mêlé à celui de l’injustice, ainsi que leur volonté de protester par procuration contre les politiques européennes à l’égard des musulmans du monde.

Terrorisme peu sophistiqué

Les derniers attentats de Barcelone et de Cambrils révèlent l’extrême jeunesse d’une nouvelle génération de djihadistes. Selon les données parcellaires disponibles, le conducteur de la camionnette qui a foncé sur la foule avait 22 ans, les autres avaient moins de 25 ans et étaient beaucoup plus jeunes que les protagonistes des attentats du 13 novembre 2015 en France et du 22 mars 2016 en Belgique.

Le recours à la voiture-bélier dans au moins huit cas depuis le 14 juillet 2016 à Nice, où le Tunisien Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, résident de première génération en France, a foncé dans la foule sur la Promenade des Anglais, montre la volonté de tuer sans disposer de moyens autres que des véhicules. Ce terrorisme peu sophistiqué marque aussi l’attrait pour une tuerie de grande envergure chez ceux qui ne savent se servir d’autres armes.

Le monde européen du djihadisme procède ainsi d’une spécificité nationale et régionale, et les acteurs djihadistes, d’origine immigrée pour la plupart mais aussi composés d’une minorité de convertis, renvoient à un vécu de crise sociale et identitaire.

La compréhension du djihadisme passe par la question de la non-intégration des jeunes d’origine immigrée. L’adoption de l’islam radical est une réponse régressive et répressive à un double déni : celui de la citoyenneté du pays d’origine des parents, celui de la même citoyenneté dans le pays où on est né. Ce double ni-ni est l’une des causes majeures du djihadisme.

Farhad Khosrokhavar est un sociologue franco-iranien, directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur notamment de « Radicalisation » (Editions de la Maison des sciences de l’Homme, 2014) et, avec Fethi ­Benslama, de « Le Jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daech ? » (Le Seuil, à paraître le 14 septembre)

Artips : hommage à Arago

Jan Dibbets, Médaillon 97A de l'Hommage à Arago, 1997, bronze, Passage Richelieu, Paris © Adagp, Paris, 2017, photo : Hugues Mitton
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À Paris, les promeneurs qui regardent leurs pieds ont sans doute déjà remarqué la présence de petits disques de métal, incrustés dans le sol. Dispersés dans plusieurs endroits de la capitale, ils comportent tous l’inscription "Arago", ce qui laisse planer le mystère…

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Socle de la statue d'Arago disparue, place de l'Île-de-Sein, Paris, photo : Clicgauche
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Leur origine remonte à 1994, année où l’artiste néerlandais Jan Dibbets se voit confier une mission de taille. Il doit créer une œuvre pour célébrer le bicentenaire de la naissance du physicien et astronome François Arago.

L’unique statue qui lui rendait hommage a disparu depuis longtemps : lors de la Seconde Guerre mondiale, on l’a fondue pour fabriquer des armes.

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Le Méridien de Paris

Chargé de réparer ce vide, Dibbets est embêté. Les statues colossales, ce n’est pas vraiment son truc. C’est pourquoi il imagine un monument... qui n’a rien de monumental !

Pour cela, il part de l’un des travaux d’Arago : ce dernier a passé une partie de sa vie à arpenter la Terre pour la mesurer. C’est lui qui est allé jusqu’en Espagne pour cartographier le méridien de Paris, l’axe imaginaire qui traverse la France du nord au sud.


