vendredi 31 mars 2017

« Skyper en slip avec Metallica… »

Enquête

Le télétravail, c’est la santé ?

Par Pascale Krémer

Travailler chez soi, deux salariés sur trois en rêvent. Les entreprises ont compris l’intérêt à poster leurs employés hors des locaux. De nouvelles habitudes sont en train d’émerger, qui visent à préserver la frontière entre sphère professionnelle et vie privée.

Elle est drôle, mais pas seulement. La vidéo de ce professeur américain, Robert Kelly, perturbé par sa progéniture en pleine interview à la BBC, doit aussi son succès planétaire au phénomène d’identification qu’elle déclenche. Le bureau à la maison, ses bonheurs et vicissitudes… En même temps qu’un bébé sur roulettes et sa grande sœur surexcitée, c’est le quotidien des indépendants et des salariés en télétravail qui déboulait sur les réseaux sociaux.

Sans pouvoir les compter, on sait de ces derniers qu’ils sont toujours plus nombreux, en France. Sans parler des ­bataillons de ceux qui échappent à toute démarche formelle. Mais depuis deux ou trois ans, le mouvement s’accélère, c’est une certitude. Le télétravail se diffuse bien au-delà des grandes entreprises du secteur tertiaire qui en furent pionnières, jusqu’aux PME, jusqu’à la fonction publique, dans toutes les régions. ­

Travailler régulièrement hors des locaux de leur employeur : deux salariés sur trois en rêvent (enquête Randstad 2016). Ils ont les outils numériques pour emporter l’entreprise avec eux, s’en servent dans le train, les salles d’attente, alors pourquoi pas chez eux, la journée durant ? Les bienheureux qui ont signé un avenant de ce type à leur contrat de travail ne le regrettent pas – le taux de ­satisfaction à un an dépasse les 90 %.

Ils se pavanent, sur Twitter, ces privilégiés du #télétravail, exhibant chats endormis et tasses de thé fumant. « Bosser en jogging et chaussons fourrés, ma musique, pas de coups de fil ni de collègues relous », ou encore « mettre son réveil à 8 h 15 pour commencer à 8 h 30 », « skyper en slip avec Metallica… » Même les syndicats ont dû renoncer à contrer cet éloignement de leurs troupes. Trop impopulaire.

Il n’y a qu’à écouter Marie Prunier, énergique quadragénaire, responsable marketing chez Orange – les télétravailleurs y sont passés de 700 en 2010 à 15 000 en 2016, réguliers ou occasionnels. Son mercredi de bureau à la maison ? Une « bouffée d’oxygène », une ­ « renaissance ». Elle habite à 46 km ­d’Arcueil (Val-de-Marne) où elle officie, se lève à 4 h 45, passe 1 h 15 en voiture, deux fois par jour, et cela ne va pas en s’améliorant. Pour voir sa fille de 7 ans, ne lui reste qu’une heure par jour.

« On s’habitue à tout, mais cette histoire de route, c’est devenu une vraie pression pour moi, dit-elle. Le mercredi permet de tenir, de supporter les queues de poisson, les insultes du vendredi. Se ­lever à 7 heures, avec l’impression d’avoir fait une grasse matinée… C’est surnaturel ! Ouvrir les volets de la maison, qui ­revit. ­Aller chercher le pain et voir la boulangère – d’habitude je l’appelle pour qu’elle me laisse deux baguettes chez l’épicier d’à côté qui ferme tard. Puis écouter dans mon salon, au son du micro, des visioconférences sans déranger personne, avec un petit café… »

Faire « pause » dans le film accéléré et épuisant de la vie quotidienne. Gagner une petite marge de manœuvre dans son organisation, le plaisir d’amener les enfants à l’école, le soulagement d’aller les chercher sans stress, la commodité d’être là pour la livraison attendue, de lancer une petite machine, le midi, ou de s’accorder 20 minutes de sieste, de ne plus supplier le dentiste pour le rendez-vous le plus tardif, d’avoir encore l’énergie de faire du sport le soir… Voilà le salutaire desserrement des contraintes que décrivent les télétravailleurs.

Bien-être et souplesse

Avec en filigrane l’open space honni, les sollicitations permanentes, le voisin en conférence qui parle fort, la collègue intarissable sur son nouveau-né. Le travail à la maison, c’est aussi un moyen de s’offrir ce luxe des temps ­hyperconnectés : la concentration.

« JE SUIS DANS MA CRÉA, SANS POLLUTION. MON ­MANAGEUR ME FAIT CONFIANCE. JE DESSINE PLUS RAPIDEMENT. C’EST DU DONNANT-DONNANT » 
MARIE ­JAGUIN, DESIGNER GRAPHISTE MULTIMÉDIA CHEZ ORANGE

Au retour de l’école où elle ­conduit ses deux filles, baskets aux pieds et « moins de blush aux joues », Marie ­Jaguin, designer graphiste multimédia chez Orange elle aussi, gagne le coin bureau qu’elle a installé au salon, sa « bulle », sa « psycho-niche »« Je suis dans ma créa, sans pollution. Mon manageur me fait confiance. Je dessine plus rapidement. C’est du donnant-donnant. » « Win win », résume la chef de service documentation technique de Renault, Dounia Rossayssi, dont 20 des 50 membres de l’équipe télétravaillent. « Du bien-être, de la souplesse pour les collaborateurs, et nous, on sait manager par objectif, avec des outils comme Skype, la messagerie instantanée ou les partages d’écrans. On se parle sans arrêt. Je ne sais même plus quel jour les gens travaillent chez eux. Nos locaux sont ­immenses, il y a des réunions à droite à gauche, on a des collaborateurs partout dans le monde, c’est fluide. » Bref, présence physique pas indispensable.

Bel argument de communication pour l’entreprise. Citoyenne, elle réduit les déplacements. « 180 000 heures de transports économisées chaque année, et 1 855 tonnes de CO2 », a-t-on calculé chez Renault. Chez Orange, une appli, en lien avec Airparif, envoie des notifications les veilles des pics de pollution pour inciter au home office.

