vendredi 30 juin 2017

Nantes sous toutes les cultures

TOURISME LIFESTYLE

FRANCESCA TORRE

PAR FRANCESCA TORRE (TEXTE) ET STÉPHANE COMPOINT POUR LE FIGARO MAGAZINE (PHOTOS)«La ville traversée par l’art » affiche une identité singulière axée sur la culture et la création. Une politique touristique culturelle originale et ambitieuse, portée par l’événement estival Le Voyage à Nantes. Tous à l’ouest !

Un toboggan s’enroulant autour du château, un paysage surréaliste sur la place Royale, une aire de jeux signée Claude Ponti dans le Jardin des plantes, une exposition collective dans l’ancienne maison d’arrêt, trois chambres d’artistes dans trois hôtels différents, etc. A n’en pas douter « Ceux qui aiment l’art viendront à Nantes », puisque tel est le slogan du Voyage à Nantes 2017, et de son itinéraire jalonné d’une cinquantaine d’étapes.

« Comme chaque année, nous avons ­demandé à des artistes de venir créer des installations, pour révéler la ville autrement. Durant deux mois, cet événement a la particularité de réunir dans un même parcours, matérialisé au sol par une ligne verte, tous les musées, toutes les expositions et tous les sites culturels de la ville. Une offre bien évidemment renouvelée tous les ans. Même si certaines œuvres deviennent pérennes, ainsi que certaines aires de jeux et lieux de convivialité comme la Cantine du Voyage ou les barbecues designés », explique Jean Blaise, directeur du Voyage à Nantes (VAN). Nantais depuis trois décennies, il a su démocratiser l’art et installer une tolérance à la culture qui n’existe peut-être qu’ici, puisqu’il les a très tôt légitimés comme moteur du développement touristique. Au fil des ans, cet agitateur avant-gardiste a même fini par devenir une référence dans le monde professionnel de la culture et du tourisme. Initiateur de la Nuit blanche à Paris, et d’Estuaire (biennale d’art contemporain entre Nantes et Saint-Nazaire), il vient de mettre en place les festivités liées aux 500 ans du port du Havre, Un Eté au Havre. Ludiques, festives et rassembleuses ses propositions artistiques interpellent, amusent, exaspèrent, mais laissent rarement indifférent.

A Nantes, l’art s’infiltre partout et cela est perceptible dès la sortie de la gare. On tombe forcément sur le Lieu unique, qui occupe l’ancienne usine LU. Ce lieu artistique atypique abrite une scène nationale, plusieurs espaces d’exposition et de spectacle, une brasserie, un restaurant, une librairie, une crèche et un hammam ! Une miniville en soi, qui ne désemplit pas, et où l’on peut voir l’importante rétrospective d’une figure mythique du monde de la conception graphique et cinématographique : Hans Ruedi Giger. Sa créature dans Alien de Ridley Scott a suffisamment marqué les esprits pour que l’on souhaite découvrir le reste de son œuvre : dessins, peintures et sculptures, traitant de l’être humain à l’ère technologique. Aux antipodes de cet univers fantasmagorique, l’iconique tour LU, d’un style proche de l’Art nouveau, se visite aussi. Née sous le crayon de l’architecte parisien Auguste Bluysen, son dôme coiffé d’une lanterne et d’une flèche de métal a signalé le pavillon LU, durant l’Exposition universelle de 1900. Symbole d’une fierté industrielle nantaise, il est orné d’une Renommée sculptée (ange brandissant une trompette), qui a été présente sur tous les produits LU jusqu’en 1943. Si l’on y grimpe, puis que l’on actionne une manette qui démultiplie l’effort, on peut à 360 degrés faire le tour panoramique de l’ancienne capitale de la Bretagne.

De style XVIIIe autour de l’opéra, médiévale près de la cathédrale et du château des ducs de Bretagne, elle devient extrêmement contemporaine à Malakoff et sur l’île de Nantes. Dans cette ville en partie détruite durant la Seconde Guerre mondiale, des enjeux architecturaux se profilent. Depuis une vingtaine d’années, la métropole redynamise son tissu urbain avec les réalisations de grands noms tels que Jean Nouvel, Alexandre Chemetoff, Christian de Portzamparc, Barto + Barto, Lacaton & Vassal, etc. Cerise sur le gâteau, c’est à Rudy Ricciotti, concepteur (entre autres) du Mucem à Marseille qu’incombera la tâche de redéfinir la gare et son environnement. Au loin, la silhouette polychrome de la Maison radieuse, édifiée en son temps par Le Corbusier, veille sur ces changements de physionomie. Julien Gracq, dans La Forme d’une ville, l’évoque avec humour comme « une réplique en zone résidentielle de la centrale électrique toute proche ». De ce poste d’observation à la hauteur toute relative, on note que même en se tordant le cou, la Loire s’obstine à rester invisible.

On revient sur terre, et dans une ville où l’on circule bien à pied, en quelques minutes on rejoint le château. Derrière une robuste forteresse de schiste et de granit, il dissimule un élégant palais. Sa construction débuta au XVe siècle avec François II, dernier duc de Bretagne, puis se poursuivit avec sa fille, Anne de Bretagne, deux fois reine de France. Cette belle demeure ducale, d’inspiration pré-Renaissance et ses façades en tuffeau annoncent l’architecture des châteaux de la Loire. Beaucoup de rois y sont passés. François Ier y apposa ses armoiries, Henri IV y signa l’édit de Nantes, Louis XIV y fit arrêter Fouquet par d’Artagnan. Depuis 2007, il abrite le très dynamique musée d’Histoire de Nantes. Un musée contemporain, émaillé de dispositifs multimédias, où le Moyen Age côtoie la haute technologie. Ecrivains, poètes, peintres et cinéastes égrènent ses salles. Barbara chante Il pleut sur Nantes, Jacques Demy filme Une chambre en ville ou Lola, Pierrick Sorin se met en scène dans une vidéo jubilatoire de l’histoire nantaise, etc. Et parmi les 300 nouveaux objets venus étoffer la riche collection, on trouve le Code noir, les premiers moules des biscuiteries BN et LU, et un tableau de Turner représentant les quais de Loire à Nantes.

L’exposition temporaire, « Les Esprits, l’or et le chaman », présentant des kilos de fascinants objets en or (bijoux et autres parures provenant du musée de l’Or de Bogotà), et les frissons d’une glisse vers l’inconnu (50 mètres plus bas !) procurés par le toboggan sont d’autres bonnes raisons de le visiter. A ses pieds, côté miroir d’eau, on jettera un œil à l’étrange dragon-rhinocéros en bois de l’architecte-artiste-paysagiste japonais Kinya Maruyama, où des enfants se hissent, sautent, jouent et continuent à inventer leurs mondes imaginaires.

Moins ébouriffante, la cathédrale, à deux pas, présente d’autres particularités tout aussi remarquables. Comme la présence d’une chaire à l’extérieur (pour un prêche destiné à une foule assemblée sur la place) et les gisants du duc François II de Bretagne et de son épouse Marguerite de Foix, finement réalisés par Michel Colombe. Une passerelle légère offre un point de vue idéal pour admirer ce joyau, considéré comme un chef-d’œuvre Renaissance de la sculpture française.

Un peu plus loin, le très attendu musée d’Arts marque le temps fort de l’édition du Voyage à Nantes 2017. Après six ans de fermeture et d’importants travaux réalisés par le cabinet d’architecture londonien Stanton Williams, il vient de rouvrir ses portes. La grande nouveauté est « le cube », une architecture monolithique blanche semblant sculptée dans la masse. Dédié à l’art contemporain, il enrichit le musée de 2 000 m2 de surfaces d’exposition supplémentaires. Outre les 3 500 m2 de verrières rénovées et un nouveau parvis, « de larges ouvertures dans les façades permettent aux piétons de contempler les collections. Un dispositif qui déplace l’art vers la rue afin d’attirer le public vers le musée », précise Sophie Lévy, la nouvelle directrice. Et pour incarner ce temps de la redécouverte, 900 œuvres (issues d’un superbe fonds en comptant 13 000), toutes formes de créations confondues, du XIVe siècle à aujourd’hui seront exposées. « Mais des œuvres ont également été spécifiquement produites pour l’occasion », ajoute-t-elle. C’est le cas de Rien que de l’air, de la lumière et du temps de l’artiste autrichienne Susanna Fritscher. Une pluie de fils opalescents qui vibrent, accrochent la lumière et renouvellent la perception du patio, point névralgique de ce palais XIXe, pourvu d’un double réseau d’arcades « à la De Chirico ».

Laissant le musée à sa belle destinée, qui devrait prendre une nouvelle ampleur avec l’ouverture d’un restaurant piloté par le chef étoilé, Eric Guérin, on se dirige vers l’île Feydeau. Là, une autre image de la ville se révèle. Celle de beaux immeubles XVIIIe ayant appartenu à des armateurs, qui bâtirent leur fortune sur le trafic triangulaire, à une époque où Nantes était le premier port de commerce du pays et où quelque 2 000 navires le fréquentaient chaque année. Depuis les travaux de comblement de certains bras de Loire entrepris à la fin des années 1920, tel un élégant vaisseau de pierre échoué, l’île n’en est plus une. Tout près, le passage Pommeraye (1843), enclave lumineuse et luxueuse du centre-ville, reste un lieu de flânerie très prisé des Nantais. Organisé sur trois niveaux autour d’un monumental escalier, il étonne par son exubérante décoration. Statuaire, torchères, colonnettes, médaillons, verrière, tout concourt à en faire l’un des plus beaux passages couverts d’Europe. Ses boutiques, son jeu de coursives et la multiplicité des perspectives offertes lui donnent un intérêt déambulatoire certain.