Anonyme, Portrait de François Arago, gravure
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mardi 22 août 2017

Esclavagisme : en France aussi, la mémoire à la rue

ÉVÉNEMENT LIBÉRATION 

La poussée de violences de l’alt-right aux Etats-Unis ces deux dernières semaines, nourrie par sa volonté de préserver des symboles racistes et colonialistes comme la statue du général Lee que des manifestants progressistes voulaient déboulonner à Charlottesville (Virginie), ne doit pas faire oublier que la France, elle aussi, possède ses monuments et rues à la gloire de quelques esclavagistes notoires. «La persistance de ces honneurs, malgré l’évolution des consciences et du droit, installe, dans l’esprit de beaucoup de citoyens, une impression de banalisation d’une histoire qui est non seulement aux origines de la mondialisation mais aussi nourrit les mouvements d’extrême droite»,déplorait lundi Mémoires & Partages dans un communiqué. L’association installée à Bordeaux a recensé une vingtaine de noms litigieux dans le chef-lieu de la Gironde et plusieurs dizaines au total dans les 17 ports français qui ont participé à la traite de 1,3 million d’esclaves entre le XVIIe siècle et l’abolition de 1848 - les chiffres de ce crime contre l’humanité sont très sous-estimés puisqu’ils ne comptent pas les personnes tuées lors des captures.

Au centre de Bordeaux, il existe ainsi une rue David-Gradis, non loin de la place de la Victoire. Cet armateur (1742-1811) s’est enrichi non pas grâce au négoce du vin mais au commerce triangulaire : il envoyait de Gironde des navires chargés d’alcool et de salaisons, qui embarquaient des esclaves sur l’île de Gorée, au large de Dakar (Sénégal), afin de les exploiter dans des plantations en Martinique et à Haïti. Hasard terrible, la rue Gradis croise la rue Broca, du nom de ce médecin (1824-1880) qui établit des théories racistes selon «le volume et la forme du cerveau».

Nantes, le premier port négrier français, compte, entre autres références douloureuses, une rue Guillaume-Grou (1698-1774), armateur esclavagiste et fier de l’être : son cortège funèbre fit défiler quatre-vingts Noirs africains. Dans les autres villes associées à la traite, comme La Rochelle, Le Havre, Saint-Malo, voire Marseille, subsistent des vestiges similaires du passé négrier de la France, à travers des têtes d’Africains sculptées aux façades ou des rues au nom de notables compromis, qui furent aussi souvent des élus locaux - raison officielle de l’hommage qui leur est rendu. Paris n’échappe pas à la célébration de l’esclavage (lire page 5). Dans la capitale, ce ne sont pas les armateurs qui sont glorifiés, mais les militaires à l’œuvre dans ce système économique et politique prospère. La rue du Général-Richepanse, à la limite des Ier et VIIIe arrondissements, a certes été débaptisée en 2002 sur décision de Bertrand Delanoë, mais il subsiste dans le XVIe arrondissement une place et même une statue à la mémoire du maréchal Jean-Baptiste Donatien de Vimeur de Rochambeau (1725-1807), qui mata dans le sang la révolte des esclaves à Haïti. L’émissaire de Napoléon utilisait des bouledogues pour traquer les mutins, comme il l’indiquait dans un courrier en 1803 : «Vous devez leur donner des nègres à manger.» En plus de Paris, Rochambeau a toujours son monument à Vendôme (Loir-et-Cher), sa ville natale, et à Washington, aux Etats-Unis, puisqu’il fut engagé au côté du général Lafayette dans la guerre d’indépendance américaine…

Alors que la France se divise encore sur la période révolutionnaire, comme en attestent les rares rues Danton et plus encore Robespierre, que faire avec la toponymie qui évoque l’esclavage ? A Bordeaux, Mémoires & Partages plaide pour un «travail pédagogique», avec l’aide de commissions réunissant historiens et descendants de familles d’armateurs. Quant aux noms de voirie controversés, l’association préconise de les maintenir, contrairement à ce qui est d’usage avec les personnalités troubles de l’Occupation et de la guerre d’Algérie, ou encore Adolphe Thiers, le premier président de la IIIe République qui depuis vingt ans perd des rues à son nom pour sa responsabilité dans l’écrasement de la Commune de Paris. «Si on débaptise, on efface la mémoire,explique Karfa Diallo, le président de l’association bordelaise. Il faut que les noms des esclavagistes restent pour que nul n’oublie les crimes commis.» Le Franco-Sénégalais plaide ainsi pour la pose de panneaux explicatifs dans les rues aux noms les plus dérangeants. Insuffisant pour le Conseil représentatif des associations noires en France. «Pour la pédagogie, il y a les films et les livres, déclare Louis-Georges Tin, le président du Cran, à Libération. Les rues ne sont pas faites pour rappeler l’histoire mais pour célébrer des héros. Or, comme nous le disons souvent, "vos héros sont nos bourreaux". Il faut donc débaptiser ces rues et leur donner le nom des artisans de la lutte contre l’esclavage, blancs ou noirs.»