« Cette culture du télétravail qui n’est pas seulement la récompense d’une élite, c’est l’un des principaux arguments de nos recruteurs », admet-on chez SGS, géant du contrôle et de la certification. La moitié des 2 800 employés français télé­travaillent, ce qui « réduit considérablement la déprime du lundi matin ». Les jeunes sont particulièrement sensibles au discours, selon Xavier de Mazenod, créateur de Zevillage, site d’information sur les nouvelles formes de travail. « Le 9 heures-18 heures les fait rigoler. Ils préfèrent être indépendants que salariés avec le métro-boulot-dodo à heures fixes. D’ailleurs, toutes les start-up s’organisent comme ça. »

Nouveaux rituels

Une évidence ? Pas sûr. Au centre innovation & technologie d’Essilor à ­Créteil, en cette mi-mars, le cabinet Greenworking, qui œuvre dans le conseil en innovation managériale, forme un groupe de nouveaux venus au télétravail. « Vous êtes responsables de vos conditions de travail », rappelle la formatrice, Alessandra le Roux. Pas question d’être dérangés. Les enfants n’échapperont pas, ce jour-là, à la garderie du soir. Attention, en sens inverse, au débordement de la vie pro sur la vie perso dans un logis qui n’a plus rien d’un sanctuaire privé, ordinateur allumé sur la ­table du salon.

Les conseils s’enchaînent. S’inventer de nouveaux rituels qui faciliteront la mise au travail (quitte à marcher jusqu’à l’arrêt de bus), spécialiser les temps, résister au grignotage quand le frigo n’est pas loin (« Ça, c’est sûr ! », s’esclaffe l’assistance), et à toute addiction. Y compris aux e-mails et autres messages instantanés. « Au début, même à mon boss, j’envoyais des hang out, Je suis là, ça va », s’amuse d’elle-même une chargée de clientèle. D’autres mettent manageur et collègues en copie, histoire de montrer qu’ils travaillent.

Risible ? Pas totalement. « La crainte du manageur, même favorable au télétravail, c’est que la personne ne soit pas disponible », reconnaît Mme le Roux. Se rendre visible, donc. Informer les collègues restés scotchés à leur bureau qui entendent davantage « télé » que « travail », et lancent tous les jeudi soirs « Bon week-end ! » au télétravailleur du vendredi. Crispant. Mais c’est sur eux que se reportera une partie des tâches puisque l’on hésite toujours à appeler l’absent…

Pourtant, le télétravailleur travaille. Et même davantage qu’au bureau, où la présence vaut présomption d’implication. Au domicile, il faut remplir des objectifs pour la prouver. Le temps gagné sur les transports se répartit équitablement entre supplément de sommeil, de vie familiale et de vie professionnelle. « Les collaborateurs sont reconnaissants, sait-on chez Renault dont 2 360 salariés télétravaillent, contre 600 en 2010. C’est un état d’esprit qui favorise la productivité » – un gain que l’on estime à 20 % environ.

Jeanne Reine est cadre dans le secteur du luxe et mère de deux écoliers pleins de vie. Travailler chez elle, dans les Hauts-de-Seine, les lundis et vendredis, lui « permet de souffler physiquement, nerveusement ». Mais, dit-elle, « si je n’ai pas fini quand je vais chercher les enfants à 18 h 30, je continue après, ce que je ne fais jamais au bureau. En fait, quand on n’a pas trop de travail, on arrose les plantes qu’on voit dépérir en se dégourdissant les jambes dans l’appartement… Mais quand on a beaucoup de boulot, on bosse sans horaire, on ne s’arrête pas au déjeuner et on s’y remet le soir puisqu’on est encore connecté, que c’est psychologiquement moins dur. Les journées sont longues. C’est là qu’on réalise combien on fait de coupures au bureau ! »

Toutes ces conversations de couloir, de machine à café, de cantine, de lavabo des toilettes, qui forgent la cohésion d’équipe et donnent parfois la bonne idée. Chez Orange, pour recréer cette émulation et inciter les surinvestis à la pause, un appel à idées numériques a été lancé : il s’agit d’inventer la machine à café virtuelle. Et sans doute de ne pas ­dépasser le seuil fatidique des 2,5 jours de télétravail hebdomadaires, précise le ­sociologue du travail Philippe Planterose, « parce que, ensuite, apparaissent des ­insatisfactions, le sentiment d’être seul, une lassitude, et la productivité diminue. » La bronchiolite du petit de la voisine de bureau vous manquerait presque.

L'état du télétravail 

Une épidémie a parfois du bon. En  2006, la grippe aviaire a rendu le télétravail indispensable aux yeux des entreprises. Mais il aura fallu attendre dix ans pour que la loi El Khomri lance une vaste concertation nationale sur le sujet. Une réunion plénière s'est tenue le 6  mars en ce sens. " Il faut d'abord un état des lieux qui mette en évidence la diversité des -situations et aboutisse, a minima, à un guide des bonnes pratiques " utilisable par les entreprises, a expliqué Pierre Beretti, à la tête de la délégation du Medef.


C'est aujourd'hui un enjeu pour les grandes entreprises, dans lesquelles le nombre d'accords a plus que doublé en deux ans, passant de 38 en  2014 à 87 en  2016. Depuis janvier, la -Société générale a pérennisé son accord après trois ans d'expérimentation. Paris Aéroport a ouvert le télétravail à un jour fixe par semaine, plus deux jours par mois. Airbus a signé pour un ou deux jours par semaine. Le leader des services informatiques, Atos, a accéléré sur le sujet, et Mastercard a même introduit le télétravail illimité.


En  2005, au moment de l'accord national interprofessionnel sur le télétravail dans le secteur privé, les réticences étaient encore nombreuses, et la logistique, complexe. L'équipementier automobile -Tokheim Quality fournissait ainsi aux salariés volontaires un bureau, un fauteuil, un ordinateur portable, le dépannage informatique, l'installation d'une ligne téléphonique, -l'extension de l'assurance aux tiers, etc. En  2012, le télétravail est entré dans le code du travail avec un allégement des -contraintes pour l'employeur. En février  2016, un décret en a donné les modalités d'application pour la fonction publique et la magistrature.


Aujourd'hui, tout concourt à son développement. Hausse du coût de l'immobilier oblige, " les grandes entreprises remplacent les bureaux fixes par des bureaux flexibles ", explique Xavier de Mazenod, fondateur de Zevillage, site d'information sur les nouvelles formes de travail. L'essor des bureaux partagés, télécentres, et du coworking y contribue : 7,9  % des -télétravailleurs y ont recours, indique l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact).