En mettant le cap vers le quai de la Fosse, la Loire apparaît enfin ! Plus maritime que fluviale… Compte tenu de la largeur de son lit, on se prend à rêver le passé portuaire de la ville. Quand les navires voguaient vers l’Espagne, le Portugal et l’Angleterre chargés de blé, de sel et de tonneaux de vin, ou revenaient des colonies les cales remplies de sucre, d’épices, de rhum. Située à un carrefour de voies naturelles entre Anjou, Vendée et Bretagne, à seulement quelques encablures de l’Océan, Nantes n’a jamais été autre chose qu’un point important de rencontres et d’échanges. Une position qui perdure avec Euronantes, le plus important pôle d’affaires de la façade atlantique, implanté sur la partie est de l’île de Nantes, juste en face. Au bout de la passerelle Schœlcher, dans la partie ouest de l’île, un autre écosystème fertile émerge, avec une concentration de grandes écoles (architecture, arts graphiques, design, etc.) et d’entreprises liées au monde de la culture et du numérique. Il sera complété, à la rentrée prochaine, par l’arrivée de l’Ecole supérieure des beaux-arts. Enfin, dans ce qui s’appelle déjà le « quartier de la création », 4 000 étudiants et une centaine de chercheurs sont attendus d’ici à 2018.Stimulée par le dynamismede cette jeune population, une nouvelle ville s’invente ici. Les anciennes friches industrielles ont été recyclées ou offrent de nouveaux espaces de détente en bord de Loire. Estacade, promenades sur berge, pontons, jardins thématiques et anciennes cales de lancement de bateaux ont été aménagés. Et le parc des anciens chantiers navals a tout d’une galerie à ciel ouvert ! Un grand éléphant de bois et de métal s’y promène. Il mesure 12 mètres de haut, pèse 40 tonnes et transporte une quarantaine de personnes sur son dos. « Ça ne sert à rien, sinon à rêver. C’est inutile, donc un peu indispensable », reconnaît François Delarozière, son concepteur. On y trouve également, le Carrousel des mondes marins (du même auteur), l’Arbre à basket, la station Prouvé, Résolution des forces en présence de Vincent Mauger, et aussi On va marcher sur la lune de Détroit Architectes. Sur le quai des Antilles, impossible d’ignorer le Hangar à bananes, un ancien entrepôt de 8 000 m², qui abrite désormais une galerie d’art contemporain, une boîte de nuit et une multitude de bars et restaurants. Les terrasses débordent d’étudiants, de jeunes familles et de hipsters. Sur ce même quai, 18 anneaux de 4 mètres de diamètre, sont signés Daniel Buren. La nuit, ils s’illuminent de différentes couleurs et forment une sorte de longue-vue tournée vers l’Atlantique, magique ! On finit par ressentir ce qu’André Breton voulait exprimer, quand, parlant de Nantes, il écrivit : « Peut-être avec Paris, la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine. »

■ FRANCESCA TORRES

carnet de voyage

FRANCESCA TORRE

UTILE

Office du tourisme de Nantes (www.nantes-tourisme.com).

La programmation culturelle de l’été est disponible sur le site du Voyage à Nantes (www.levoyageanantes.fr).

Et aussi, Voyage dans le vignoble de Nantes à Clisson (www.levignobledenantes-tourisme.com), un itinéraire en 11 étapes et autant de caves d’excellence à découvrir.

y aller

En train, avec Voyages SNCF (www.voyages-sncf.com). A partir de 57 €, l’aller-retour Paris-Nantes.

notre sélection d’hébergements

Hôtel La Pérouse(02.40.89.75.00 ; www.hotel-laperouse.fr). Un vaisseau amiral dans le monde de l’architecture signé Barto + Barto (et le premier hôtel nantais ayant eu une démarche environnementale), pour vivre l’expérience d’une croisière intemporelle en plein cœur de Nantes. Fraîchement rénovées, les chambres sobres et chaleureuses mêlent esprit maritime et design des années 1930, où le bois clair du mobilier des deux architectes côtoie des pièces de designers cultes comme Rietveld et Müller. A partir de 99 € la nuit.

Okko Hôtel Nantes Château (02.52.20.00.70 ; www.okkohotels.com). Superbement situé au pied du château, des chambres aussi esthétiques que fonctionnelles imaginées par le designer Patrick Norguet. Un hôtel urbain, contemporain, chic décontracté, proposant des services haut de gamme à des tarifs accessibles. 107 € la nuit.

3 chambres d’artistes

(www.nantes-tourisme.com) pour que vos nuits soient aussi créatives, artistiques et insolites ! A l’hôtel Pommeraye, Micha Deridder a réalisé la Chambre 309/C’est impossible à dessiner, c’est rond. Un lit rond, les oreillers au milieu : à vous de choisir dans quel sens vous allez dormir… dans une chambre elle-même arrondie rehaussée de panneau lumineux jaunes. Au Okko Hôtelavec la chambre 208 923 heures, Julien Nedelec évoque le temps passé à dormir dans une vie. 12 % de la population rêvent en noir et blanc, couleurs de cette chambre dotée d’une tête de lit qui matérialise l’activité cérébrale pendant le sommeil. Avec Cellule vitale à l’Hôtel Le Cambronne, le sculpteur Simon Thiou réfléchit sur la modularité et la fonctionnalité en s’inspirant du travail d’Ettore Sottsass dans les années 1970. A chacun de s’approprier le lieu en déplaçant le mobilier sur roulettes ! De 74 à 123 € selon la chambre.

Et aussi :

www.radissonblu.com/fr/hotel-nantes

www.sozohotel.fr

www.surprenantes.com

bonnes tables

L’Atlantide 1874 (www.restaurant-atlantide.net). Une cuisine chic intemporelle (une étoile au Michelin) dans une atmosphère élégante tout en transparence avec vue sublime sur la Loire, et sur le potager du chef, confié aux bons soins d’Olivier Durand (maraîcher bio) et de l’architecte Etienne Péneau. De 38 à 98 €. L’établissement propose également 4 chambres (de 130 à 150 €).

La Cigale (www.lacigale.com). Hauteurs de plafonds, faïences, miroirs et sculptures caractérisent cette brasserie XIXe classée, ancien QG des surréalistes. Cuisine de bonne tenue. Compter 28 €.

Le 1(www.leun.fr). Une brasserie contemporaine donnant sur la Loire proposant une cuisine alerte, cave forçant l’admiration. Compter 26,50 €.

La Cantine du Voyage (www.levoyageanantes.fr). Une étape éphémère et conviviale, sur l’île de Nantes et un plat unique : un goûteux poulet de terroir pommes de terre, 13 €.

A découvrir également, sur le site

www.lestablesdenantes.fr une sélection fiable de bonnes adresses, centrée sur la qualité des produits de terroirs utilisés et le talent culinaire de chefs faisant de Nantes une destination gastronomique sérieuse.

prendre un verre

Le lieu unique (www.lelieuunique.com). Avant d’aller voir un concert ou une exposition, les Nantais se donnent volontiers rendez-vous au bar de cet espace culturel atypique. D’autres s’y attablent avant d’écumer les rayons de la librairie Vent d’Ouest. Aux beaux jours, chaises longues sur la terrasse ombragée, en surplomb du canal Saint-Félix.

à voir, à faire

S’offrir un autre regard sur la cité ducale avec Les Epicuriens (www.lesepicuriensnantes.com). Des visites inédites (éléments patrimoniaux et œuvres du Voyage à Nantes) émaillées de pauses dégustations, dans des commerces et restaurants de qualité. A partir de 60 €.

Rêver devant Les Machines de l’île (www.lesmachines-nantes.fr). Fabuleux bestiaire mécanique à la croisée des mondes de Jules Verne et de Léonard de Vinci, issu de l’imagination de François Delarozière et Pierre Orefice, dont l’éléphant qui fête ses 10 ans, le Carrousel des mondes marins et la galerie, 8,50 €.

Découvrir la nouvelle section du château de Nantes (www.chateaunantes.fr) consacrée à l’histoire du XXe siècle, et l’exposition temporaire « Les Esprits, l’or et le chaman ». Du 1/07/17 au 12/11/17. 8 €, cour et remparts en accès libre.

Dans la programmation de la réouverture du musée d’Arts (museedartsdenantes.nantesmetropole.fr), ne pas manquer, dans le patio, l’œuvre de Susanna Fritscher (des fils de silicone jouent de la transparence de l’air et de la lumière) et, dans la vitrine extérieure sur le parvis, le dispositif cinétique imaginé par Dominique Blais provoquant des effets d’irisation de la couleur.

Shopping

ABC Terroirs (www.abcterroirs.com). Une épicerie fine hissant haut les petits producteurs locaux (produits de Loire, biscuits, muscadet, etc.).

Chocolaterie Gautier-Debotté, (02.40.48.23.19). 9, rue de la Fosse. Pour les mascarons, une délicieuse invention maison.

Pâtisserie Debotté (02.40.69.03.33). Le meilleur gâteau nantais de la ville, c’est ici, au 15 rue Crébillon.

Domaines Luneau-Papin (www.domaineluneaupapin.com). Une excellente collection composée de 11 cuvées identitaires de muscadet sèvre-et-maine.Domaine de Bellevue (www.jeromebretaudeau.wordpress­.com). Jérôme Bretaudeau œuvre sur ce domaine où la priorité est donnée à la qualité de muscadets biologiques.