Dans les villes françaises naguère dopées par le commerce triangulaire, pas question pour le moment de changer les plaques. «Aucune modification n’est prévue car cela impliquerait au préalable un travail de recherche conséquent», fait savoir la mairie (LR) de Bordeaux, interpellée sur le sujet depuis 2009 par Mémoires & Partages. De son côté, Nantes «ne souhaite pas modifier les noms de rues, précisément parce que cela fait partie de l’histoire et du patrimoine de la ville, aussi funestes soient-ils». La mairie souligne qu’elle a œuvré pour créer de «nombreux lieux de mémoire et le programme d’animation en lien avec la commémoration de l’abolition de l’esclavage».

Au Havre, dont l’ancien maire Antoine Rufenacht avait discuté d’une possible révision de «la signalétique urbaine» avec l’association bordelaise, la municipalité préfère aujourd’hui «travailler sur le fond avec les écoles, les collèges et les universités, pas sur les symboles, indique à Libération le premier adjoint (LR) Jean-Baptiste Gastinne.Le travail culturel et éducatif de fond nous paraît plus porteur que d’agir sur les plaques de rue…» L’élu ajoute qu’un changement de nom «serait très gênant pour les gens qui habitent dans les rues concernées». A La Rochelle, le maire Jean-François Fountaine (divers gauche) assume ce morceau d’histoire : «Ne tournons pas autour du pot, à l’époque, les richesses de la ville venaient du commerce triangulaire.»Son projet : «mettre en valeur celles et ceux qui se sont battus contre l’esclavage sous toutes ses formes. Nous avons inauguré récemment une statue de Toussaint Louverture». Ce descendant d’esclaves, un des pères de l’indépendance d’Haïti, fut emprisonné en France où il mourut peu avant que son rêve triomphe en 1804 et que l’île aux esclaves devienne une île des hommes libres.

A Sartrouville, l’encombrant général Richepanse

Cet officier napoléonien fut envoyé, lors du rétablissement de l’esclavage en 1802, réprimer une révolte en Guadeloupe. Malgré cet acte sanglant, une rue des Yvelines porte toujours son nom.

ABasse-Terre, en Guadeloupe, la tombe du général Richepanse regarde vers l’océan. C’est un sarcophage de pierre, gravé d’une mention exaltée : «Mais combien n’a-t-il pas vécu pour la gloire et la patrie !» Hommage à un grand militaire de la Révolution française et de l’avènement de Bonaparte, dont le nom est aussi buriné sous l’Arc de triomphe à Paris. Problème : Antoine Richepanse (1770-1802), parfois orthographié Richepance, fut envoyé par le consul Bonaparte sur cette île des Antilles pour y rétablir l’esclavage.