Le phénomène n'est pas chiffré précisément. En France, plus d'un salarié sur deux (62  %) possède des outils numériques professionnels, et plus d'un tiers (36  %) d'entre eux déclarent avoir la possibilité de travailler à distance, révélait ainsi mi-février le cabinet de recrutement Michael Page. En revanche, sur le nombre de télétravailleurs, les sources varient de 2  % à 17  % de la population active, " en intégrant (ou pas) les télétravailleurs informels ", précise Xavier de Mazenod. L'Observatoire du télétravail (Obergo), qui dénombre les accords d'entreprise sur le sujet, parle de 5  % de salariés en " télétravail régulier ".


Tandis que l'idée de télétravailler se banalise, le questionnement des partenaires sociaux s'affine : qui peut en bénéficier (CDI, CDD) ? Le salarié peut-il avoir le choix du lieu ? Comment étaler les jours télétravaillés pour optimiser l'occupation du site ? Comment garantir la sécurité des données traitées ? Tout reste à préciser. La concertation nationale, qui tente d'y -répondre, s'est poursuivie tout le mois de mars.


Anne Rodier



Naïveté

Récit

Hollande-Macron, récit d’un parricide

Par Solenn de Royer, Vanessa Schneider

S’il doit beaucoup à François Hollande, le candidat d’En marche ! a capitalisé sur l’impopularité et la fragilité du chef de l’Etat. Une opération menée de main de maître.

Il ne peut pas ne pas y penser. A cette matinée de mai, dans la cour d’honneur de l’Elysée, où il pourrait remettre à Emmanuel Macron, si c’est lui que les Français ont choisi, les clés de ce palais qu’il aura occupé pendant cinq ans. Lui, le président sortant, se faire raccompagner sur le perron par son ancien conseiller âgé de 39 ans, jamais élu, inconnu des Français il y a encore trois ans, auquel il aura donné, sans le vouloir, sa place et son destin. Cruauté de la vie politique. Chez tout autre que lui, un tel scénario provoquerait rage et sentiment d’humiliation. Mais François Hollande semble prendre son parti de cette éventualité inédite. Comme à son habitude, il s’en tire par une pirouette : « Je ne vais pas m’accrocher aux rideaux, me cacher dans un coin, dire à Emmanuel : Retourne dans ton bureau, je garde le mien !” »

La trahison se paie souvent cash en politique. Mais l’élève aura réussi la prouesse de ne pas abîmer son image en prenant peu à peu la place du maître. « Le hold-up du siècle », résume la ministre de la santé, Marisol Touraine. Ou le crime parfait. « Il y aura Clausewitz, Sun Tzu et Emmanuel Macron », dit le patron des députés socialistes, Olivier Faure. Reste une question qui hante le chef de l’Etat et les siens : tout cela était-il prémédité ? Depuis quand le natif d’Amiens regarde-t-il le bureau de François Hollande, au premier étage du palais, en se disant qu’il pourrait être le sien ?

« Je te présenterai qui il faut »

La première fois qu’il a rencontré Emmanuel Macron, le président s’en souvient encore. C’était en 2008. L’ancien conseiller spécial de François Mitterrand, Jacques Attali, tient à lui présenter un nouveau talent. Sorti de l’ENA en 2004, membre de la prestigieuse inspection des finances, soutien de Jean-Pierre Chevènement en 2002, le jeune loup qui se pique de philosophie et de littérature rêve surtout de politique.

Les trois hommes se retrouvent au Bristol, un palace de la rive droite, pour un verre. Hollande termine alors son mandat de premier secrétaire du Parti socialiste. Le jeune Macron, qui a déjà su s’attirer les bonnes grâces de bon nombre de messieurs importants dans le monde politique ou dans celui des affaires, fait des étincelles comme rapporteur de la « commission Attali pour la libération de la croissance », nommée par Nicolas Sarkozy. Il brigue une implantation dans le Nord-Pas-de-Calais. « Si tu veux cette vie-là, je te présenterai qui il faut », lui promet Hollande, séduit par l’intelligence du prodige. Aujourd’hui, il relativise : « Je n’ai pas été particulièrement ébloui… C’était un jeune haut fonctionnaire qui voulait faire de la politique. »

Les caciques du vieux parti d’Epinay s’opposent à l’arrivée d’un énarque jamais passé par le syndicalisme étudiant ou par le Mouvement des jeunes socialistes (MJS). Emmanuel Macron comprend qu’il devra patienter longtemps avant de décrocher une investiture. Ce sera donc le privé et la banque Rothschild. Mais les retrouvailles avec François Hollande se feront plus vite que prévu, cette fois par l’intermédiaire de Jean-Pierre Jouyet, l’ami intime de l’actuel chef de l’Etat, alors à la tête de l’Inspection générale des finances. Il introduit le banquier dans le cercle des conseillers qui préparent la primaire de la gauche de 2011, puis la présidentielle.

Rapide, travailleur, charmeur, toujours de bonne humeur, Macron réunit une fois par semaine un groupe d’économistes à La Rotonde, une brasserie du quartier Montparnasse. « Déjà, pendant la campagne, il n’y avait pas un iota entre ce que pensaient Hollande et Macron, se souvient l’ancien conseiller élyséen Aquilino Morelle. Ils étaient très proches. »

« Le fils qu’on voudrait avoir »

Le président élu appelle naturellement son protégé, alors âgé de 34 ans, à l’Elysée. Il est promis au poste de sherpa. Mais, pour le banquier, qui accepte de baisser drastiquement son salaire, ce sera secrétaire général adjoint, sinon rien. Il n’est encore personne, mais il s’impose déjà. Très vite, le conseiller au physique de jeune premier prend la lumière. Le Tout-Paris cherche à le rencontrer. Lui profite de ce prestigieux bureau élyséen pour étoffer son carnet d’adresses.

De son côté, le chef de l’Etat développe une véritable affection pour ce surdoué, dans lequel il voit une projection de lui-même. « Emmanuel, c’est le fils qu’on voudrait avoir », confie-t-il à son conseiller Gaspard Gantzer. « Emmanuel, c’est moi », déclare-t-il un autre jour aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme (« Un président ne devrait pas dire ça… », Stock). En plus de son intelligence, Hollande apprécie par-dessus tout l’humour de Macron qui « apporte de la joie et de la fantaisie dans le travail ».

Un jour, à l’Elysée, où doit se tenir un conseil sur l’attractivité, le jeune homme arrive sans cravate. François Hollande s’en irrite, mais préfère en rire. « Il lui passait tout », se souvient un membre du gouvernement. Le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, se moque de cet entichement pour celui qu’il surnomme « le petit marquis poudré ». Les hollandistes, Stéphane Le Foll en tête, prennent en grippe ce conseiller si peu discret dont les idées sociales-libérales font tousser la gauche.