F. T.


En trente-six ans, le TGV a transformé la France, et les Français ont transformé le TGV

économie LE FIGARO

BERTILLE BAYART

Emmanuel Macron, né en 1977, est un enfant de la génération TGV. Quand il est « monté » à Paris pour ses études, la ligne à grande vitesse vers le nord de la France et de l’Europe venait tout juste d’être mise en service, avec son fameux détour par Amiens. La ville natale du président de la République était alors celle de Gilles de Robien, qui avait obtenu « sa » gare TGV, fut-elle perdue au milieu des champs où elle a gagné le sobriquet de « gare des betteraves ». Emmanuel Macron n’a donc pas connu le Corail pour rentrer chez lui le week-end, ce train musardant dont le contrôleur égrenait les multiples étapes - « Albert, Albert, deux minutes d’arrêt ! ». Lille semblait alors à mille lieues de Paris et, en tout cas, à plus de deux heures (contre 59 minutes aujourd’hui).

Tandis que son gouvernement prendra le TGV Est, direction Nancy, pour un séminaire studieux, Emmanuel Macron sera ce samedi à bord du TGV inaugural de la ligne Paris-Rennes, qui met la métropole bretonne à 1 h 25 de la capitale. Voilà Rennes plus rapidement accessible que ne l’était l’Amiens de l’enfance du président.

Lyon en 1981, puis Tours, Lille, Strasbourg, Le Mans, Marseille, Reims et maintenant Bordeaux et Rennes… Le TGV s’est déployé depuis plus de trente-cinq ans et a changé le visage de la France. Avec son sens de la formule, Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, dit du TGV qu’il a « passé la carte de France à la machine à laver », qu’il l’a « fait rétrécir ». Le ferroviaire à grande vitesse a rapproché les grandes villes, en même temps qu’il a transformé les habitudes de déplacement des Français.

Car les usages sont bouleversés quand un temps de trajet passe sous le seuil des 3 voire des 2 heures. Voilà que l’on peut envisager de faire des allers-retours dans la journée, qu’un rendez-vous d’affaires devient possible sans devenir un déplacement qui nécessite de prévoir un hôtel, qu’un week-end ailleurs peut être facilement organisé, y compris à Londres, Bruxelles ou Amsterdam. Le TGV est entré dans la vie des Français. Il a maintenu le lien dans des familles dont les enfants se sont éparpillés sur le territoire. Il s’est immiscé dans les souvenirs de vacances (les loisirs représentent les deux tiers du trafic) jusqu’à embarquer les bataillons des colonies et des classes de neige.

Il a aussi donné naissance à une nouvelle catégorie sociologique, les « pendulaires », qui chaque jour font le voyage domicile-travail en TGV. Depuis 1981, plus de 2,5 milliards de voyageurs sont montés à bord du TGV. L’an dernier, les 503 rames qui circulent quotidiennement en France ont transporté 350 000 personnes par jour.

Depuis 35 ans, l’impact du TGV sur le territoire français est débattu à l’infini. C’est un peu l’histoire de la poule et l’œuf : le schéma de la grande vitesse a-t-il accentué ou accompagné le phénomène de centralisation et de métropolisation en France ? Quand une ligne relie deux villes, y en a-t-il une qui en profite plus que l’autre ? L’arrivée du TGV crée-t-elle de l’activité, ou contribue-t-elle, au contraire, à vider de sa substance une ville qu’on pourra quitter aussi vite qu’on y est arrivé ?

Michel Lebœuf, quarante ans de carrière à la SNCF et auteur d’un livre, ou plutôt d’une somme*, sur la grande vitesse, relativise l’effet TGV. Pour lui, il profite aux villes desservies, mais à la condition que celles-ci aient engagé « une politique du développement en accompagnement de leur gare TGV, avec un schéma de transports et d’interconnexion, des bureaux, des zones d’activités, etc. ». Parfois, « les collectivités territoriales attendaient du train un changement automatique, presque machinal, (…) là où il aurait fallu rompre avec la paresse, et l’audace de l’entrepreneur », écrit-il. Ainsi, Bordeaux n’a pas attendu d’être à deux heures de Paris. La liaison qui est inaugurée aujourd’hui couronne les efforts de la ville. Massy, Le Mans, Rennes ont construit des projets autour et avec leur gare TGV. L’impact se mesure alors certes dans les prix de l’immobilier, mais aussi dans le développement économique. Mais s’il y a une France du TGV, il y a aussi une France sans TGV (Centre, Ardennes, Massif central, Pyrénées centrales…). Des régions sont condamnées à voir le train les traverser à la vitesse de l’éclair. D’autres seront toujours trop loin et pas assez fréquentées pour espérer voir un jour arriver le TGV jusqu’à elles. Effet tunnel, effet bout du monde, le TGV suscite parfois la rancœur de ses oubliés. Il exacerbe les fractures territoriales.

Le TGV contre l’aérotrain 

Le TGV a changé la France, mais la France a elle aussi changé le TGV, en s’appropriant cet équipement pour en faire un emblème et un outil politique. Il s’en est fallu de peu, pourtant, pour qu’il ne voie jamais le jour. Le TGV est un enfant de l’ingénierie de la SNCF et que l’État français n’a pas tout de suite adopté. Dans les années 1960, l’Europe croit dans la technologie magnétique, et la France fait le pari de l’aérotrain, un engin étonnant, propulsé par une hélice. Le choc pétrolier passe par là, et la SNCF peut ressortir de ses cartons son projet, avec un argument choc : la traction électrique. En 1974, Georges Pompidou donne son feu vert au TGV, et l’entreprise ferroviaire lance la construction de sa première ligne, sur l’axe Paris-Lyon. Pendant deux ans, deux rames d’essais sillonnent la France, circulent dans des conditions de déclivité similaires à celles du trajet Paris-Lyon, atteignent une vitesse inédite pour l’époque de plus de 360 km/h, afin de rassurer les futurs passagers qui rouleront à 260. « On les a torturées, martyrisées, ces deux rames », s’amuse aujourd’hui Jacques Ruiz, à l’époque membre de l’équipe d’essais.

La première rame, d’un orange mémorable, s’élance le 22 septembre 1981. Ce sera un franc succès. Même si les premiers trains ne sont pas d’un grand confort et font subir à leurs passagers de fortes vibrations. La première génération connaît quelques incidents de caténaires arrachées par les pantographes soulevés par le vent… « Ça faisait de ces pelotes de fil ! », rigole un ancien.

Le TGV, premier train dédié au seul transport de voyageurs, peut rouler sur des lignes classiques mais file à grande vitesse sur des nouvelles, rectilignes, tracées pour lui, sans viaduc ni tunnel ; avec ses deux motrices, il est réversible et ne perd pas de temps en manœuvres… Bref, le TGV est un train bien né. Il répond aux objectifs économiques et stratégiques de la SNCF de l’époque : sauver le train sur les longues distances, en particulier sur l’axe Paris-Lyon très fréquenté, au moment où la voiture et les avions d’Air Inter menacent de le ringardiser.

Objet politique 

« La SNCF n’a pas demandé un sou ! », assure aujourd’hui François Lacôte, ancien ingénieur de la SNCF et récent retraité d’Alstom. Le TGV n’a pas été le gouffre financier que redoutaient les fonctionnaires du ministère des Finances à l’époque. La ligne Paris-Lyon a été amortie en dix ans, au lieu des vingt anticipés. Pendant trente ans, la grande vitesse sera la vache à lait de l’entreprise publique.

Le politique s’est emparé de cette réussite. En 1981, François Mitterrand est à bord de la rame inaugurale et lance le projet Atlantique. Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron feront de même. « Il y a souvent du monde pour voler au secours du succès », rigole un ancien de la SNCF. Le TGV est devenu un symbole d’excellence industrielle française, incarnée à l’époque par le puissant conglomérat de la CGE dont est issu Alstom. Le record mondial de vitesse battu le 3 avril 2007, à 574,8 km/h a été un jour de fête nationale.

Mais ce train est aussi devenu un outil de politique d’aménagement du territoire. Une fois son usage banalisé, il est revendiqué partout. On compte près de 200 gares TGV dans l’Hexagone aujourd’hui ! Au fil des ans, les tracés des nouvelles lignes perdent de vue l’optimum économique pour contourner ici un vignoble ou un écosystème naturel, là pour desservir la ville d’un édile puissant. La Cour des comptes fait ses délices des gares fantômes qui ont poussé à l’extérieur des agglomérations pour ne pas freiner le train, mais pour lesquelles on a fait plus d’efforts d’architecture que de raccordement aux autres réseaux de transports. C’est le cas à Louvigny, en Moselle, choisie pour sa position centrale entre Metz et Nancy, mais finalement peu pratique pour relier l’une ou l’autre ville !

Au fil du temps, c’est le modèle économique du TGV qui s’est étiolé. La Cour des comptes, encore elle, s’était livrée à une charge violente en 2014, pour dénoncer des projets de lignes poussés sur la base d’hypothèses de trafic et de prévisions de rentabilité systématiquement surévaluées. L’« insincérité » n’est donc pas l’apanage du seul budget de l’État… Ni la France ni ses finances ne sont des matériaux extensibles à l’infini. Les lignes inaugurées ce samedi seront peut-être les dernières avant longtemps.

« Le TGV est devenu un nom commun en même temps qu’une marque », relève Michel Lebœuf. Il fait, selon Guillaume Pepy, partie des cinq inventions du XXe siècle préférées des Français, avec le téléphone portable, le PC et le micro-ondes ! Bref, le TGV est un équipement du quotidien en même temps qu’une icône. La SNCF doit prendre des gants pour faire évoluer ses tarifs, et ses services. Les retours de flamme de ses clients peuvent être virulents, surtout aujourd’hui, dans la caisse de résonance des réseaux sociaux.