A la tête de 3 500 hommes partis de Brest, il s’est battu contre une population qui avait été affranchie par les lois de la République en 1794 et qui, si elle continuait parfois à travailler auprès de ses anciens maîtres, refusait de porter à nouveau les chaînes. Le nombre de morts causés par cette expédition n’est pas évalué avec précision, mais Richepanse n’aurait pas fait de quartier avec les prisonniers, dont certains furent déportés vers la Colombie et moururent en route. Peu après sa victoire, Richepanse est emporté par la fièvre jaune et inhumé sur place. Précisément dans le fort qui fut par la suite nommé Louis-Delgrès, d’après son adversaire, le porte-drapeau des esclaves, qui préféra se faire exploser avec des barils de poudre et 300 compagnons plutôt que se rendre aux armées du Consulat. Cette sépulture constitue un «monstrueux paradoxe» pour le Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP), le parti indépendantiste guadeloupéen, qui exigeait en 2014 que la population locale cesse de payer pour l’entretien du monument. «La France doit rapatrier les restes», ajoutait Elie Domota, le leader du LKP.

Or la métropole n’est plus du tout encline à encenser le général, surtout depuis la loi Taubira de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. Dès l’année suivante, Bertrand Delanoë a débaptisé la rue Richepanse à Paris, alors que la mandature de Jean Tibéri s’y était déclarée hostile en 1998. Cette artère, qui délimite les Ier et VIIIe arrondissements, s’appelle désormais rue du Chevalier-de-Saint-Georges, en reconnaissance à ce musicien d’origine guadeloupéenne. Metz, ville de naissance de Richepanse, suit l’exemple parisien et efface en 2014 la plaque de son ex-héros pour célébrer à la place Paul Wiltzer, avocat local.

Reste Sartrouville. La commune des Yvelines est la dernière de France à posséder une rue Richepanse. Contactée par Libération pour savoir si elle envisageait de conserver cette appellation ou si elle allait la changer, la mairie n’a pas retourné nos appels. «Je n’ai jamais entendu parler de débat dans la ville sur ce sujet», témoigne Bruno Bordier, un riverain. Cet habitant de Sartrouville, qui «n’avait jamais fait le lien»entre sa rue et le tortionnaire en Guadeloupe, estime qu’il «faudrait porter le débat, que les gens sachent que ce n’est pas glorieux.» 


Statues : aux Etats-Unis, les déboulonnages se poursuivent

Depuis Charlottesville, nombre de statues confédérées sont retirées dans le pays.

Les statues érigées en l’honneur des généraux confédérés tombent les unes après les autres aux Etats-Unis. Au grand dam de Donald Trump, qui a multiplié les sorties incendiaires. «Triste de voir l’histoire et la culture de notre grand pays mises en pièces par le retrait de nos magnifiques statues et monuments», a-t-il ainsi tweeté. Il avait aussi renvoyé dos à dos, comme il l’avait fait avec les suprémacistes et les contre-manifestants après la tragédie de Charlottesville («Des gens bien des deux côtés»), des généraux confédérés qui ont pris les armes pour maintenir l’esclavage et des présidents américains qui possédaient des esclaves : «Cette semaine, c’est Robert Lee. J’ai remarqué que Stonewall Jackson était frappé. George Washington sera-t-il le suivant et la semaine d’après Thomas Jefferson ? Posez-vous la question : où cela va-t-il s’arrêter ?»

Depuis, Baltimore s’est débarrassé de quatre monuments ; Brooklyn a fait disparaître deux plaques ; Austin, la capitale du Texas, a éliminé Robert Lee et Albert Sidney Johnston. A Durham, dans l’Etat sudiste de Caroline du Nord, des manifestants armés de cordes ont fait tomber le soldat confédéré installé devant un immeuble de l’administration. A Birmingham, dans l’Alabama, là encore un Etat sudiste très conservateur, le maire William Bell a caché le monument confédéré derrière des planches en bois. A Gainesville en Floride, «Old Joe», la statue d’un soldat confédéré érigée en 1904, est renvoyée à l’association des Filles unies de la Confédération. Le Tennessee, lui, entend déboulonner Nathan Bedford Forrest, l’un des fondateurs du Ku Klux Klan. Le gouverneur républicain, Bill Haslam veut faire disparaître son buste. «Détruisez-le !» ont lancé ses soutiens.

