dimanche 30 avril 2017

Il  nous reste donc à voir la collection Horvitz au Petit Palais


Trois expositions à  ne pas manquer (le Parisien)


Par Yves Jaeglé (@yjaegle) | 30 Avril 2017, 06h00 |


Les trésors de Tokyo

 

Parmi les chefs-d’oeuvre du Bridgestone Museum de Tokyo exposés à l’Orangerie, on peut notamment admirer des toiles de Cézanne, dont la «Montagne Sainte-Victoire», que les Japonais ont coutume de surnommer le mont Fuji français. (BRIDGESTONE MUSEUM OF ARTTHE HORVITZ COLLECTION /M. GOULD , ISHIBASHI FOUNDATION)

 

 

Bridgestone fait d'abord penser à ces fameux pneus qui ont longtemps équipé les Formule 1. En anglais, le mot veut dire «petit pont de pierre», traduction de Ishibashi, le nom du créateur d'une entreprise qui a fait fortune dans le caoutchouc et le pneu, et s'est acheté certains des plus beaux tableaux du monde.

 

Aujourd'hui, la troisième génération de la famille Ishibashi dirige la société et une fondation devenue le Bridgestone Museum of Art, à Tokyo. Il est fermé pour travaux et a prêté ses chefs-d'oeuvre à l'Orangerie, à Paris : un effet de pluie à Belle-Ile de Claude Monet, le «Cerf courant dans la neige» de Gustave Courbet, une danseuse nue et penchée en avant de Degas, un autoportrait très rare de Manet, des jeunes ou petites filles de Renoir, une «Montagne Sainte-Victoire» de Cézanne que les Japonais considèrent un peu comme notre mont Fuji, Matisse, Picasso, Soutine...

 

Cette collection de haut vol se nourrit aussi d'art japonais, et court jusqu'à la peinture contemporaine, confrontant Soulages à un abstrait japonais, Shiraga. La famille Ishibashi jette aussi un pont entre l'Europe et le Japon. A moins de se rendre au Japon quand leur musée aura rouvert, on ne reverra jamais ces 76 icônes de l'art.

 

«Chefs-d'oeuvre du Bridgestone Museum», Orangerie, jardin des Tuileries (Paris Ier). 9 heures-18 heures. Tarif : 6,50 €, 9 €. Jusqu'au 21 août.

 

Le musée imaginaire d'une Espagnole

 

Au musée Jacquemart-André, on découvre la collection d’Alicia Koplowitz, femme d’affaires espagnole. Parmi ses remarquables pièces, «Jaune, blanc, bleu sur jaune sur gris», une toile de Mark Rothko, géant de l’abstraction du XXe siècle. (1998 KATE ROTHKO PRIZEL & CHRISTOPHER ROTHKO - ADAGP, PARIS, 2017)

 

C'est la première fois qu'elle montre ses tableaux. Alicia Koplowitz, femme d'affaires espagnole qui préside une société d'investissement plus que florissante à Madrid, est une collectionneuse atypique. «De Zurbaran à Rothko», une sélection de 53 oeuvres présentées à Paris, n'a d'autre fil conducteur que le beau à travers les siècles. «Son père était déjà un gros businessman. Elle aime la peinture depuis l'enfance mais à chaque fois qu'elle achète un tableau, il faut qu'il y ait une histoire derrière», explique Pablo Melendo Beltran, commissaire de l'exposition qui travaille avec elle. De Tiepolo, elle achète des oeuvres du père et du fils. De Goya, une «Attaque de la diligence» qui sort de l'ordinaire du peintre. Plus on avance dans les salles, plus on est frappé par le caractère existentiel plus que décoratif de sa collection. Son intensité. Une qualité d'âme, de vibration, comme dans ce chef-d'oeuvre de Mark Rothko, l'un de ses tableaux emblématiques en trois bandes vaporeuses de ce géant de l'abstraction du XXe siècle. La collectionneuse ne fait confiance qu'à son goût au détriment des courants : de la même époque, elle achète presque l'inverse, un portrait de femme réaliste d'Antonio Lopez Garcia. Entre les deux, une même grâce. Van Gogh, Gauguin, Modigliani, Picasso et jusqu'à Tapies, Barcelo, les grands Espagnols d'aujourd'hui, cette collection transmet l'amour du beau sans aucune exclusive. Le musée imaginaire et personnel d'une femme de goût.