Mais, peu à peu, l’ancien banquier déchante. Comme d’autres, il découvre la difficulté de travailler pour un président solitaire, qui cultive le flou et l’ambiguïté, repousse les arbitrages. Dans les dîners en ville, il ne retient plus ses flèches. Insolent, il lui reproche notamment de « baisser son bénard ». Le conseiller, qui a préparé le tournant libéral de 2014, juge le rythme et l’intensité des réformes insuffisants. Il piaffe d’impatience d’aller plus loin. Impudent et imprudent, il envoie de son portable à des poids lourds du gouvernement une photo d’une fausse plaque de médecin où il est écrit : « Institut international de la procrastination. Revenez demain. »

Un ministre, alors simple député, se souvient d’un drôle d’entretien : « Il a passé notre rendez-vous à se moquer d’un président passant ses soirées tout seul, accroché à son portable, à guetter les dépêches de l’AFP. Depuis le début, il est l’un de ceux qui ont fait passer Hollande pour un charlot dans tout Paris. » « C’est un agent immobilier, cingle un ex-ministre de premier plan. Il dit à chacun ce qu’il a envie d’entendre. »

L’un des premiers, le ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon, prévient le président : « Méfie-toi, Macron dit du mal de toi dans tout Paris. » Hollande hausse les épaules, sans y croire. Comme il ne perçoit pas à quel point, avec sa légèreté habituelle, il blesse son protégé lorsque celui-ci enterre Monette, sa grand-mère préférée, en 2013. De retour des funérailles, le chef de l’Etat, pourtant parfaitement au courant, fait remarquer son absence à « Emmanuel », qui ne compte pas ses heures à l’Elysée : « Ah tu es là, toi ? Je t’ai cherché ! » L’intéressé glisse à Aquilino Morelle : « Ça, je ne lui pardonnerai jamais… »

« On se retrouvera… »

Au lendemain des municipales perdues par la gauche, François Hollande est rattrapé par la somme de ses indécisions passées et doit tout changer d’un coup. Il congédie Jean-Marc Ayrault, le remplace par Manuel Valls. A l’Elysée, il exfiltre le secrétaire général, Pierre-René Lemas, et appelle son ami intime Jean-Pierre Jouyet. Déception de Macron, qui visait le poste. Valls propose alors de le faire entrer au gouvernement, au budget. Mais le président, qui se méfie des technos n’ayant jamais été élus, s’y oppose. Doublement amer, l’ancien banquier décide de quitter l’Elysée, pour enseigner et créer une société de conseil. Alors que Lemas hérite de la prestigieuse Caisse des dépôts, lui part sans rien. « Emmanuel considère qu’il a construit son parcours de manière indépendante, insiste son porte-parole Benjamin Griveaux. Il n’y a pas de lien de féodalité. »

Lors du pot de départ de son conseiller, le 15 juillet 2014, François Hollande lui rend un affectueux hommage. Ce soir-là, son ironie a quelque chose de prémonitoire : « Qui ne connaît pas Emmanuel ? Souvent, on me dit : “C’est vous qui travaillez avec M. Macron ?” » Ce dernier le remercie pour sa « confiance ». Et conclut ainsi ses adieux : « Il reste trente-quatre mois. A la fin, il y aura de nouveaux combats. Je serai là, à coup sûr ! » Le chef de l’Etat en est persuadé : « Avec Emmanuel, on se retrouvera… »

Les retrouvailles seront plus rapides qu’imaginé. Emmanuel Macron a quitté le palais depuis deux mois à peine qu’Arnaud Montebourg défie François Hollande à la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse. Il faut remanier. Hollande et Valls évoquent plusieurs noms pour le remplacer à Bercy : Gérard Collomb, Bertrand Delanoë ou Louis Gallois, qui déclinent. Le premier ministre revient donc à la charge avec Macron, cette fois avec succès. « Valls était aux anges, se souvient un ex-ministre. Il pense qu’il a renforcé l’aile droite au gouvernement. Il ne sait pas encore qu’il a mis le ver dans le fruit. »

Dans l’ivresse du succès, Emmanuel Macron multiplie les provocations, notamment sur les 35 heures (qu’il attaque) ou la déchéance de la nationalité (qu’il condamne). Manuel Valls comprend le danger : le jeune ministre lui ravit le créneau de la transgression et de la modernité. A l’Elysée, sûr de lui et de sa suprématie, Hollande croit tirer les ficelles, utilisant Macron pour neutraliser Valls. Sans le savoir, le chef de l’Etat est en train de mettre en place un triangle des Bermudes, dont lui et son premier ministre ne réchapperont pas.

Pour l’heure, le chef du gouvernement croit avoir gagné un point en brandissant le 49.3 sur la loi Macron, alors que le ministre de l’économie avait passé des heures à convaincre les députés de voter chacun des articles. Plus tard, il convainc le président de ne pas laisser à ce ministre iconoclaste la possibilité de froisser une nouvelle fois la majorité, déjà excédée par la déchéance de la nationalité : il n’y aura donc pas de « loi Macron 2 » sur le déverrouillage de l’économie. Au remaniement de février 2016, Macron sera même rétrogradé dans l’ordre protocolaire. « Macron était en souffrance au gouvernement, rappelle le ministre Thierry Mandon. Valls serrait le nœud coulant. »

Depuis sa citadelle de Bercy, le ministre de l’économie observe l’état de décomposition du quinquennat et de la gauche. Tout au long de l’hiver, il assure, bravache, à ses interlocuteurs que le président ne sera pas en situation de se représenter. Il rencontre des parlementaires socialistes à la chaîne, pour les sonder. « Hollande ne sera pas candidat, dit-il ainsi au député de l’Hérault Sébastien Denaja, fidèle soutien du chef de l’Etat. Tu auras le choix entre Valls et moi. »

« Un summum dans la duplicité »

La jeune garde du gouvernement, Fleur Pellerin, Matthias Fekl ou Axelle Lemaire, agacés par les tours qu’il essaie de leur jouer, voient clair dans le jeu de leur collègue, qui prend toute la lumière. « Il est sans foi ni loi, assure l’un d’eux. On voyait bien qu’il n’était pas loyal. » Dans l’entourage du président, l’inquiétude grandit, alors que la presse commence à relayer les escapades du ministre à l’étranger pour lever des fonds. Lors d’un dîner à l’Elysée, Julien Dray prévient François Hollande.