«Ce n’est pas normal d’honorer ces hommes qui se sont battus pour préserver l’esclavage», assure Jim Gray, le maire de Lexington, dans le Kentucky, qui a fait enlever deux monuments installés devant le palais de justice, là où se tenait, jadis, un marché aux esclaves. Pas normal, mais pas aisé à éliminer. Car les symboles sudistes restent très nombreux : le Southern Poverty Law Center, qui suit les mouvements extrémistes, en a recensé plus de 1 500 sur le sol américain. Et le jeu de piste ne se cantonne pas aux statues. Clay Risen, du New York Times, s’est souvenu de ses promenades à vélo dans Nashville, au Tennessee. Enfant, il a ainsi pédalé sur des rues aux noms de Jefferson Davis (le président des Etats confédérés), du général Forrest ou du général Lee. «Faire disparaître les statues est la partie la plus facile», dit-il. Robert Lee (lire Libération du 14 août) a aussi donné son nom à l’université Washington and Lee du Tennessee, dont il fut le président jusqu’à sa mort en 1870. Son nom est inscrit sur trois immeubles. Et sa statue est installée à l’intérieur d’une chapelle à son nom. Certes, Lee, après la guerre de Sécession, a plaidé en faveur de la réconciliation. Mais, président d’université, il fermait les yeux quand ses étudiants enlevaient les jeunes femmes noires des environs. Un symbole difficile à défendre devant les familles de futurs étudiants en visite sur le campus.


«A Paris, il faudrait redonner du sens plutôt qu’effacer les noms»

La capitale est parsemée de noms évoquant le passé colonial et esclavagiste, souligne l’historien Marcel Dorigny.


Specialiste de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage en France, Marcel Dorigny est l’auteur, entre autres, de l’Atlas des esclavages, de l’Antiquité à nos jours, (éditions Autrement), qui contient une carte des principaux lieux de l’esclavage à Paris. Des traces qu’il vaut mieux, selon lui, expliquer plutôt qu’effacer.

FAUT-IL DÉBAPTISER LES RUES RAPPELANT LA PÉRIODE COLONIALE ? LA QUESTION SE POSE À BORDEAUX, QU’EN EST-IL À PARIS ?

On ne peut pas changer tous les noms. Pour «purifier» la capitale de toute trace d’esclavage ou de massacres coloniaux, il faudrait passer une énorme éponge sur tout Paris et tout effacer. Le général Dugommier a par exemple une rue et une station de métro… Pour l’instant, il bénéficie de l’ignorance ou de l’oubli. Mais ce planteur de Guadeloupe était un fervent esclavagiste et a une plaque au Panthéon. Non pour son activité de planteur, mais pour avoir rétabli l’ordre en Martinique chez les colons récalcitrants face à la Révolution. Les personnalités coloniales ou liées à l’esclavage sont partout dans la ville et elles ont souvent une double casquette. Ainsi, le général Gallieni, dont le nom est très présent, des Invalides à Bagnolet, fut à la fois un terrible colonisateur - il a organisé de véritables massacres en Indochine - et un héros de la bataille de la Marne lors de la Grande Guerre.

Le Palais des colonies à Porte dorée, qui accueille aujourd’hui le musée de l’Histoire de l’immigration, est aussi un très bon exemple. Ses fresques intérieures et extérieures datent de 1931 et sont à la gloire de la colonisation. Il y en a une en particulier juste en face du palais : un bas-relief en pierre assez imposant (une quinzaine de mètres de longueur) en hommage à l’expédition du capitaine Marchand qui finit pourtant par une humiliation de la France à Fachoda (Soudan du Sud) en 1898. Cette fresque est un véritable détournement historique : on transforme un échec diplomatique total en triomphe.