 

«De Zurbaran à Rothko, collection Alicia Koplowitz», musée Jacquemart-André (Paris VIIIe). 10 heures-18 heures tous les jours, 20 h 30 lundi. Tarif : 10,50 €, 13,50 €. Jusqu'au 10 juillet.

 

L'Américain qui aimait les dessins

 

Au Petit Palais, ce sont les dessins de la collection Horvitz qui s’exposent, dont ce «Jardin d’une villa italienne avec un jardinier et deux enfants», de Jean-Honoré Fragonard. (THE HORVITZ COLLECTION /M. GOULD)

 

On a rarement vu une exposition aussi magistrale de dessins. On n'a même peut-être jamais aussi bien compris cet art à un, deux ou trois crayons. Une virtuosité phénoménale et dépouillée, qui rend le génie encore plus visible que dans une peinture. Le dessin, l'enfance de l'art : «De Watteau à David, l'art du XVIIIe siècle dans la collection Horvitz» peut plaire à des visiteurs de tout âge. Jeffrey E. Horvitz, collectionneur américain de 67 ans qui a fait fortune dans l'immobilier, est fou de peintres français du XVIIe-XVIIIe et surtout de leurs dessins. Il en possède 1 300 sur 1 800 trésors de sa collection, dont le Petit Palais présente une sélection (environ 200).

 

Les artistes s'affrontaient dans cet art des trois crayons, sanguine, pierre noire et craie. Comme des traits d'esprit. Cette «Femme nue allongée» de François Boucher, que l'on a pris pour une esquisse d'un tableau du Louvre, a été réalisée pour un collectionneur amateur d'oeuvres suavement coquines. Fragonard signe un «paysage qui n'existe pas», comme le dit Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, une sorte de perfection intitulée «Jardin d'une villa italienne». «C'est recomposé avec une virtuosité incroyable. La lumière vient du papier lui-même, avec des espaces laissés en blanc», souligne ce dernier.

 

Autre star des trois crayons, une femme, Marie-Gabrielle Capet, qui laisse en 1790 un autoportrait moderne, d'une franchise rare. Une simplicité qui vient aussi de l'abandon des perruques et corsets en pleine Révolution. Cette collection d'une cohérence impressionnante ne réunit pas que des grands noms mais que des grands dessinateurs.

 

«De Watteau à David, la collection Horvitz», Petit Palais (Paris VIIIe), 10 heures-18 heures, 21 heures vendredi, fermé lundi. Tarif : 7-10 €. Jusqu'au 9 juillet.

Images du jour

Finalement nous sommes restés à Fontainebleau avec un aller-retour à Paris qui m'a permis d'aller voir Olga au musée Picasso, me balader dans le Marais et assister au concert. Marché le matin, suite de la Porte du paradis le soir, bref une journée bien remplie. Expérience de banlieusard intéressante avec la Toyota vite garée dans un parking dans Paris, décidément pas une ville faite pour la voiture.

L'alibaba de l'Inde

Enquête

En Inde, la guerre est déclarée entre les titans du e-commerce

Pour contrer Amazon, en passe de devenir numéro un dans le pays, l’actuel leader, Flipkart, a repris eBay India et aimerait s’emparer de son compatriote Snapdeal.

Il veut devenir « l’Alibaba de l’Inde ». Flipkart, premier site d’e-commerce indien, espère profiter des déboires de son compatriote Snapdeal pour s’emparer dans les jours qui viennent de son portefeuille de clients et devenir bientôt aussi gros dans le sous-continent, que le géant chinois l’est dans l’empire du Milieu.

Valorisé au mieux à 1 milliard de dollars (918 millions d’euros), contre plus de 6 milliards de dollars il y a deux ans, Snapdeal est au plus mal. Selon le quotidien économique Mint, le numéro deux indien a pratiqué la fuite en avant, piochant dans ses réserves pour financer des dépenses publicitaires astronomiques et offrir des remises délirantes à ses clients.

Résultat, alors qu’elle était parvenue à lever 1,4 milliard de dollars de capitaux au cours des deux dernières années, la plate-forme d’e-commerce, créée à Delhi en 2009, n’aurait plus que « trois à quatre mois » de trésorerie devant elle avant la cessation de paiement.

Sa situation est d’autant plus intenable que, depuis le début de l’année, son chiffre d’affaires est en chute libre. Snapdeal en est réduit à supprimer des emplois par centaines, à fermer des filiales et à abandonner des locaux.