Pourtant, le TGV change. Alstom planche sur la cinquième génération d’un matériel qui a évolué avec le design intérieur signé Starck et l’élévation en modèle duplex par exemple. L’avenir s’écrit en déclinaisons de l’offre, segmentée entre le low-cost Ouigo qui devrait capter un quart du ­trafic d’ici à 2020, et le haut de gamme, le désormais fameux « inOui ». L’argument choc du TGV n’est plus la vitesse mais le Wi-Fi et les services numériques. L’enjeu du TGV du futur sera la capacité. La grande vitesse est passée du rêve à la maturité.

Images du jour

Journée fatiguante avec cette virée dans la banlieue de Chartres. Jean-Paul, le mari de Marie-Christine, l'amie de Cécile est  en semi-retraite depuis plusieurs années. Il effectue des gardes au samu et préside des commissions de la sécurité sociale, activité très lucrative. Il a repris également sa pratique de la peinture et a tenu à nous montrer ses dernières oeuvres  (pas mal cf photos) Quant à Marie-Christine, mère au foyer, quatre enfants, elle a beaucoup d'activités qui vont de la peinture sur soie à des émissions de radio dans une chaîne locale religieuse. Ils voyagent souvent, récemment  en Grèce et Nouvelle Zélande ainsi qu'en Australie pour raison familiale, font du golf, de la danse de salon, s'occupent modérément de leurs 12 petits enfants (surtout des garçons) mais du souci avec un Asperger né d'un de leur fils également Asperger. A six ans,  ce gamin tient une conversation d'adulte sur les sujets qui l'intéressent mais pète les plombs quand il est irrité.
Jean-Paul est lui-même sinon Asperger du moins hyper actif. Il a eu notamment  le premier  prix au concours  Lépine de la foire de Paris pour l'invention d'un anti-douleur contre les piqûres d'insecte dont la commercialisation fut un échec mais dont la copie est très utilisée à l'étranger.
Pavillon très confortable avec un vaste jardin bien entretenu et maison de campagne dans le haut jura où ils pratiquent le ski de fond.
Grande balade l'après-midi sur un bel espace vert bien aménagé.
Couple sympathique mais un peu autocentré, leçon d'humilité...
Terminé cette journée par ce western,  Quatre etranges cavaliers, pas mal sans plus.


Françoise Nyssen " Shiva " à la culture

Je t'attends ", écrit le 24  mai, sur son compte Facebook, Georges Séguier. Assis devant la porte cochère de la maison d'édition Actes Sud, au coeur du 6e arrondissement de Paris, il guette le retour de Françoise Nyssen, partie diriger le ministère de la -culture. Georges Séguier est... le chat d'Actes Sud. Ses faits et gestes sont chroniqués par des salariés de la maison d'édition arlésienne, dirigée jusqu'ici par la nouvelle occupante de la Rue de Valois. Une semaine plus tôt, le matou avait été l'un des premiers dans la confidence. Désormais, tout le monde -attend sa maîtresse.

A 66 ans, Françoise Nyssen entame une nouvelle vie. Pourtant, l'histoire de sa nomination doit presque tout au hasard. Lorsque, lundi 15  mai dans l'après-midi, à Arles, elle reçoit un appel du président de la République -  " Je suis Emmanuel Macron "  -, elle lui coupe la parole. " Vous avez été formidable ", lâche la présidente du directoire d'Actes Sud, en félicitant chaleureusement le nouvel élu.

Rendez-vous est pris dès le lendemain -matin à Paris. Le chef de l'Etat cherche un -ministre de la culture. " Cela ne se fait pas de refuser l'offre de celui qui a été élu ", dit-elle. Quelques proches se moquent de son sens du devoir -républicain, mais, le soir, elle ne -redescend pas en Provence. Mercredi  17, sur le perron de l'Elysée, son nom est annoncé, en huitième -position, après celui de son ami -Nicolas -Hulot : deux personnalités dites de la " société civile ".

Avant leur premier tête-à-tête, le président et sa ministre ne se connaissaient presque pas. Une seule rencontre a précédé le coup de fil élyséen, en mars, au Salon du livre de Paris, où Françoise Nyssen a offert au candidat un  ouvrage de Cyril Dion paru chez Actes Sud en  2015 : Demain et après... Un nouveau monde en marche. Prémonitoire.

Le président et l'éditrice ont quelques passions en commun, notamment pour le théâtre. Elève à " La Pro ", le collège jésuite huppé d'Amiens, où il a rencontré sa future épouse,  Brigitte, alors professeure de lettres, -Emmanuel Macron a sans aucun doute lu les auteurs contemporains dans la collection -Actes Sud-Papiers, consacrée à la publication de pièces de théâtre. A un an près, " Macron a l'âge d'Actes Sud ", relève Bertrand Py, le directeur éditorial de la maison fondée en  1978 par Hubert Nyssen, le père de Françoise.

" Cinq Tibétains " et menus bio

D'Arles, où elle vit, Françoise Nyssen a de son côté entendu monter la rumeur du monde, ce discours frontiste, hostile aux étrangers, qui gagne régulièrement des voix jusqu'à -peser un gros tiers du corps électoral. Née à Bruxelles, de parents belges, avec une ascendance suédoise, elle parle un français sans -accent, héritage de douze ans passés au lycée français de Bruxelles entre 1956 et 1968, et est une européenne militante. Elle dirige aussi une grande maison d'édition qui a placé la -littérature étrangère au coeur de son projet éditorial, avec des auteurs méditerranéens comme l'Algérien Kamel Daoud, l'Egyptien Alaa Al-Aswany, la Turque Asli Erdogan...

Alors, le 3  mai, entre les deux tours, -Françoise Nyssen s'est jetée à l'eau. Classée à gauche, elle répond " oui " à l'appel du monde de la culture contre le FN, à Avignon, soutenu par Christian Estrosi, président (LR) de PACA, aux côtés d'Irina Brook, Macha -Makeïeff, Michel Boujenah, Charles Berling et Olivier Py. Leur message est simple : -" Votez. Ne vous abstenez pas. "

Elle ne s'est pas abstenue lorsque Marc Schwartz, haut fonctionnaire qui s'était mis en disponibilité pour rédiger le programme culture du candidat En marche !, l'a contactée pour qu'elle s'engage à soutenir personnellement le candidat. Dans un texte publié le 6  mai sur les réseaux sociaux, Françoise -Nyssen a appelé à voter " avec détermination et joie " pour Emmanuel Macron.

Peu de directeurs de cabinet peuvent se flatter d'avoir choisi leur ministre. C'est ce qui est arrivé à Marc Schwartz. Avec l'appui de l'académicien Erik Orsenna, lui aussi sollicité, cet ancien du cabinet de Dominique Strauss-Kahn à Bercy a été la bonne fée de la nouvelle ministre de la culture, faisant -remonter le nom de l'éditrice auprès du chef de l'Etat. Ils rêvaient chacun du poste pour eux, mais l'un a été jugé trop techno quand l'autre semblait trop occupé à jongler avec ses multiples casquettes.

Dans son nouveau métier, Françoise -Nyssen arrive en novice. Mais ses amis ne s'inquiètent pas pour elle. " Françoise est une femme d'affaires, grosse bosseuse et excellente négociatrice ", note Teresa Cremisi, -ex-PDG de Flammarion, qui a été, un temps, actionnaire d'Actes Sud. " Ce n'est pas une femme de réflexion, elle agit toujours ", ajoute une proche collaboratrice.

Cheveux raides, petites lunettes rondes, mince sourire en permanence sur les lèvres, Françoise Nyssen donne souvent l'impression de planer. Elle serait plutôt control freak. Elle débute d'ailleurs sa journée par une -demi-heure de méditation, en suivant les " cinq Tibétains ", des exercices de yoga qui insufflent de l'énergie. Zen, mais pas -effacée : " Si elle était dans une secte, elle en serait le gourou ", rit un collaborateur.

Sa réussite à la tête d'Actes Sud ne doit rien au hasard. " Françoise a un esprit scientifique doté d'une grande capacité de synthèse, note Danièle Dastugue, présidente du conseil de surveillance d'Actes Sud et fondatrice des éditions du Rouergue. Elle a une gestion en étoile, comme PDG, elle lance des rayons. " Solaire...

Les mille réseaux qu'entretient Françoise Nyssen lui permettent de défendre les causes auxquelles elle croit. L'association du Méjan, avec la tenue de concerts, d'expositions, l'ouverture de salles de cinéma, a transformé la vie culturelle à Arles. Elle est aussi proche de Thierry Frémaux, délégué général du -Festival de Cannes.

Par ses études - un diplôme en biologie -moléculaire - et sa famille - son beau-père était le généticien René Thomas -, elle a également fréquenté très tôt de grands scientifiques, comme le Prix Nobel de médecine François Jacob, père de l'éditrice Odile Jacob. Avec l'associationPrima Vera à Uzès, où elle retrouve la diplomate palestinienne Leïla Shahid et la comédienne Isabel Otero, elle -rejoint les réseaux écolos.

Il y a surtout le mouvement Colibris, lancé par le très médiatique Pierre Rabhi, chantre de l'écologie durable, dont Françoise Nyssen a signé l'appel et édite les livres à succès. Et, enfin, des réseaux patronaux, comme l'Association pour la promotion et le management (APM), un club fondé à l'origine par Pierre Bellon, le patron marseillais de la Sodexo, le plus grand groupe français de restauration collective. Qui sait que la première décision de la ministre de la culture a été d'introduire des menus bio Rue de Valois ?