Plutôt que de supprimer des monuments ou des noms de rues, il vaudrait mieux mettre des plaques explicatives. On ferait alors œuvre utile. Autre exemple : le nom de la rue de l’Olive, dans le quartier de La Chapelle, a fait débat il y a quelques années. La rue portait en effet le nom d’un colonisateur, Charles Liénard de l’Olive, qui était à la fois corsaire et aventurier… Et qui a participé à la fondation de la colonie française de Guadeloupe en 1635. Le maire du XVIIIe arrondissement décida simplement d’officialiser le nom «rue de l’Olive» pour effacer la référence coloniale et a même fait planter des oliviers ! C’est ridicule, les rues autour se nomment rue de la Guadeloupe, rue de la Martinique… On a enlevé le nom du voleur en gardant le nom du butin ! On ne comprend plus rien à la toponymie de ce quartier. Il faut redonner du sens plutôt qu’effacer les noms. Un nom de rue peut être pédagogique, n’en faisons pas un nom muet.

IL Y A AUSSI DANS PARIS D’AUTRES TRACES DE CE PASSÉ, COMMERCIALES OU PRIVÉES…

On peut citer deux anciennes enseignes parisiennes : au Planteur et au Nègre joyeux. Le premier était un grossiste de produits coloniaux sis rue des Petits-Carreaux en 1840. On peut encore admirer sur la façade une mosaïque représentant un esclave noir servant une boisson à un colon. Quand au Nègre joyeux, c’était un restaurant de 1880, place de la Contrescarpe. Sous une vitre, un tableau montre un Noir servant «une dame de qualité». Il y a eu une manifestation il y a quelques années pour que cette enseigne soit retirée, sans succès.

Du côté des monuments privés, la statue du général Gobert, figure de la colonisation, au cimetière du Père-Lachaise, est incontournable. Le monument est grandiose et date de 1831. La famille avait lancé une souscription et commandé une sculpture à David d’Angers. Le bas-relief sous la statue équestre du général Gobert montre un haut fait d’arme du général en Guadeloupe : le défunt coupant la tête d’un Noir en un seul coup de sabre. Mais les tombes restent des propriétés privées.

AU DÉBUT DE L’ANNÉE, UN PROJET DE RÉOUVERTURE DU «BAL NÈGRE» DANS LE XVE ARRONDISSEMENT DE PARIS A FAIT DÉBAT…

Le Bal nègre était un haut lieu de la culture afro-américaine à Paris. A l’époque le mot «nègre» n’avait pas la même connotation péjorative qu’aujourd’hui. Mais, là encore, je pense qu’il aurait mieux valu garder le nom historique et expliquer l’importance de ce lieu à l’époque, l’importance de la culture afro-américaine, son rayonnement en dehors des Etats-Unis. Le Bal de la rue Blomet, le nouveau nom de cet établissement, raconte beaucoup moins de choses. Mais on ne peut plus utiliser le mot nègre en France.

PAR RAPPORT AUX ETATS-UNIS, OÙ EN EST LA FRANCE SUR LA QUESTION DE LA MÉMOIRE DE L’ESCLAVAGE ?

On ne peut pas faire de comparaison. L’esclavage est présent partout aux Etats-Unis et surtout dans le Sud. Les descendants d’esclaves constituent une partie de la population américaine, appelés aujourd’hui afro-américains. Alors que les esclaves de l’empire français étaient en outre-mer, dans les colonies et pas du tout en métropole.

LES DESCENDANTS FRANÇAIS D’ESCLAVES SONT DONC ENCORE DES ULTRAMARINS ?

En très grande partie, mais il ne faut pas oublier les grandes migrations des années 60 des territoires d’outre-mer vers la métropole. Aujourd’hui, bien que les statistiques ethniques ne soient pas autorisées en France, on peut quand même constater, en se basant sur les dates de naissances et dates d’arrivées des parents, qu’il y a près de 800 000 ultramarins de La Réunion, donc des descendants d’esclaves, en Ile-de-France. Autant que d’habitants sur l’île de La Réunion.

VOUS AVEZ, DEPUIS DE NOMBREUSES ANNÉES, LE PROJET D’UN LIVRE SUR LE PARIS COLONIAL, EST-CE LE SIGNE D’UN BLOCAGE ?