Recherche d’argent frais

Si Flipkart est entré dans la course au gigantisme, c’est que Amazon est en embuscade. Selon le quotidien The Economic Times daté du 27 avril, la multinationale de Seattle (Etat de Washington) serait arrivée, au premier trimestre, quasiment « au même niveau de commandes » que Flipkart en volume (450 000 par jour).

Certes, la valeur des produits vendus en Inde sur le site du groupe américain reste en-deçà de celle de Flipkart en rythme annuel : fin mars, elle s’établissait à 3,2 milliards de dollars pour Amazon contre 4 milliards pour le numéro un indien, selon les analystes.

Mais l’américain est en train de combler son retard à grands pas. Mardi 25 avril, le cabinet RedSeer a publié une étude montrant que sa popularité dans le sous-continent était désormais « équivalente »à celle de Flipkart.

AMAZON A ÉCUMÉ LES MARCHÉS AVEC DES CHARIOTS À THÉ POUR CONVERTIR LES MARCHANDS DE RUE AU COMMERCE ÉLECTRONIQUE.

C’est en 1998 qu’Amazon a débarqué dans la patrie de Gandhi, en achetant le comparateur de prix Junglee. Toutefois, il a fallu attendre 2013 pour le voir se lancer dans l’e-commerce.

La firme de Jeff Bezos a écumé les marchés avec des chariots à thé pour convertir un à un les marchands de rue au commerce électronique. Quatre ans plus tard, elle occupe la deuxième place du secteur. Et pour monter sur la première marche du podium, elle a investi, en 2013, pas moins de 5 milliards de dollars.

Ceci explique que Flipkart soit parti à la recherche d’argent frais. Le 10 avril, la société fondée voilà dix ans à Bangalore par Sachin Bansal et Binny Bansal, deux anciens ingénieurs informaticiens d’Amazon, sans lien de parenté en dépit de leur homonymie, a annoncé une levée de fonds auprès de poids lourds de l’Internet et de l’informatique.

Le chinois Tencent et les américains Microsoft et eBay ont mis au pot 1,4 milliard de dollars, bouclant ainsi la plus grosse augmentation de capital jamais réalisée par une start-up indienne. Flipkart, qui avait déjà levé 1 milliard de dollars en 2014, vaut désormais 11,6 milliards de dollars.

L’e-commerce ne gagne pas d’argent

« Les gagnants de la bataille en cours seront ceux qui auront les reins les plus solides et qui auront les moyens, le plus longtemps possible, d’offrir des remises aux consommateurs internautes », estime Hrush Bhatt, fondateur en 2006 de l’agence de voyage en ligne Cleartrip. Car ce que les Indiens cherchent avant tout sur Internet, ce sont les « discounts ».

« Ici, les gens ont une très haute estime d’eux-mêmes et en veulent pour leur argent. Ils sont capables de passer trois heures sur leur ordinateur pour comparer les prix, histoire de gagner 100 roupies [1,4 euro]. Le temps a une valeur différente de celle qui prévaut partout ailleurs dans le monde », explique-t-il.


Pour l’instant, le secteur de l’e-commerce ne gagne pas d’argent, loin s’en faut : en 2016, Amazon, Snapdeal et Flipkart ont essuyé à eux trois près de 92 milliards de roupies (1,3 milliard d’euros) de perte nette.

Toutefois, les investisseurs décrivent l’Inde comme « la dernière frontière du e-commerce mondial », parce qu’elle affiche la plus forte croissance économique de la planète, avec un rythme supérieur à 7 % l’an. Le marché est évalué par BofA Merrill Lynch à 18 milliards de dollars et pourrait représenter dix fois plus d’ici à 2025.

Sur une population approchant les 1,3 milliard d’individus, le pays compte 462 millions d’internautes mais seulement 40 millions d’Indiens font leurs courses en ligne. Or d’ici à trois ans, le pays comptera 300 millions d’internautes supplémentaires, du fait de la propagation des smartphones qui captent déjà « 70 % des achats en ligne », affirme Ashish Tuteja, du cabinet McKinsey.

« Les plus petits se font avaler par les plus gros »

Face à cette effervescence annoncée, l’e-commerce est en pleine consolidation. « Les opérateurs locaux ne sont pas en mesure de casser eux-mêmes les prix des produits vendus sur leurs plates-formes, comme le fait Amazon. Ils mettent la pression sur les fabricants et les détaillants mais cela ne pourra pas durer éternellement. D’ailleurs, les plus petits se font déjà avaler par les plus gros », fait remarquer Nishant Kanodia, qui vend en ligne la quasi-intégralité des sandales de la marque WCFC qu’il a créée en 2016 à Bombay.