Françoise Nyssen est aussi comme un poisson dans l'eau avec le milieu éducatif. Elle a imaginé, à Arles,l'Ecole du domaine du possible, un établissement scolaire alternatif, qui accueillera 150 élèves à la rentrée, des -adolescents différents, inadaptés au système scolaire classique. C'était le cas d'Antoine -Capitani, son petit dernier, enfant hyper-sensible, né de son mariage avec l'éditeur Jean-Paul Capitani. Antoine a mis fin à ses jours en  2012, à l'âge de 18  ans.

" Françoise a plus de bras que le dieu Shiva ", susurre un proche. Au Paradou, le mas -mythique où son père fonda Actes Sud, elle se tenait, six mois après le début de l'aventure, tout près de la grande table où tout se décidait. Légèrement en retrait, elle s'occupait de la comptabilité, sans rechigner. Aujourd'hui encore, Françoise Nyssen dirige une maison d'édition sans être vraiment une éditrice. La seule auteure qu'elle suit personnellement est la romancière italo-algérienne Jeanne Benameur, sa plus proche amie. Si elle se met au service des auteurs, c'est plutôt pour les accompagner dans une librairie, à l'étranger... " On n'a pas de relations professionnelles avec elle, on ne la rencontre que pour les -aspects humains ", note Jérôme Ferrari, deuxième Prix Goncourt de la maison pour Le Sermon sur la chute de Rome, en  2012.

" Airbnb mondain d'Arles "

Trente ans que cela dure : l'hospitalité de la ministre compte beaucoup dans son ascension. " C'est le Airbnb mondain d'Arles ", plaisante une éditrice. A l'été 2016, quand -François Hollande s'invite de manière -impromptue aux Rencontres de la photographie, où termine-t-il la journée ? Chez -Françoise Nyssen, qui improvise un repas sur le pouce pour une trentaine de convives.

La nouvelle ministre de la culture n'est pourtant ni mondaine ni ambitieuse, au sens parisien du terme. " Elle a réussi à rebours de l'édition française ", observe la journaliste -Sylvie Tanette. Le jour de sa nomination, c'est d'ailleurs au sein de la petite famille du livre que l'accueil a été le moins chaleureux, alors que dans le monde du cinéma, de la musique, des arts plastiques, les compliments -fusaient. " Normal, ils étaient tous verts de -jalousie ", commente un éditeur.

La question des subventions et des conflits d'intérêts a aussitôt surgi. Selon les calculs de Livres Hebdo, qui a épluché le rapport annuel du Centre national du livre en  2016, la -maison arlésienne est celle qui reçoit le plus de subventions après Le Seuil : une somme qui s'est élevée à 264 167  euros l'an dernier. Rapporté aux 76  millions de chiffre d'affaires d'Actes Sud, le montant semble plutôt -modeste.

" Actes Sud n'a pas  à changer de politique, il s'agit d'une entreprise indépendante qui fonctionne sans moi ", réplique la ministre. Elle a non seulement démissionné d'Actes Sud, mais aussi quitté ses mandats au Centre -national du cinéma, à la Bibliothèque -nationale de France, au Syndicat -national de l'édition, au Musée du quai Branly, à EuropaCorp, la société de Luc -Besson, à la -Marseillaise de crédit. En creux encore, l'étendue de son réseau...

Sa chance ? La nouvelle ministre a autour d'elle un clan familial, élargi aux amis, qui tient la maison en son absence. Au premier rang : Jean-Paul Capitani, son mari et copropriétaire d'Actes Sud, avec lequel elle forme un couple fusionnel. Viennent ensuite -Bertrand Py, l'éditeur en chef, également -actionnaire. Et puis, évidemment, les trois filles du couple qui ont intégré la maison : -Julie Gautier, -Anne-Sylvie Bameule et -Pauline Capitani. La moitié de la tribu Nyssen-Capitani travaille au sein de la PME familiale.

Françoise Nyssen entend être " la ministre des possibles " et celle " des travaux pratiques ". Elle rêverait de rapprocher culture et éducation et a déjà tissé une relation étroite avec Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'éducation nationale. Qui ne demande pas mieux : " Avec la ministre de la culture, nous allons travailler en profondeur sur la question du livre à l'école ", vient-il de déclarer.

Avec le président de la République, elle partage le goût de faire et la volonté d'afficher une certaine bienveillance. Elle ne cherche pas à cacher son admiration, au point d'oser cette comparaison troublante : " Avec -Antoine, j'ai été confrontée à ce qu'est un enfant précoce. Mais Emmanuel, c'est un surdoué. "

Alain Beuve-Méry

jeudi 29 juin 2017

Bonne synthèse du Monde sur la proportionnelle

Enquête

Législatives : introduire une « dose » de proportionnelle, la solution miracle ?

Par Anne Chemin

Le gouvernement veut faire évoluer le mode d’élection des députés. Abandonner le scrutin majoritaire peut-il contribuer à la rénovation de la scène politique ?

Comme toujours, l’implacable ­alchimie du scrutin majoritaire à deux tours a fait des miracles : aux élections législatives, le mouvement du chef de l’Etat, La République en marche (LRM), qui avait rassemblé un peu plus de 28 % des suffrages au premier tour, a remporté plus de 53 % des sièges au second.

Rien de bien nouveau sous le ciel de la VRépublique : en 2002, l’UMP avait obtenu 33 % des voix et… 63 % des sièges. Rien de bien étonnant non plus : le scrutin uninominal « majoritaire », qui mérite bien son nom, est une mécanique de précision destinée à construire une majorité de gouvernement solide – il amplifie donc volontairement la victoire des partis qui arrivent en tête.

Avec la représentation proportionnelle, l’équilibre des forces aurait évidemment été très différent. Les instituts de sondage l’ont montré au lendemain des législatives, en ­publiant de nombreuses infographies issues de leurs simulations électorales.

Prime accordée aux grands partis

Sur le demi-camembert coloré qui représente traditionnellement l’hémicycle de l’Assemblée nationale, la tranche symbolisant LRM change de taille en fonction du mode de scrutin : généreuse dans le cadre du scrutin majoritaire uninominal à deux tours, elle maigrit sévèrement quand la représentation proportionnelle entre en scène.

Cette prime accordée aux grands partis a, dès le lendemain des législatives, nourri le procès en iniquité fait depuis plus d’un siècle au scrutin majoritaire. Il a aussi remis au goût du jour l’une des propositions d’Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle : introduire une « dose » de proportionnelle pour ce scrutin.

L’idée a été reprise, mardi 13 juin, par le premier ministre, Edouard Philippe. « La proportionnelle permettra d’ouvrir la ­ répartition des sièges à des courants politiques qui ont du mal à franchir le cap démocratique du scrutin majoritaire. » Jusqu’où ira la « dose » ? « Je ne sais pas encore si ce sera dix ou vingt pour cent », a-t-il répondu.

AVEC SES VERTUS ET SES VICES, CHAQUE MODE DE SCRUTIN EST UNE QUESTION HAUTEMENT POLITIQUE QUI ENGAGE UNE CERTAINE VISION DE LA DÉMOCRATIE

Pendant la campagne présidentielle, cette promesse de proportionnelle était passée relativement inaperçue – sans doute parce que la réforme du mode de scrutin apparaît comme un débat technique aride, voire une ruse politicienne réservée aux experts patentés de la cuisine électorale.

La réalité est plus complexe : avec ses vertus et ses vices, chaque mode de scrutin est une question hautement politique qui engage une certaine vision de la démocratie. En façonnant le paysage des partis, il porte en lui une philosophie de la représentation. Et ce quels que soient le pays et l’élection concernée.

Techniquement, qu’est-ce qu’un mode de scrutin ? Une règle « qui permet de traduire les votes des électeurs en termes de sièges », répond le chercheur Pierre Martin, auteur d’un livre ­ intitulé Les Systèmes électoraux et les modes de scrutin (Montchrestien, 2006).

« L’objectif est d’organiser le traitement comptable des voix ­exprimées », ajoute Olivier Ihl, directeur honoraire de l’Institut d’études politiques de Grenoble, dans un article publié en 2004 dans la ­revue Ateliers d’anthropologie. De transformer, en somme, une masse de « préférences individuelles » en un « verdict s’imposant à tous ».

« Justice des nombres »

La recette a l’air d’être simple, mais elle pose des questions de principe redoutables. Le mode de scrutin donne en effet corps à une notion fondatrice de la démocratie, la représentation.

Selon l’historien Pierre Rosanvallon, celle-ci peut s’inscrire dans deux perspectives différentes. La première repose sur une conception quantitative de l’égalité électorale. « Elle est de type arithmétique, écrit ce professeur au Collège de France dans Le Peuple introuvable (Gallimard, 1998). Elle correspond au souci de donner une importance égale à chaque voix, de telle sorte qu’une “justice des nombres” s’impose dans les opérations électorales. »

La seconde perspective de la représentation est d’ordre sociologique. « Elle implique de distinguer les “particularités” sociales les plus pertinentes afin que le Parlement les reproduise à échelle réduite », poursuit Pierre ­Rosanvallon. Inspirée par une notion plus qualitative de l’égalité, cette conception renvoie au « respect des diversités et à la prise en compte équitable des spécificités. » En 1871, Edgar Quinet rêvait ainsi de retrouver à la Chambre non pas une « multitude », mais les « traits, la physionomie et le caractère » qui font la société française – il songeait à l’époque à la distinction villes-campagnes.