Oui avec comme co-auteur Alain Ruscio et avec la collaboration de Françoise Vergès. Il s’agit d’un guide sur le Paris colonial et anticolonial. Nous avons du mal à trouver un éditeur, il faut croire que le sujet rend frileux. Nous avons aussi contacté des élus parisiens pour obtenir des subventions, mais sans plus de succès. Oui il y a un blocage. Je pense que pourtant cela ferait un bon guide touristique ! Même si une loi qualifie l’esclavage de crime contre l’humanité et qu’il y a aussi la Journée nationale des abolitions [le 10 mai],beaucoup de progrès restent à faire par rapport à la mémoire de l’esclavage. Plusieurs monuments commémoratifs ont été érigés. Celui du jardin du Luxembourg, une sculpture de Fabrice Hyber, le Cri, l’écrit, est un monument national, celui de la place du général Catroux, Fers de Driss Sans-Arcidet est municipal : des volontés politiques existent.



Pas de finale pour les Bleues

SPORTS NATIONAUX LE PARISIEN 

Dans une demi-finale longtemps incertaine, l’équipe de France a fini par craquer face à des Anglaises plus réalistes, hier à Belfast. La malédiction a encore frappé.

COLIN ABGRALL

Décidément, la malédiction continue de frapper les Françaises. Dans ce Crunch  au féminin, disputé sous la pluie irlandaise, les championnes du monde en titre ont battu le XV de France, et filent en finale pour la septième fois de leur histoire.

Dominées dans tous les secteurs, et avec beaucoup de déchets dans leur jeu, le rêve d’une première finale des Bleues est encore tombé à l’eau. En huit participations aux phases finales, les Tricolores échouent pour la septième fois en demi-finale. Elles iront, samedi, disputer un match pour la 3 e place face aux Etats-Unis. Ne comptant aucune joueuse pro dans ses rangs, l’équipe de France n’aura pas fait le poids face aux Anglaises.

Une deuxième période à sens unique

Les Bleues sont pourtant bien entrées dans leur match. Mais les maladresses du XV de France, notamment dans les touches de Gaëlle Mignot, n’ont pas aidé. Dominé dans le jeu à la main, le XV de la Rose s’en remettait alors à son jeu au pied, grâce à Emily Scaratt (3-0, 17 e). Après quelques minutes de bataille, où la ligne défensive française a tenu bon, Shanon Izar répondait à l’Anglaise (3-3, 37 e), avant le retour aux vestiaires.

Dès le début de la seconde période, l’équipe d’Angleterre revenait avec d’autres idées et une tout autre volonté. Après cinq minutes de domination dans les dix derniers mètres tricolores, le XV de France venait concéder une pénalité que Scaratt transformait sans difficulté, face aux perches (6-3, 52 e).

Solide jusque-là, la défense française a finalement craqué sous les charges britanniques, et Bern venait inscrire le premier essai du match (13-3, 61 e). L’équipe de France a ensuite tenté de réagir. Julie Annery était même à deux doigts de ramener les Tricolores dans le match, mais la défense britannique a tout repoussé.

Jones a ensuite condamné les Bleues, en marquant un deuxième essai qui est venu alourdir le score (20-3, 80 e + 1). Pas d’exploit pour Gaëlle Minot et les siennes, qui peuvent nourrir, encore, de grands regrets.

Images du jour

Pause sur le cinéma pour cause de coupe du monde de rugby...résultat décevant 
À demain !

Saint-Point le lac

Connu pour son château ayant appartenu à Alphonse de Lamartine. On peut nager dans son lac à ses risques et périls. Baignade nettement moins bien pour les enfants que celle de Crèches mais on y respire un air pur...