Seuls les sites de niche « qui sont consacrés à un domaine bien précis ou qui fabriquent eux-mêmes les produits qu’ils vendent » refusent de courir après le volume et commencent « à gagner de l’argent », ajoute-t-il.

C’est notamment vrai dans la mode, avec Myntra et Jabong, deux sites entrés dans le giron de Flipkart, ou AJIO, du groupe de distribution Reliance. C’est vrai aussi dans l’aménagement intérieur, avec India Circus, une enseigne lancée exclusivement sur Internet en 2012 et qui, adossée au distributeur Godrej, vient d’ouvrir une boutique à Bombay.

« Pour faire du e-commerce, il faut dépenser beaucoup d’argent en marketing et en publicité, témoigne son fondateur, Krsnaa Mehta, d’où l’idée d’avoir désormais une présence physique, non pour augmenter le chiffre d’affaires, mais pour gagner en visibilité. »


Une chose est sûre, les cartes sont en train d’être rebattues à toute vitesse. La plate-forme eBay, qui a contribué à hauteur de 500 millions de dollars à la levée de fonds de Flipkart, lui a cédé, au passage, sa filiale locale eBay India.

Celle-ci a beau avoir été pionnière en Inde, en démarrant ses activités dès 2004 avec la prise de contrôle de l’opérateur local Bazee, elle ne disposait que de 4 millions de clients actifs, soit une part de marché de 10 %, et souffrait manifestement d’une méconnaissance du consommateur indien, comme l’a avoué son patron Devin Wenig lors de la dernière présentation de ses résultats trimestriels. « L’équipe de Flipkart est composée de gens solides qui ont une connaissance approfondie du marché local », a-t-il convenu.

SoftBank détient les clés du commerce en ligne indien

A Bombay, ces propos font sourire les analystes financiers. « Flipkart se bat contre Amazon et Alibaba, mais en reprenant coup sur coup eBay India et peut-être bientôt Snapdeal, le numéro un du e-commerce indien va devoir gérer deux actifs contre-performants qui risquent d’entraver sa course », estime l’un d’eux sous couvert d’anonymat.

C’est l’investisseur japonais SoftBank qui détient désormais les clés du e-commerce indien. Actionnaire de référence de Snapdeal, il pourrait bientôt jouer le même rôle chez Flipkart, à la faveur de la fusion des deux plates-formes indiennes. A moins qu’il ne prépare un rapprochement entre Snapdeal et Paytm, la plate-forme de paiement électronique dans laquelle Alibaba a eu la bonne idée d’investir il y a deux ans.

Paytm connaît un succès fou depuis que le gouvernement Modi a démonétisé la plupart des billets de banque en circulation en Inde, en novembre 2016. Alibaba est en train de transformer le portefeuille électronique en plate-forme de vente en ligne à part entière. Or le premier actionnaire du géant chinois n’est autre que SoftBank. Lequel s’apprêterait, selon des banquiers d’affaires, à investir 1,9 milliard de dollars pour prendre directement 20 % de Paytm.

De quoi alimenter toutes les spéculations sur une guerre qui ne laisserait plus que trois titans combattre en Inde, in fine. D’un côté Amazon. De l’autre Alibaba, par l’intermédiaire de Snapdeal et Paytm, avec le soutien financier de SoftBank. Et enfin Flipkart.

A ce stade, résume Malavika Velayanikal, animatrice de la communauté de start-up TechInAsia, « tout laisse à penser que le Alibaba de l’Inde sera… Alibaba lui-même, de même que le Amazon de l’Inde ne sera autre qu’Amazon ».

Stéphane Picard (Bombay, correspondance)

L'histoire bégaie

Tribune

« Ce que la France partage avec la République de Weimar doit éveiller notre vigilance »

Par Dorothea Bohnekamp, Historienne, enseignante-chercheuse à l’université Sorbonne­-nouvelle-Paris-III, Nicolas Patin, Historien, enseignant-chercheur à l’université Bordeaux-Montaigne

Dans une tribune au « Monde », les historiens Dorothea Bohnekamp et Nicolas Patin appellent à réfléchir aux leçons que peut administrer l’Histoire.

Rien ne semble suffisant pour décrire une VRépublique présentée comme à bout de souffle. Plus largement, ces dernières années, avec la montée importante du Front national (FN), la thématique d’un « retour des années 1930 » a très souvent été utilisée.