Est-ce que la proportionnelle répond mieux que d’autres modes de scrutin à ces conceptions de la représentation ? Depuis une dizaine d’années, nombre de voix, à droite comme à gauche, défendent cette technique de vote.

Deux candidats à l’Elysée, Nicolas Sarkozy en 2007 et François Hollande en 2012, en ont fait une promesse de campagne. Et trois instances de réflexion l’ont ­défendue : le comité Balladur sur la modernisation des institutions en 2007, la commission Jospin sur la rénovation de la vie publique en 2012, et le groupe de travail de Claude Bartolone et Michel Winock sur l’avenir des institutions en 2015.

Justice électorale quasi mathématique

Si la proportionnelle séduit autant les prophètes de la rénovation de la vie politique, c’est parce que les institutions de la VRépublique, minées par une crise de défiance sans précédent, sont aujourd’hui à bout de souffle.

« Le débat sur la représentation proportionnelle est symptomatique de toutes les frustrations et les rêves de la vie politique, analysent Yves Mény et Marc Sadoun, dès 1985, dans la revue Pouvoirs. Frustrations d’une représentation toujours imparfaite, rêve d’un système où les opinions seraient mécaniquement réfléchies et scientifiquement connues, comme dans un sondage techniquement parfait. »

La proportionnelle promet en effet une juste répartition des équilibres politiques. Son principe est simple : les sièges sont attribués en fonction du nombre de suffrages ­recueillis par chacune des listes en présence. Il existe mille et une versions de la proportionnelle – avec ou sans prime majoritaire, au plus fort reste ou à la plus forte moyenne, avec ou sans panachage –, mais toutes ont en commun un principe de justice salué dès 1920 par Léon Blum : pendant le congrès de Tours, il déclare que ce mode de scrutin adopté par les socialistes pour la désignation de leur direction est « moral ».

C’est d’ailleurs cette justice électorale quasi mathématique qui séduit, à la fin du XIXsiècle, les « erpéistes », ces républicains du début de la IIIRépublique qui militent – en vain – pour l’adoption de la représentation proportionnelle (RP).

« Membre de l’Institut et républicain dreyfusard, Louis Havet le proclame : “La logique est déjà de la morale quand elle vise l’équité et qu’elle nous montre où commence le bien d’autrui”, explique Olivier Ihl. Le postulat est clair : les problèmes politiques peuvent être réglés par des procédés techniques, ceux que mettent au point logiciens et mathématiciens dans le secret de leurs laboratoires. »

Métaphore du miroir ou de la carte

Dans ces années où les vertus du positivisme triomphent, la revendication proportionnelle exprime la « quête d’une organisation rationnelle du droit de suffrage », résume le politiste.

Pour insister sur le caractère scientifique de ce mode de scrutin, ses partisans recourent volontiers à la métaphore du miroir ou de la carte. L’idéal du gouvernement représentatif doit se situer dans un Parlement « miroir de la nation », affirme ainsi l’essayiste Lucien-Anatole Prévost-Paradol, en 1868. L’assemblée législative doit être « le calque du pays » à « une échelle réduite », renchérit le linguiste Raoul de la Grasserie en 1896.

Dans un pamphlet publié en 1864, De la ­représentation proportionnelle des minorités, Louis Blanc, qui a participé au gouvernement provisoire de 1848, célèbre cette vertu égalitaire de la « RP ».« Là où il n’y a pas d’égalité de représentation, on peut poser hardiment en fait qu’il n’y a pas de démocratie, écrit-il. ­L’essence de la démocratie, c’est l’égalité ; et partout où les minorités risquent d’être étouffées, partout où elles n’ont pas leur influence proportionnelle sur la direction des affaires publiques, le gouvernement n’est au fond qu’un gouvernement de privilège au profit du plus grand nombre. »

Plus d’un siècle plus tard, la justice arithmétique de la règle du prorata reste l’un des principaux arguments des défenseurs de la proportionnelle. En calquant les équilibres politiques sur la répartition des suffrages, ce mode de scrutin a en effet le mérite de protéger les minorités politiques et d’éviter les injustices du scrutin uninominal majoritaire à deux tours. « Il faut que le pluralisme soit enfin respecté au sein de notre vie publique et au sein du Parlement, explique aujourd’hui François Bayrou, le président du MoDem, fervent partisan de la proportionnelle. Je n’accepte pas que les deux tiers des Français n’aient aucune représentation. »

« LE SCRUTIN DE LISTE PERMET DE REDONNER UNE PLACE CENTRALE AUX PROGRAMMES, ÉVITANT UN RETOUR À LA POLITIQUE DU XIXSIÈCLE, LORSQUE LES NOTABLES ÉTAIENT ÉLUS SUR LEUR RÉPUTATION PLUTÔT QUE SUR LEURS IDÉES » 
JULIEN BOELAERT, ­SÉBASTIEN MICHON ET ETIENNE OLLION, CHERCHEURS

Mais la proportionnelle ne se contente pas d’instaurer une justice électorale arithmétique. Pour les « erpéistes » de la IIIRépublique comme pour ses défenseurs de ce début du XXIsiècle, ce mode de scrutin a également le mérite d’encourager le débat d’idées.

« Refléter au plus près une diversité d’opinions »

« Diminuant le rôle des individualités, le scrutin de liste permet de redonner une place centrale aux programmes, évitant un retour à la politique telle qu’elle existait avant les partis politiques, lorsque, au XIXsiècle, les notables étaient élus sur leur réputation plutôt que sur leurs idées », affirment les chercheurs Julien Boelaert, ­Sébastien Michon et Etienne Ollion dans Métier : député (Raisons d’agir, 150 pages, 8 euros).

Au XIXsiècle, le scrutin majoritaire est en ­effet l’outil rêvé de la France des notables. En organisant la compétition électorale autour de figures de la vie politique locale, il privilégie le débat sur les personnes aux dépens des controverses sur les idées.

Cette logique est ­ cependant fragilisée, à la fin du siècle, par l’émergence des formations politiques, ces « enfants de la démocratie et du suffrage universel », selon le mot du sociologue allemand Max Weber. A cette époque, constate Pierre Martin (revue Commentaire, 1996)la France passe « de systèmes représentatifs dominés par des notables à des systèmes représentatifs ­dominés par des partis ».

Cette république naissante des partis donne de l’élan à la revendication proportionnelle. Ce mode de scrutin, en effet, convient fort bien aux formations politiques qui apparaissent peu à peu dans la plupart des pays européens : il permet de présenter aux élections ­législatives des listes de militants réunis par un projet, plutôt que des notables locaux enracinés dans un terroir.

« Pour les proportionnalistes [de la IIIRépublique], le but des élections est de refléter au plus près, non pas un territoire ou une communauté démographique, mais une diversité d’opinions, analyse Olivier Ihl. L’acte du vote exprime des convictions fondées sur des enjeux plutôt qu’un attachement affectif ou matériel à la personne du mandataire. »

« Souci de fidélité sociale et démographique »

Cette distinction porte en elle une nouvelle conception du suffrage. « Contre le système, où la souveraineté est attachée au sol, à la glèbe, à une portion d’ailleurs arbitraire du territoire national, les proportionnalistes de la IIIRépublique vantent les mérites de listes nationales confectionnées dans un souci de fidélité sociale et démographique, précise Olivier Ihl. Contre la curée des places et des faveurs d’un député d’arrondissement présenté comme tyrannique et corrompu, ils posent la supériorité d’associations nationales disposant d’une direction centralisée et d’un programme déterminé. »

En ce tournant du XXsiècle, les controverses entre partisans du scrutin majoritaire et ­« erpéistes » portent essentiellement sur l’égalité de représentation. Nul ne se doute alors que le mode de scrutin a également le pouvoir de modeler, jour après jour, le paysage des partis. Et c’est bien normal : en cette fin de XIXsiècle, les formations politiques sont tout juste en train de naître.

Il faudra attendre près d’un siècle pour que l’histoire livre ses leçons : en 1951, dans Les Partis politiques (« Points ­Essais », Seuil), le professeur de science politique Maurice Duverger affirme que la technique de vote est une précieuse clé de construction de la scène partisane.

A chaque mode de scrutin, écrit-il dans cet ouvrage – traduit en anglais dès 1954 –, correspond un système de partis. Le scrutin majoritaire à deux tours donne ainsi naissance, selon lui, à des partis multiples, souples et dépendants les uns des autres, tandis que le scrutin majoritaire à un seul tour tend au contraire au dualisme.

Et la représentation proportionnelle ? Elle construit, selon Maurice Duverger, un système de partis multiples, rigides et indépendants les uns des autres : en faisant la part belle aux minorités, elle contribue à la fragmentation du paysage politique.

« Sincérité » du vote

Cette théorie, passée à la postérité sous le nom de « lois de Duverger », suscite dès les années 1950 nombre de controverses. Le professeur de science politique Georges Lavau estime ainsi que l’approche systémique et formelle de Maurice Duverger recèle trop d’artifices : il préfère insister sur la dispersion des territoires, la démographie, les structures économiques et sociales, l’isolement géographique, les traditions historiques ou l’idéologie dominante.

La vie politique, conclut-il, est « une forme de la vie sociale d’un groupe ­national ». « Ses caractères propres sont dus bien moins à des facteurs proprement politiques (institutions, partis, régime électoral) qu’au conditionnement historique et sociologique de ce groupe. »

Malgré ces réserves, les lois de Duverger continuent, aujourd’hui encore, à nourrir des controverses. Et des expériences. De 2006 à 2008, Bernard Dolez, professeur de droit ­public à Paris-XIII, et Annie Laurent, directrice de recherche au CNRS, ont tenté de vérifier ces lois « en laboratoire », en conviant plus de 500 volontaires à des sessions de vote organisées à Paris, Lille et Montréal. Les résultats tendent à valider l’idée que la proportionnelle favorise le multipartisme : lorsqu’elle est mise en œuvre, le nombre de partis s’élève en moyenne à 4,2, contre seulement 3,6 pour le scrutin à deux tours et 3,2 pour le scrutin à un tour.