L’ami du président a pris Macron sous son aile. Insomniaques, les deux hommes, qui ont sympathisé, aiment dialoguer par SMS au milieu de la nuit. Mais Dray constate que Macron supporte de moins en moins la critique. « Il est en train de t’échapper !, dit-il à Hollande. Comme Ségolène [Royal] en 2006. Mais tu ne veux pas voir… » Michel Sapin y va lui aussi de ses prédictions pessimistes : « Depuis qu’il a fini sa loi, Macron est ailleurs. Sa stratégie est d’une autre nature. » Le chef de l’Etat écoute d’une oreille. « Je sais ce que tu penses, soupire le ministre des finances, que je suis jaloux. Je te dis juste que, pour toi, ça va être un problème… »

Prisonnier de son vieux logiciel politique et de son attachement aux partis, Hollande ne croit pas que Macron puisse réussir son pari. A l’époque, il est surtout obsédé par sa réélection. Tous les samedis matin se tient, dans le plus grand secret, une réunion stratégique à l’Elysée avec sa garde rapprochée, Jean-Pierre Jouyet, Vincent Feltesse et Gaspard Gantzer, et deux communicants amis, Robert Zarader et Philippe Grangeon, devenus depuis conseils du candidat d’En marche !. Le 2 avril 2016, ce cénacle s’ouvre à ceux qui sont alors considérés comme de fidèles piliers de la Hollandie, dont Ségolène Royal et… Emmanuel Macron, pour un premier séminaire de campagne. C’est ce jour-là, entre deux portes, que le ministre de l’économie confie au président, l’air de rien : « Tiens, au fait, je voulais te dire : je fais un truc à Amiens le 6 avril, je lance un mouvement de jeunesse, une sorte de think tank. » « Il a atteint ce jour-là un summum dans la duplicité », se rappelle un ex-conseiller.

Quatre jours plus tard, à Amiens, Emmanuel Macron lance En marche !, dont le point de mire apparaît alors clairement : l’Elysée. Le lendemain, François Hollande masque son inquiétude d’une pirouette : « Il est en marche ? Mais moi je cours, je cours… » Encalminé dans les sondages, le président se trouve au contraire dans une impasse. Plutôt que de l’aider à s’en extirper, le ministre de l’économie a décidé d’accélérer, pour le doubler. « Macron n’a pas choisi le couteau mais le poison lent, résume alors un poids lourd de la majorité. Il est dans une stratégie d’empêchement. »

En effet, les grandes manœuvres sont lancées. Le 13 avril, Paris Match fait sa « une » sur le couple Macron, « ensemble, sur la route du pouvoir ». Le lendemain, à la télévision, Hollande se décide enfin à hausser le ton : « C’est entre nous, non pas simplement une question de hiérarchie – il sait ce qu’il me doit –, mais une question de loyauté personnelle et politique. » Comme Jacques Chirac avec Nicolas Sarkozy (« Je décide, il exécute »), les mots claquent mais restent sans effet. « Je ne suis pas son obligé », répond crânement Macron dans un entretien au Dauphiné libéré, le 22 avril.

Les deux hommes se retrouvent le jour même à l’Elysée, en marge d’une réunion consacrée à EDF. Comme souvent, Macron jure à Hollande que ses propos ont été « sortis de leur contexte ». Le président préfère croire son poulain. « Emmanuel ne partira pas », répète-t-il. Il imagine toujours que, le moment venu, son ministre pourra l’aider à « ratisser » plus large. Il songe même à en faire son directeur de campagne et, pourquoi pas, en cas de victoire, son premier ministre. Mais l’intéressé caresse déjà des projets bien plus ambitieux. « La vie est inventive, il faut lui faire confiance », résume aujourd’hui au Monde celui qui s’est hissé aux premières places dans les sondages.

« Problème Brutus »

Jusqu’au dernier moment, Hollande refuse de voir l’évidence. Devant Gérard Davet et Fabrice Lhomme, il prend systématiquement la défense de son protégé. Confidences édifiantes. « Macron n’est pas quelqu’un qui cherche à se faire une existence politique au détriment du gouvernement, veut-il croire à l’automne 2015. Il peut avoir de la maladresse, mais pas de perversité (…). C’est un garçon gentil. Il n’est pas duplice. » Au début de l’été 2016, alors que les preuves du contraire s’accumulent, même naïveté : « Je pense qu’il est loyal. » « Macron a mieux cerné la psychologie du président que le président a compris la sienne », résume le député PS Richard Ferrand, secrétaire général d’En marche !.

Lui continue d’avancer, capitalisant sur l’impopularité et la fragilité du chef de l’Etat. Son premier meeting, le 12 juillet, à la Mutualité, est un coup de tonnerre. A la fin de son discours survolté fusent des premiers « Macron président ! ». A deux jours de l’intervention du chef de l’Etat pour le 14-Juillet, c’est une provocation insensée. Ce soir-là, les leaders de la majorité, qui dînent à l’Elysée, suivent en direct le meeting sur leurs smartphones. Fou de rage, Manuel Valls, avec le soutien de Stéphane Le Foll, enjoint à François Hollande de sévir : « Ça suffit, il faut le virer ! » Le sujet du maintien ou non de Macron au gouvernement se pose jusqu’au défilé du de la Fête nationale. « A lui de commettre la faute », conclut le président. « Macron sait qu’il a un problème Brutusanalyse Julien Dray. S’il part, ce ne sera plus le gendre idéal. Il préférait se faire virer, pour se libérer. »

Malgré ses doutes, sa décision est prise : il quittera le gouvernement. L’attentat de Nice, au soir du 14-Juillet, lui fait changer son plan. Début août, le ministre et son épouse partent se reposer à Biarritz. Le couple pose sur la plage pour une fausse « paparrazade », maillot de bain à fleurs pour elle, caleçon et polo marine pour lui. Nouvelle « une » de Paris Match, au creux de l’été. Pendant leur séjour, la sénatrice PS des Pyrénées-Atlantiques, Frédérique Espagnac, retrouve Emmanuel et Brigitte pour dîner. Quand elle les quitte, tard dans la soirée, c’est avec la conviction qu’il est prêt à claquer la porte. Elle téléphone aussitôt à Hollande : « Tu as une semaine pour le voir… ! » Le président ignore ce conseil.