Epitre familière à Victor Hugo, invitation de Lamartine à son jeune confrère à venir au château de Saint-Point :

'Au sommet d'un léger coteau
Qui seul interrompt ces vallées
S'élèvent deux tours accouplées,
Par la teinte des ans voilées...
... C'est là que l'amitié t'appelle...'


Enquête sociologique dans les prisons

La description de la vie en prison est un lieu commun de la culture américaine : Prison Break, Orange Is the New Black, The Shawshank Redemption (Les Evadés) nous donnent une image spectaculaire du monde derrière les barreaux.

Ce qui peut fasciner dans ces histoires, c'est le portrait d'un monde en miniature. Il y a deux types de portraits, nous rappellent -Derek Kreager et ses collègues dans " Where Old Heads Prevail ", un article publié dans la revue American Sociological Review de juillet  2017. Parfois, le monde décrit est en grande partie semblable au monde extérieur : la prison est un reflet de la -société. Ou alors le monde carcéral a ses propres règles de fonctionnement, justifiées par les contraintes locales (privation de liberté et de mouvement). Qu'en est-il ?

Si les séries et les films sur les prisons sont légion, paradoxalement, les enquêtes sociologiques sont très rares : à mesure qu'explosait la population carcérale, les possibilités d'enquête se réduisaient. Car aux Etats-Unis, les personnes privées de liberté sont de plus en plus nombreuses, passant de 400 000 au début des années 1970 à près de 2,5  millions au début des années 2010. Le management des prisons, concentré sur la gestion de la surpopulation, voyait d'un mauvais oeil -l'entrée de chercheurs. Il semble que cela change. Derek Kreager et ses collègues ont ainsi pu passer derrière les murs, et enquêter sur l'aile " moyenne sécurité " d'une prison masculine des alentours de Philadelphie.

L'article publié porte spécifiquement sur la structure sociale dans cette aile. Les sociologues auraient pu demander aux gardiens ou à l'administration de décrire la hiérarchie interne. Ils ont préféré utiliser les ressources de l'analyse de réseaux et demander directement aux prisonniers (environ 150) de désigner qui, parmi eux, était influent ou puissant, qui avait un statut élevé. Si une partie déclare que les seuls à disposer d'un pouvoir sont les gardiens, la quasi-totalité des enquêtés indique des prisonniers " influents " et expose les raisons de leur influence.

" Marqueur de statut "

Et contrairement à ce qui pouvait être -attendu, ce ne sont pas les leaders de gangs, les condamnés pour meurtre, ou ceux qui " font peur " qui sont désignés. Ce sont les " old heads ", les têtes grises, les vieux de la vieille. Pas seulement les vieux par l'âge (biologique), mais aussi ceux qui sont là -depuis longtemps : ce sont ceux qui ont " accumulé une dose substantielle de savoir institutionnel ". Ils savent parler aux gardiens, résoudre les confits, donner de bons conseils. En bref, ils sont des pourvoyeurs de biens publics, pour leurs proches, mais aussi pour l'ensemble du groupe de prisonniers affectés à cette aile. " C'est l'âge et le temps passé dans cette aile carcérale, et ce n'est pas la sévérité du crime commis, l'appartenance à un gang ou le temps total passé en prison, qui servent de marqueur de -statut ", concluent les sociologues après analyse du réseau des relations entre prisonniers construit par l'enquête.

La hiérarchie locale n'est donc pas importée de l'extérieur. Elle émerge plutôt des -contraintes institutionnelles : les personnes condamnées à de longues peines " apprécient trop la paix et la stabilité dans l'aile à -laquelle ils sont affectés pour approuver des comportements violents ". Or, l'augmentation de la population carcérale est due à deux phénomènes : des entrées plus fréquentes, mais des sorties plus rares. La moyenne d'âge des prisonniers augmente rapidement, avec des peines plus longues. " La relation positive entre l'âge et le statut se renforcera probablement à mesure que le nombre de vieux prisonniers continuera d'augmenter ", prévoient les auteurs.

Baptiste Coulmont