Les chercheurs ont également tenté de mesurer l’impact du mode de scrutin sur la « sincérité » du vote. Certains modes de scrutin ­encouragent-ils les électeurs à être fidèles à leurs convictions politiques, quelles que soient les conséquences en termes de représentation ? D’autres nourrissent-ils au ­contraire un vote « stratégique » qui s’affranchit des fidélités idéologiques ?

« Il s’agit d’observer si et comment, pour une règle électorale donnée, les participants sont, ou non, conduits à déserter le candidat dont ils sont le plus proches, pour un autre, plus éloigné, mais dont les chances de succès leur apparaissaient supérieures », expliquent-ils.

LA MÊME TECHNIQUE DE VOTE PRODUIT, SI LES CIEUX POLITIQUES SONT CHANGEANTS, DES PAYSAGES PARTISANS TRÈS DIFFÉRENTS

Selon Bernard Dolez et Annie Laurent, la ­représentation proportionnelle est le mode de scrutin qui permet aux électeurs de voter au plus près de leurs penchants politiques.

Parce qu’ils savent qu’avec elle tous les votes, même minoritaires, sont pris en compte, 83 % des électeurs se prononcent pour le candidat le plus proche de leur position lorsqu’ils sont en « RP » – un chiffre qui tombe à 63 % avec le scrutin à deux tours, et 56 % avec le scrutin à un tour. « L’intensité du vote stratégique est minimale avec la représentation proportionnelle et maximale avec le scrutin à un tour », concluent les chercheurs.

Si les expériences en laboratoire semblent confirmer les lois de Duverger, l’histoire ­réserve en revanche des surprises aux théoriciens des modes de scrutin. Car la même technique de vote produit, si les cieux politiques sont changeants, des paysages partisans très différents.

Sous la IIIRépublique, le scrutin uninominal à deux tours, couramment ­employé pour les législatives de 1876 à 1936, amplifie certes la victoire en sièges du camp dominant en voix, comme l’enseigne la science politique. Mais il ne nuit pas au pluralisme : à l’époque, « toutes les forces politiques sont toujours représentées à l’Assemblée », ­remarque Pierre Martin.

« Partage total du pouvoir »

Sous la VRépublique, ce même mode de scrutin, en revanche, favorise plus fortement les grands partis – et se montre du même coup fatal aux petites formations politiques.

« On constate une amplification en sièges des victoires en voix beaucoup plus forte, analyse Pierre Martin. Avec 44 % des suffrages exprimés, l’alliance UDF-RPR obtient plus de 84 % des sièges lors des élections législatives de 1993. De plus, on observe un phénomène inconnu sous la IIIRépublique : la non-représentation de forces politiques obtenant une proportion significative des suffrages exprimés comme les écologistes (7,7 %) ou le FN (12,5 %). »

Si le mode de scrutin contribue à façonner la scène politique, il n’agit donc pas de façon mécaniste ou systématique. Peut-être faudrait-il considérer, plus modestement, que chaque technique de vote traduit une « certaine vision de la politique », selon le mot de Pierre Martin.

« Les modes de scrutin majoritaires correspondent plutôt à des systèmes ­politiques d’alternance, et les modes de scrutin proportionnels à des systèmes de coopérationLe cas pur du système majoritaire, c’est le Royaume-Uni, avec son système bipartisan où deux grands partis alternent au pouvoir : il n’y a jamais eu de coopération, sauf en temps de guerre. Dans les systèmes proportionnalistes les plus caractéristiques, il y a en revanche partage total du pouvoir. »

Séminaire lorrain

Week-end d’intégration pour le gouvernement Philippe

Par Bastien Bonnefous, Solenn de Royer

Alors que le premier ministre juge « inacceptable » le dérapage de 8 milliards d’euros des dépenses publiques pointé par la Cour des comptes, ce séminaire devrait être l’occasion de tracer les « perspectives » de l’action gouvernementale.

L’« entreprise » Macron organise ce week-end un séminaire gouvernemental. Edouard Philippe et ses ministres se délocalisent à Nancy, vendredi 30 juin et samedi 1er juillet, pour une réunion de travail qui se tiendra avant le discours devant le Congrès du président de la République, lundi, à Versailles, et avant la déclaration de politique générale du premier ministre devant l’Assemblée nationale, le lendemain.

Animée par le premier ministre mais sans Emmanuel Macron – ce dernier se rendra en Allemagne samedi pour les obsèques de l’ex-chancelier Helmut Kohl –, elle se tiendra en province, à l’école des Beaux-Arts de Nancy et à la préfecture de Meurthe-et-Moselle. Destinée à « éviter l’entre soi du 7e arrondissement de Paris », cette initiative doit être « un moment collectif pour faire vivre l’équipe gouvernementale, composée de personnes qui se connaissent depuis peu », explique-t-on à Matignon.

« Team building »

« Le séminaire gouvernemental, ça va être du team building” », explique Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité femmes-hommes et ancienne blogueuse. Un état d’esprit mais aussi des pratiques de « management » issues du privé, qui irriguent largement les débuts du quinquennat Macron et qui s’incarnent pleinement avec la nomination de plusieurs ministres venus de la société civile.

Lors du dîner de travail vendredi soir, des « témoins » feront part de leur « expérience personnelle » afin d’« inspirer les membres du gouvernement dans leur gestion ministérielle », précise Matignon. Parmi ces invités, figurent des représentants du secteur associatif lorrain et l’écrivain Erik Orsenna, ancien conseiller de François Mitterrand à l’Elysée et proche d’Emmanuel Macron, qu’il a soutenu durant la campagne présidentielle.

Ce séminaire va être aussi l’occasion, samedi, de faire un « état des lieux » de l’action gouvernementale dans quatre domaines (l’éducation, l’économie, les finances publiques et la sécurité) et de tracer les « perspectives » pour les mois qui viennent.

Depuis le 15 juin, chaque membre du gouvernement a remis sa « feuille de route » et ses propositions à Matignon, qui doivent être validées et complétées par l’exécutif d’ici à la mi-juillet avant le cadrage budgétaire, fixé par la prochaine loi de finances. Ces feuilles de route seront ensuite remises à la rentrée aux différents directeurs d’administrations centrales, pour application, avec leurs lettres de mission.

Vers de nouvelles mesures d’économies

Mais le premier ministre a déjà commencé à dessiner le tableau général de l’action économique gouvernementale. Il a ainsi promis, jeudi, à l’occasion de la remise à Matignon de l’audit des finances publiques par la Cour des comptes, de « contenir » le déficit budgétaire de la France « à 3 % [du produit intérieur brut] dès cette année ». Dans leur rapport, les magistrats de la rue Cambon ont particulièrement épinglé la gestion des deniers publics de la fin du quinquennat précédent.

Edouard Philippe a dénoncé un « dérapage » de 8 milliards d’euros sur les prévisions qu’il a jugé « inacceptable ». « L’équipe sortante s’était engagée à un déficit à 2,8 % du PIB » en 2017, alors que « la Cour dit qu’il est sans doute autour de 3,2 % » , a-t-il fustigé.

« C’est comme si le gouvernement précédent avait construit un budget en oubliant celui de la justice. C’est presque trois fois le budget de la culture (…) Tous ces artifices placent la France dans une situation de grande fragilité », a commenté le chef du gouvernement.

Pour y remédier, M. Philippe s’est refusé à augmenter les impôts, mais il a annoncé de nouvelles « mesures d’économies », sans en donner le détail. Ces précisions pourraient intervenir mardi 4 juillet, lors de son discours devant les députés. « Dès mardi, lors de ma déclaration de politique générale, puis au cours du mois de juillet pendant le débat d’orientation des finances publiques, j’aurai l’occasion de préciser au Parlement notre stratégie de redressement des comptes publics », a-t-il conclu.

L'opéra du château de Versailles

culture FIGARO

« On venait à l’opéra pour voi9r des décors »

Formé à l’Opéra de Paris, sur une machinerie à l’ancienne, fou d’opéra baroque et de machinerie, naguère directeur technique de l’Opéra royal de Versailles et des autres théâtres royaux (petit théâtre de la reine à Versailles, petit théâtre de Fontainebleau…), Jean-Paul Gousset déchiffre les raffinements d’un art perdu.

LE FIGARO. - En quoi ce théâtre est-il exceptionnel ?

Jean-Paul GOUSSET. - C’est la seule machinerie d’époque reprenant tout ce qu’on pouvait faire dans un opéra. Elle est identique à celle que possédait l’Académie royale de musique mais réduite à l’échelle de ce petit théâtre. On peut tout y faire : apparitions par trappes, disparitions, mouvements horizontaux ou verticaux. À l’époque, les effets spéciaux comptent autant que les danseurs et les chanteurs. On commente les changements de décor à vue, on se pâme lorsqu’une forêt se transforme en palais, et la réussite de ces changements signe la qualité de la production.

D’où viennent les décors aujourd’hui sur scène pour ce Devin ?