SAUF PROGRESSION SPECTACULAIRE DU FN, HOLLANDE NE DEVRAIT PAS SOUTENIR SON ANCIEN CONSEILLER AVANT LE PREMIER TOUR. IL SAIT AUSSI QU’UN APPEL DE SA PART POURRAIT ÊTRE CONTRE-PRODUCTIF

De retour à Paris, le ministre invite ses proches à déjeuner à Bercy. Un 24 août, journée caniculaire. Impatients de voir leur poulain se lancer dans la course à l’Elysée, les convives l’incitent à accélérer. « Tes soutiens vont se démotiver. Tu dois clarifier », lance un élu fidèle. « Je ne serai jamais le rabatteur de Hollande », rétorque le ministre. Tout est dit. Mais il veut créer la surprise. Le 29 août, dans le bureau du président, ce dernier lui pose clairement la question : « Tu t’en vas ? »« Je ne sais pas », répond Macron… avant de lui remettre sa démission le lendemain. Le chef de l’Etat est abasourdi : « Mais moi, je ne t’avais pas nommé pour que tu sortes ! Tu t’en vas pour faire quoi ? » L’ancien conseiller lui jure qu’il ne fera « rien » contre lui. « Je suis parti sur un désaccord politique, explique-t-il aujourd’hui. Je n’avais pas la même vision que lui sur la refondation de la vie politique, le PS et les primaires. Ç’a été coûteux pour l’un comme pour l’autre de se séparer. Ce qui s’est passé n’enlève rien à l’amitié que nous nous portons. » Ce 30 août, Hollande est effondré. Revisitant les cinq années qui viennent de s’écouler, il dit le soir même devant ses proches : « Il m’a trahi avec méthode. »

Deux mois et demi plus tard, le 16 novembre, Emmanuel Macron se déclare candidat à l’élection présidentielle. Sans attendre la décision du chef de l’Etat. C’est un choc dans la majorité. « C’est destructeur pour le président », note alors le député PS Christophe Caresche, qui juge le geste « sidérant de la part d’un ex-collaborateur ». Le soir même, sur France 2, Macron assure que sa candidature est « irrévocable », même si Hollande est lui aussi candidat. En vol entre Marrakech et Paris, le président a suivi le JT dans son A330, grâce à la cabine de retransmission. Il va aussitôt, à l’arrière de l’avion, retrouver deux députés fidèles, Sébastien Denaja et Razzy Hammadi, qui l’ont accompagné au Maroc pour le lancement de la COP 22. « Vous avez vu, il a dit que sa candidature était irrévocable ? », leur dit le président, troublé. « Irrévocable, comme ta candidature, François ! », répond Denaja. « Dans son œil, on a vu qu’il se disait non, pas comme moi », se souvient le député de l’Hérault. Ce jour-là, j’ai compris que c’était fini. »

« Pied de nez de l’Histoire »

Quinze jours plus tard, François Hollande annonce, depuis l’Elysée, qu’il renonce à briguer un second mandat. « Macron a été une des causes objectives de l’empêchement, a analysé le président devant ses proches. Il y en a d’autres, notamment la contestation dans mon propre camp et la division de la gauche… » Puis, comme pour l’excuser encore une fois, il ajoute : « Il n’a pas fait cette démarche contre moi. » Le ministre Michel Sapin décrypte : « Ce n’est jamais facile de s’avouer à soi-même qu’on s’est trompé. »

Hollande et Macron ne se sont pas revus depuis, à part au dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France, brièvement, le 22 février dernier. Mais ils échangent toujours des SMS. Le président, qui dissèque la stratégie de son ancien protégé, lui conseille notamment de « rester de gauche ». Malin, jamais Macron n’attaque son ancien mentor. « Je fais attention à être respectueux de lui et des institutions », dit-il. Jacques Chirac avait eu le cœur crevé de laisser son bureau à Nicolas Sarkozy. Hollande, lui, jure qu’il préfère voir Emmanuel Macron lui succéder plutôt que François Fillon ou Marine Le Pen. « Si Emmanuel est élu, ce ne serait pas la plus mauvaise sortie pour toi, l’a conforté Julien Dray. Un pied de nez de l’Histoire ! »

Sauf progression spectaculaire du FN, Hollande ne devrait pas soutenir son ancien conseiller avant le premier tour. Il sait aussi qu’un appel de sa part pourrait être contre-productif. « Je ne veux pas prendre une position qui pourrait lui être défavorable, a-t-il récemment confié à des visiteurs. Déjà que Fillon dit qu’il est mon porte-serviettes”… » Emmanuel Macron, lui, avec l’aplomb dont il ne s’est jamais départi, ne doute pas un seul instant que le chef de l’Etat saura l’aider au bon moment : « Il regarde ce qu’il y a autour comme offre, le chemin que je trace n’est pas celui qui le rend le plus triste. » Quand bien même il le serait, François Hollande n’en montrerait rien, comme toujours. « Il le vivra avec humour, anticipe Julien Dray. Il fera une petite blague sur le tapis rouge. Ce sera sa manière de se protéger. »

Images du jour

Passé deux heures ce matin au Grand Palais à visiter les expos sur Rodin et les jardins. Beaucoup d'affluence mais de grands moments d'émotions artistiques à revoir ces sculptures puissantes du maître pourtant tellement célèbres. Des découvertes pour moi comme cette artiste, Annette Messager et ses oeuvres monumentales, le couteau baiser et ces mains qui m'ont bien impressionné. Apprécié aussi certains tableaux de l'expo sur les jardins comme ce grand format Le jardinier qui m'a fait penser aux Tissot.
Laura Smet étonnante dans le téléfilm La bête curieuse diffusé ce soir sur Arte. Film un peu lent mais bien fait sur la pression psychologique qui pèse sur une jeune femme soumise à un bracelet électronique.

Itw de Najat Vallaud Belkacem dans la revue de Sciences Po en 2010

A L'OCCASION DE LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE, ÉMILE REPLONGE DANS SES ARCHIVES, ET VOUS FAIT (RE)DÉCOUVRIR UNE INTERVIEW DE NAJAT VALLAUD BELKACEM, LA MINISTRE DE L'EDUCATION NATIONALE QUI SOUTIENT BENOIT HAMON DANS LA COURSE À L'ELYSÉE. INTERVIEWÉE EN 2010 PAR LA REVUE DES SCIENCES PO, ELLE REVENAIT NOTAMMENT SUR SON RÔLE DE PORTE PAROLE DE SÉGOLÈNE ROYAL DURANT LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE DE 2007.