Une impression de déjà-vu ? Pour nous, historiens de la République de Weimar (1919-1933), il y a presque autant de parallèles que de différences irréconciliables, mais c’est l’objectif de toute comparaison historique que d’éclairer les points communs tout comme de souligner les dissemblances.

Notre situation sociale et économique n’a presque rien à voir avec celle de l’Allemagne à la veille de la prise du pouvoir par Adolf Hitler : la jeune république sortait d’une guerre meurtrière ; nous vivons en paix, sur notre territoire, depuis des décennies.

Vigilance

La crise des subprimes de 2008, si elle a réveillé le fantôme de 1929, ne ressemble que très peu à la Grande Dépression et à ses taux de chômage qui, outre-Rhin, atteignaient près de 40 %. La violence politique faisait rage dans les rues des grandes villes allemandes en 1932, conduisant à des centaines de morts ; l’ampleur comme la nature des violences actuelles n’ont qu’un rapport blafard avec la remise en cause profonde de l’Etat allemand dans les dernières années de la République de Weimar.

« IL EST IMPOSSIBLE – ET INTELLECTUELLEMENT RISQUÉ – DE COMPARER SANS CESSE LA MONTÉE DU FRONT NATIONAL AVEC CELLE DU NATIONAL-SOCIALISME SANS RÉELLEMENT PENSER CETTE COMPARAISON »

Nous vivons une ère d’abstention massive : les Allemands du début des années 1930 votaient, eux, en masse, à plus de 80 % au moment des plus grandes victoires nationales-socialistes. Enfin, et c’est peut-être le point central, il est impossible – et intellectuellement risqué – de comparer sans cesse la montée du FN avec celle du national-socialisme sans réellement penser cette comparaison : les barrages et appels antifascistes, tout comme la référence, usée et inopérante, aux « heures les plus sombres de notre histoire », nous cachent la nature de la stratégie de Marine Le Pen, plutôt qu’ils ne l’éclairent.

Tout irait-il donc bien mieux que ce que des médias, rompus aux commerces de l’angoisse, voudraient nous faire croire ? Pas vraiment. Ce que notre république partage avec celle qui s’écroula en 1933 tient à trois choses, ce qui doit éveiller notre vigilance et, plus fondamentalement, nous faire réfléchir aux leçons que peut encore administrer l’Histoire.

Crise de sens

La première, c’est un certain Zeitgeist, un ­ « esprit du temps », bien plus difficile à définir que les données quantitatives déjà citées. Cette atmosphère était, dans la flamboyante Weimar décadente, celle du « pessimisme culturel », de l’écriture du Déclin de l’Occident d’un Oswald Spengler, membre d’un courant puissant de la droite conservatrice qui voyait partout et toujours les symptômes d’une déréliction.

On peut lire cette vision apocalyptique comme une incapacité des anciennes élites issues du régime de l’Allemagne impériale à s’adapter à la nouvelle donne de ce régime républicain.

« VOILÀ MAINTENANT QUINZE ANS QU’EN FRANCE NOS “INTELLECTUELS” DE PLATEAU NOUS SERVENT, À LA DEMANDE, UN DISCOURS ANXIOGÈNE ET TERRIFIANT, NOUS PROMETTANT LA FIN DE LA NATION FRANÇAISE »

Aujourd’hui, on observe en France une même crise de sens, notamment au sein des classes moyennes, qui se traduit par le discrédit du régime actuel et l’exaspération croissante vis-à-vis de la commedia dell’arte que joue la politique hexagonale, considérée comme totalement coupée du quotidien des Français.

Voilà maintenant quinze ans qu’en France, nos « intellectuels » de plateau nous servent, à la demande, un discours anxiogène et terrifiant, nous promettant la fin de la nation française. S’interroger sur cette litanie et sur sa capacité à façonner notre perception du réel est impératif. On serait tenté de prolonger la pensée de Marc Bloch en se demandant si la démocratie française n’a pas cessé d’être heureuse.

Scandales politico-financiers

Le deuxième point commun, c’est la corruption des élites. C’est un élément que l’on oublie souvent lorsque l’on étudie Weimar : il est bien plus rassurant de croire que la République, solide et stable, s’est écroulée sous les coups de boutoir d’un parti fasciste efficace. C’est rassurant mais faux.

Elle s’était installée, elle avait conduit des réformes ambitieuses d’une modernité à couper le souffle. Mais ses élites – de tous les partis – partageaient des faiblesses funestes : ils faisaient, d’une part, toujours passer l’identité de leur parti politique – qu’il fût socialiste, communiste, catholique ou libéral – avant le bien commun et la construction de gouvernements stables.