Une partie des décors était restée là, même si personne ne s’en était resservi. Au fond, il y a le décor du temple de ­Minerve peint en 1754 par les frères Slodtz pour le Thésée de Lully. Les forêts sont des éléments du XVIIIe qui ont été rafraîchis par Pierre-Charles Ciceri, de même que le décor d’un intérieur rustique. Élève du peintre Isabey, il était aussi ténor. Un jour, épouvanté, il hurla si fort qu’il en perdit la voix. Il ne lui resta plus que la peinture pour exprimer son sentiment personnel : d’où ses clairs-obscurs d’une telle expressivité qu’il en resta célèbre. Il a bâti toute sa carrière sur ce type de décor.

Marie-Antoinette a chanté le rôle de Colette dans Le Devin. Quel genre de diva était-elle ?

Elle fait construire le théâtre par ­Richard Mique de 1778 à 1779. Il est inauguré le 1er juin 1780 pour un spectacle donné en présence du roi et de la reine. Le 1er août suivant, elle tient le rôle d’une soubrette, Jennie, dans Le Roi et le Fermier, de Sedaine, mis en musique par Monsigny. Le 18 septembre, elle monte Le Devin et joue le rôle de Colette. Elle mélange les spectacles où elle tient les rôles et ceux où elle fait jouer les autres.

En cela, elle suit la théâtromania qui s’est emparée de la société cultivée de son temps. On fait du théâtre en société par plaisir et aussi parce qu’à l’époque les théâtres sont si bruyants qu’on n’entend pas les textes. Les connaître permet de mieux suivre. Le théâtre de société est à destination des proches. François Joseph, empereur, y viendra sous le pseudonyme du comte de ­Falkenstein, le roi de Suède sous le nom de comte de Haka, le tsarévitch, futur Paul Ier, sous celui du comte du Nord… Dans les loges grillées au second étage, l’ambassadeur d’Autriche en France se faufile et rend des comptes à Marie-Thérèse sur la conduite de sa fille. Cinq ans plus tard, Marie-Antoinette délaissera son petit théâtre. La mode est passée.

L’ambiance sur la scène est très particulière. Comment l’expliquer ?

Cela vient de la lumière. Entièrement à la bougie grâce à des éclairages placés au dos des châssis et qui éclairent le décor suivant. C’est Wieland Wagner à Bayreuth et Jean Vilar qui ont révolutionné l’art du théâtre en introduisant des projecteurs.

Quel va être le destin de ce petit théâtre ?

De crainte qu’il ne retombe dans une période d’abandon, je forme des techniciens pour apprendre l’art de manœuvrer les tambours et les fils des chanvres, depuis les ponts de singes qui traversent les ceintres. Je voudrais aussi qu’il puisse retrouver ses moyens. Dans les années 1920, on a coulé une chape de béton à un mètre au-dessus des pavés d’origine. Du coup, on ne peut plus faire de disparitions par le dessous, faute d’une profondeur suffisante pour ensevelir le décor. C’est un crime ! Une disparition par les dessous, c’est magique !

propos recueillis par A. B


Soirées royales à Versailles

OPÉRA  Lieu d’exception, le Petit Théâtre de la Reine accueillera une centaine de spectateurs pour découvrir « Le Devin du village » en toute intimité.

ARIANE BAVELIER
De gauche à droite : le ténor Cyrille Dubois, le baryton Frédéric Caton et la soprano Caroline Mutel, interprètes du Devin du village, posent sur le perron du Petit Théâtre de Marie-Antoinette.
SÉBASTIEN SORIANO/LE FIGARO

C’est une de ces raretés précieuses et délicates dont Versailles a le secret  : choisir un lieu exceptionnel et y organiser une ou deux soirées remarquables. « Il y en aura exactement trois pendant l’édition de ce festival, dit ­Laurent Brunner, grand intendant des Menus plaisirs. Ce samedi et ce dimanche, Le Devin du village donné dans le Petit Théâtre de Marie-Antoinette, puis le 9 juillet, Les Arts florissants de Charpentier, donné dans la Cour de marbre. Chaque fois devant une centaine de spectateurs, dans l’intimité des décors historiques, et avec un cocktail signé par le chef du Trianon Palace ou de Ladurée. Ces soirées sont ouvertes au public et il reste des places. Ce ne sont pas des soirées montées pour des entreprises ou des mécènes. Elles sont ouvertes au public, celui des spectacles et de la musique désireux de s’offrir une soirée trois ­étoiles. »

Comme Les Arts florissants, Le Devin du village est une œuvre courte, d’une grosse heure, mais très rarement jouée. Nec plus ultra, Le Devin permet de ­renouer avec les jeux de Marie-Antoinette. Se rêvant bergère, elle prit le rôle de Colette dans son Petit Théâtre de Trianon en 1780 et se plaignit en chantant d’avoir « perdu mon serviteur, j’ai perdu tout mon bonheur  », désolée de l’infidélité de Colin. Elle demande conseil au devin du village qui noue de grosses ficelles pour rapetasser l’idylle.

« Ça ne m’intéresse pas de faire une reconstitution historique, ou de jouer à la reine qui joue le rôle de Colette  », déclare Caroline Mutel, metteur en scène du spectacle, à qui le petit théâtre a soufflé la mise en scène  : « J’avais besoin d’être sur place pour respirer cette époque qui s’y est conservée de manière extrêmement présente. Jean-Paul Gousset, qui veille sur sa machinerie (lire ci-dessous), m’a guidée et permis de déployer tous les atouts de ce théâtre. On ne peut pas changer la lumière qui reste très faible, les décors changent à vue et les manipulations font du bruit. Ce sont des contraintes mais elles permettent au charme d’opérer. »

Les danses paysannes sont là, comme à la création, un quintet représente le chœur et les répétitions s’enchaînent. Cette seconde représentation du Devin du village dans le Petit Théâtre de Marie-Antoinette, deux cent trente-sept ans après que la reine l’eut chanté, est aussi la première représentation d’un opéra monté dans ce lieu depuis le second Empire. Avec son décor de carton-pâte, son velours bleu et ses planchers en bois, il est si fragile que les visiteurs l’observent depuis une porte vitrée. Les spectacles qui y sont donnés chaque année ne se comptent même pas sur les doigts d’une main.

Les retrouvailles avec cet ouvrage qui a connu un incroyable succès à sa création, au point d’inspirer à Mozart ­Bastien et Bastienne, et qui a été joué en continu jusque dans les années 1970, présentent quelques surprises. « C’est une œuvre qui a marqué l’époque et compté dans les querelles du goût mais je ne l’avais jamais entendue et je m’y glisse avec des lunettes de musicien chercheur  », confie le chef Sébastien ­d’Hérin, qui guide les chanteurs depuis un tout petit clavecin. Il compte réussir à glisser quatorze autres musiciens dans la fosse d’orchestre grande comme un mouchoir de poche. « Parce que Marie-Antoinette adorait cet instrument, j’ai ajouté une harpe qu’il n’y avait peut-être pas à la création à Fontainebleau. Et monté un orchestre avec un hautbois, une flûte… pour faire une chose très vive, pleine d’énergie et de simplicité. Je n’ai pas voulu écouter les versions enregistrées dans les années 1950 avec quinze violons et à l’opposé de ce qu’on essaie de faire aujourd’hui. »

Dans les archives, il a retrouvé deux prologues, retenu le premier de 1763 et s’est mis au travail avec d’autant plus de détermination que l’œuvre va être captée par France Télévisions et éditée en disque  : « La fragilité du Devin n’est pas dans les mélodies, mais dans la cohérence harmonique de la musique. Il faut réussir à donner un rythme général aux enchaînements, lisser les maladresses harmoniques et prosodiques. » Il est servi par les interprètes. Voix de velours et d’ambre, Cyrille Dubois, sorti de L’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, a accepté de chanter Colin. Par amour de la musique française et pour redonner leur chance aux œuvres oubliées. En pourpoint et culotte, il reprend avec une patience et une exigence infinie les airs et les phrases  : « Rousseau n’était vraiment pas un excellent musicien, dit-il. Mais quel plaisir de jouer la candeur, la simplicité et la joie toute simple de Colin  ! »

Le Devin du village, à Versailles, les 1er et 2 juillet. Rens.  : 01 30 83 78 89.

Rousseau musicien

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Dix-huitièmiste, normalienne et professeur à l’université de Lille, Caroline Jacot-Grapa rappelle les liens entre Rousseau et la musique. « Depuis les chansons de sa nourrice Suzon jusqu’à Pygmalion ou même une “chanson nègre” à l’origine de l’histoire du jazz, Rousseau, comme il l’explicite dans ses Confessions, s’est fantasmé musicien. » Ce sera avec des bonheurs divers. À Lausanne, par exemple, où il est en quête d’argent, il donne un concert. Mais il improvise les paroles et plagie les musiques. La prestation se solde par un effroyable fiasco.

« Il compose ensuite son premier opéra Les Muses galantes donné chez M. et Mme de La Popelinière, mécènes de Rameau, qui interrompt la représentation pour le traiter de petit pillard sans talent et sans goût. C’est très cruel pour Rousseau qui a appris la composition dans les traités de Rameau et ne jure alors que par la musique française. Le voilà désormais épris de musique italienne », poursuit Caroline Jacot-Grapa. À cette période, il est d’ailleurs secrétaire d’ambassade à Venise, où il découvre l’opéra-bouffe et La Servante maîtresse de Pergolèse. « De retour à Passy, il compose Le Devin du village comme son équivalent français : vie des gens simples et critique implicite de l’opéra comme un art de cour qu’il développera dans La Nouvelle Héloïse, raconte la professeur de Lille. C’est un succès sans pareil. Pour Pygmalion, scène lyrique alternant parties instrumentales et vocales sous forme de récitatif très bref, Rousseau n’écrira plus guère que le livret. » A. B.