Tailleur pantalon noir, chemise blanche, cheveux très courts, sourire éclatant, Najat Vallaud-Belkacem (SP 00) est extrêmement jolie, raffinée et affable. Elle nous reçoit au premier étage d’un café du quartier latin où elle vient de donner une conférence de presse.
À 32 ans, elle semble l’exemple même d’un parcours républicain réussi. Née à Beni-Chicker dans le Rif marocain, élevée à Amiens avec six frères et soeurs par un père ouvrier du bâtiment et une mère très attentive, elle a parcouru toutes les étapes de la méritocratie – droit, Sciences Po, cabinet d’avocat au conseil d’État et à la Cour de cassation –, avant d’entrer en politique – un peu par hasard, dit-elle – aux côtés de Gérard Collomb, maire PS de Lyon dont elle est aujourd’hui l’adjointe, puis d’être élue conseillère générale, enfin d’être nommée en 2007 porte-parole de Ségolène Royal, puis secrétaire nationale du PS en charge des questions de société.
Elle assure depuis le mois de mars un enseignement d’ouverture à Sciences Po, consacré à la prospective politique. Rencontre avec une jeune femme qui croit encore aux combats politiques, mais aussi aux hasards de la vie.

VOUS ÊTES NÉE AU MAROC, VOUS AVEZ PASSÉ VOTRE ENFANCE À AMIENS OÙ VOTRE PÈRE ÉTAIT OUVRIER DU BÂTIMENT. EN QUOI VOTRE ENFANCE A-T-ELLE INFLUENCÉ VOTRE PARCOURS ET GUIDÉ VOTRE CHOIX D’ENTRER EN POLITIQUE ?

Avoir vécu dans des conditions assez spatiates quand j’étais jeune m’a sans doute façonnée. Mais je vivais dans un quartier où tout le monde vivait de la même façon. Je n’avais pas forcément conscience à ce moment-là de vivre une injustice particulière. Dans un de ses sketchs, Jamel Debbouze a cette phrase dans laquelle je me retrouve parfaitement : « Je ne savais pas ce qu’était la pauvreté avant d’habiter dans le 16e arrondissement ! » Il a tout à fait raison : c’est une fois que l’on accède à un niveau de vie supérieur que l’on réalise ce que vivent ceux qui n’ont pas cette chance. Très jeune j’ai vibré pour des combats antiracistes. J’ai des souvenirs assez crus des années 1980 – j’étais alors à l’école primaire –, notamment de tracts xénophobes. J’ai été de gauche très instinctivement, en pensant qu’un monde idéal est un monde où la justice sociale prime. De mon point de vue, seul le parti socialiste pouvait résoudre cette énigme-là, et je crois toujours que c’est le cas.

VOUS ÊTES-VOUS DIT TRÈS JEUNE QUE VOUS VOUDRIEZ FAIRE DE LA POLITIQUE ? 

Pas du tout. Comme beaucoup de vies, la mienne est une succession de hasards. Quand j’étais jeune et que j’hésitais entre plusieurs voies à suivre, ma mère me disait : « De toute façon, la vie a toujours plus d’imagination que toi ! » J’aime bien cette phrase. Ça met un peu de sel dans la vie. C’est exactement ce qui m’est arrivé…

Premier hasard : Sciences Po. La façon dont j’y suis arrivée est assez cocasse. J’ai fait une licence de droit public, mais je voulais me distinguer de ma soeur ainée avec laquelle une sympathique « compétition scolaire » s’était engagée, et que je voyais engagée dans une future carrière brillante d’avocate. J’ai donc commencé à réfléchir à ce que je pourrais faire d’autre. J’ai alors poussé la porte d’un CIO (centre d’information et d’orientation). J’ai découvert l’existence de Sciences Po, que je ne connaissais pas, même de nom. Cela en dit beaucoup sur le manque d’informations cruel dont souffrent certains quartiers de notre pays. J’ai tout de suite eu un coup de coeur : une école polyvalente, où on vous laisse le temps de vous épanouir intellectuellement avant de vous demander de choisir… J’ai passé et réussi le concours sans savoir que c’était un concours difficile. Ce fut le début d’une aventure formidable : j’arrivai dans un monde qui m’était jusqu’alors inconnu, un monde dans lequel régnait une belle forme d’insouciance faite de confiance en l’avenir, de confort et de confiance en soi…

Tout en poursuivant mes études à Sciences Po, section service public, j’étais l’assistante parlementaire d’une députée à l’Assemblée nationale. À son contact, j’ai découvert les plaisirs mais aussi les affres de la politique : j’en ai alors conclu qu’il s’agissait d’abord d’un sacerdoce auquel j’avais peu envie de m’adonner moi-même. En quittant Sciences Po, j’ai commencé une activité de juriste dans un cabinet d’avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation. En 2003, trois ans après ma sortie de Sciences Po, j’ai rencontré, un peu par hasard, le futur maire socialiste de Lyon, Gérard Collomb. Il m’a proposé de rejoindre son cabinet et j’ai été sa conseillère sur les politiques de proximité et de démocratie participative pendant plusieurs années. J’ai pris conscience qu’avoir des élus volontaires, motivés et courageux est une clé indispensable pour changer la société. Le discours et les choix politiques ont un impact énorme. Et je l’avoue, je me suis sentie alors une certaine responsabilité : avec les années, j’avais acquis un certain nombre de « codes » d’entrée dans la politique, et je me suis alors convaincue que de ne pas s’impliquer en politique, c’était laisser la place à d’autres qui ne défendent pas toujours les idées qu’on estime les plus justes. C’est ce qui m’a incitée à accepter en 2004 la proposition de Jean-Jack Queyranne, alors candidat PS à la présidence du conseil régional Rhône-Alpes, de figurer sur sa liste, dans une position normalement inéligible.