On connaît le résultat : vingt gouvernements en quatorze ans. Cette logique partisane touchait parfois au sublime, quand les députés sociaux-démocrates furent capables de voter, en 1928, contre leur propre décision en tant que ministres pour tenir des engagements de campagne.

« LA RÉPUBLIQUE DE WEIMAR CONNUT PLUSIEURS SCANDALES, OÙ DES MEMBRES DE TOUS LES PARTIS – SOCIAUX-DÉMOCRATES, COMMUNISTES OU CONSERVATEURS – ÉTAIENT COMPROMIS DANS DES DÉTOURNEMENTS DE MILLIONS DE MARKS »

Ils trempaient en outre régulièrement dans des scandales politico-financiers de grande ampleur. La République de Weimar connut à plusieurs reprises des séismes de l’ordre du scandale de Panama (1892) ou de l’affaire Stavisky (1934), où des membres de tous les partis – sociaux-démocrates, communistes ou conservateurs – étaient compromis dans des détournements de millions de marks, scandales qui ont contribué à miner la république de l’intérieur.

« Ennemis intérieurs »

Le fait que deux de ces scandales – celui des frères Barmat (1924) et celui des frères Sklarek (1929) – aient mis en cause des juifs aida sensiblement le parti nazi à construire une propagande efficace.

Le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) évitait soigneusement de regarder vers les autres affaires, celles qui n’impliquaient aucune minorité facilement attaquable ou celles – très nombreuses – qui gangrenaient un parti nazi dont le principal responsable ne payait d’ailleurs pas un sou d’impôts sur les droits d’auteur de son best-seller, Mein Kampf.

Le troisième point commun est le plus dérangeant. La République de Weimar, bien au-delà du parti nazi, usait et abusait de l’appel à la « communauté du peuple » allemande, unie et solide, après la terrible défaite de 1918.

Si certains définissaient ce fantasme de manière positive, défendant l’idéal d’une société homogène soudée derrière de grandes valeurs, d’autres en avaient une définition beaucoup plus exclusive et voyaient poindre partout des « ennemis intérieurs » qu’on ne pouvait tout simplement pas, à leurs yeux, assimiler à une société allemande définie par des critères rigides, ethniques et ­ « raciaux ».

Il fallait des responsables à la décadence, et ceux-ci étaient tout trouvés : c’étaient les juifs allemands, et plus largement internationaux, qui avaient provoqué la défaite de 1918 et toutes les misères du pays, du moins dans la vision paranoïaque d’une bonne partie de la droite.

« COURIR APRÈS UNE RHÉTORIQUE NATIONALISTE MAXIMALISTE, C’EST BIEN CE QUE FIRENT LES PARTIS CONSERVATEURS, LIBÉRAUX ET CATHOLIQUES DÈS LES PREMIÈRES VICTOIRES MASSIVES DU PARTI NAZI EN 1930 »

La haine de l’autre, la construction de l’ennemi, imagé ou réel – bien qu’elles soient sans commune mesure avec le délire raciste et nationaliste qui a empoisonné la vie politique allemande au début des années 1930 –, constituent le décor pesant de la France d’aujourd’hui.

L’ingrédient majeur de la fin de Weimar est là, et bien là : courir après une rhétorique nationaliste maximaliste, c’est bien ce que firent les partis conservateurs, libéraux et catholiques dès les premières victoires massives du parti nazi en 1930. En appeler à un sauveur, un homme providentiel, pour éteindre des incendies qui avaient été, pour beaucoup d’entre eux, volontairement allumés était un autre signe du temps.

Si l’Histoire peut encore nous servir de boussole, elle pourrait bien nous indiquer que la démocratie est plus fragile qu’on ne le pense, plus précieuse aussi.

Dorothea Bohnekamp a notamment publié « De Weimar à Vichy » (Fayard, 2015). Nicolas Patin est l’auteur de « La Catastrophe allemande. ­1914-1945 » (Fayard, 2014).

Olga au musée Picasso

Belle exposition, riche et bien documentée avec de nombreuses épreuves qui montrent la progression artistique  du peintre jusqu'à l'oeuvre finale. C'est aussi l'histoire d'un couple et d'une femme séparée de sa famille à  travers de beaux tableaux et de nombreux documents de toutes sortes (photos, films, livres, lettres, citations, dessins....). Un moment émouvant. C'est bien le portrait d'Olga qui est au musée de l' Orangerie avec ces mains énormes.