Mais, coup de chance, nous avons si bien gagné ces élections, que même moi, j’ai été élue. Je suis donc devenue conseillère régionale en 2004. Être, comme je l’étais, une femme, jeune, issue de l’immigration, soit un animal assez rare dans le paysage politique, vous donne envie de prouver beaucoup plus. Jean-Jack Queyranne m’a assez vite proposé la vice-présidence à la culture. Avec ce mandat, j’avais mis un pied dans l’aventure politique. J’ai acquis le goût des batailles, y compris celles que l’on dit perdues d’avance. C’est ainsi, qu’en 2007, je me suis présentée aux élections législatives contre celui qui était alors ministre des Transports, Dominique Perben, dans une circonscription ingagnable pour la gauche. Après une campagne intense, j’y ai obtenu 43 % des voix. C’était un beau score et une belle bataille, qui n’a pas servi à rien puisqu’en 2008, une partie de ce territoire, fortement ancré à droite, a accepté de m’élire conseillère générale, à la surprise générale et avec un très beau score de près de 60 % des voix. Les gens réclamaient clairement un renouvellement politique et ont adhéré je crois à la campagne très active que j’avais menée.

VOUS AVEZ ÉTÉ L’UN DES TROIS PORTE-PAROLES DE SÉGOLÈNE ROYAL LORS DE LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE. POURQUOI ? COMMENT LES CHOSES SE SONT-ELLES PASSÉES ?

J’ai d’abord soutenu Ségolène Royal instinctivement, sans la connaître personnellement : elle amenait une réelle fraîcheur dans le monde politique. Elle n’utilisait pas les mêmes mots, elle avait un rapport différent aux gens, fait de simplicité, de pédagogie et  de respect. Avec elle, on était loin de l’animal politique traditionnel. Après sa désignation, Ségolène Royal est venue en visite à Lyon pour remercier ses soutiens. Le courant est très bien passé entre nous. De nos discussions et de nos échanges devenus réguliers, est née l’idée de m’associer à son équipe de campagne. Par la suite, elle a voulu donner un signe fort en s’entourant de trois porte-paroles assez « inattendus », Arnaud Montebourg, Vincent Peillon et moi-même. La campagne a été difficile. On était plombé en permanence, inutile d’y revenir. Le travail de commentaire des sondages et des petites phrases s’est substitué à celui, pourtant indispensable, de promotion et de comparaison des projets de société en concurrence. Je trouve cela très problématique pour notre démocratie. À trop vivre dans une république du sondage, on finit par abaisser son propre niveau d’exigence et par ne plus travailler sur l’essentiel. Dans la foulée, vous avez été nommée membre du bureau du PS et secrétaire nationale en charge des questions de société.

VOUS OCCUPEZ-VOUS ÉGALEMENT DE PROBLÈMES D’INTÉGRATION ?

C’est moi qui ai choisi de me consacrer aux questions de société. Elles sont nombreuses et interrogent vraiment nos valeurs, sans d’ailleurs toujours suivre la frontière du clivage gauche-droite. Elles demandent souvent du courage politique pour prendre à bras le corps des interrogations difficiles mais fondamentales. En ce moment, je travaille sur la bioéthique : très prochainement, le parlement devra réviser nos lois bioéthiques.

Cela nécessitera d’apporter des réponses à des sujets aussi complexes que la gestation pour autrui, les recherches sur l’embryon, l’homoparentalité, etc. Ce travail m’a fait prendre conscience d’un certain conservatisme qui reste aujourd’hui encore à l’oeuvre, et d’une véritable angoisse face aux progrès de la science et aux inconnues de l’avenir tout simplement. Je ne m’occupe pas spécifiquement de problèmes d’intégration, mais il se trouve que c’est un sujet de société majeur qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas traité convenablement en France. Donc, oui, j’ai souvent l’occasion de m’exprimer sur le sujet.

PENSEZ-VOUS AVOIR UN RÔLE PARTICULIER À JOUER DANS LE MONDE POLITIQUE ?

Il est difficile de faire de la politique aujourd’hui. Il y a une forme de dévoiement de la démocratie représentative. Sans vouloir systématiquement accuser les massmédias, j’ai quand même le sentiment que nous vivons dans une démocratie au rabais, où l’on prend un peu les gens pour des imbéciles, dans une course à l’échalote, au scoop et au spectaculaire, qui me met mal à l’aise. Internet, par exemple, amène le meilleur comme le pire. Les hommes et les femmes politiques de ma génération qui vivent un ordinateur greffé à la main y sont sans doute plus sensibles que d’autres. Un jour peut-être le Net saura s’autoréguler suffisamment pour que les contre-vérités, les diffamations et autres insultes n’y trouvent plus leur place. Je le souhaite en tout cas. Mais si on excepte ces aspects, ce qui, en politique, continue à me motiver, ce sont simplement les hommes et les femmes rencontrés ou lus en si grand nombre, qui mettent leurs espoirs en moi et qui me trouvent visiblement une belle utilité « sociale » dans la défense de valeurs auxquelles ils adhèrent.

QUE PENSEZ-VOUS DE RACHIDA DATI, OU DE RAMA YADE ? 

J’étais, à Sciences Po, dans la même promotion que Rama, cette fameuse promotion de l’année 2000. Je la connaissais un peu, comme tout le monde, mais nous n’étions pas très liées. Quand Nicolas Sarkozy a annoncé dans son gouvernement l’arrivée de trois femmes issues de l’immigration, j’ai trouvé ça formidable. J’ai regretté que la gauche n’ait pas fait le premier pas en la matière. Cependant, la suite des événements aura confirmé les inquiétudes que j’ai ressenties à l’époque : ces nominations restaient le fait du prince. Ce que le prince fait, le prince peut le défaire. En politique, ce qui compte sans doute le plus, et qui, pour des filles de notre profil, s’obtient le plus difficilement, c’est la légitimité. Quand on ne l’a pas, qu’on est là uniquement grâce au bon vouloir du souverain, on vous rend la vie impossible. Et on vous plante un couteau dans le dos à la moindre faiblesse.

VOUS PROJETEZ-VOUS DANS L’AVENIR ? COMMENT VOUS VOYEZ-VOUS DANS DIX ANS ?

Je ne sais pas. La première image qui me vient à l’esprit, c’est que mes petits jumeaux qui ont aujourd’hui 16 mois auront 10 ans. Je me projette plus dans une posture de vie personnelle et affective que dans un plan de carrière quelconque, qui ne me fait pas particulièrement rêver. Pour être franche, je ne sais pas si je ferai encore de la politique dans dix ans.

QUEL EST POUR VOUS L’ÉVÉNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE CES DIX DERNIÈRES ANNÉES ?

Le 11 - septembre peut-être. Même s’il s’est passé tant d’autres choses en dix ans…

Propos recueillis par F. Maignan, publiés dans la revue Rue Saint-Guillaume en avril 2010 (n°158)

Exposition du Grand Palais sur les jardins

Belle expo très riche également, des Caillebottes notamment