lundi 31 juillet 2017

« Défroque-toi et tire-toi une bûche. »

Chronique

Drôles d’expressions françaises et d’ailleurs : copains comme cochons et larrons en foire

Par Muriel Gilbert

Espèce d’idiome ! (8/12). Gallicismes, anglicismes, hispanismes… Balade estivale en idiotisme, à travers des locutions astucieuses et révélatrices des cultures qui les inventent.

L’été, c’est la saison des amis. Qui se ressemble s’assemble, dit-on en France, mais l’amitié n’exige pas pour autant que l’on se ressemble « comme un œuf à un autre » à la mode catalane (asemblarse com un ou a un altre), ni comme deux gouttes d’eau chez nous. Le fin du fin, « le jaune de l’œuf » catalan, c’est peut-être même de devenir « ongle et chair » (ser unha e carne com), les larrons en foire ou copains comme cochons à la portugaise, bref de « s’entendre comme deux pommes » occitanes (coma doas pomas) avec quelqu’un qui vous ressemble « comme un œuf à une châtaigne » de Catalogne, bref avec qui l’on est comme le jour et la nuit.

Evidemment, il est plus facile de se lier avec des gens « amitieux », comme disent joliment les Belges, des personnes « parlatives », celles qui font volontiers la causette dans le centre de la France, la « jasette » à la façon belge et québécoise. N’allez pas tout de même jusqu’à vous transformer en « clapette », la bavarde à la belge, ni en « suce-pègue », le crampon de Provence.

Invité par des amis du Québec, ne soyez pas surpris d’être accueilli par un joyeux : « Défroque-toi et tire-toi une bûche. » On vous suggère simplement de retirer votre manteau et de prendre une chaise. Dans cette ambiance cabane de trappeur, vos nouveaux amis se « dévianderont » pour vous faire plaisir, la manière locale de se plier en quatre.

Proposer de « faire schmolitz »

Si, dans l’Hexagone, cocoter n’est pas l’idéal pour créer des liens, les étudiants belges aiment à « cokoter », soit partager un « kot », une chambre. Vous pouvez aussi tenter l’aventure aux Etats-Unis, où les colocs deviennent littéralement « amis de chambre » (roommates). Personnellement, je rêve surtout de m’entendre proposer un jour de « faire schmolitz » : les Suisses sont les seuls à posséder un verbe qui signifie « passer au tutoiement en buvant un verre ». En principe, il faut même croiser les verres et boire cul-sec.

Méfiez-vous tout de même des différences interculturelles. Quand vous rappellerez à votre coloc bruxellois que c’est son tour de faire la vaisselle, s’il vous répond : « Non, peut-être ? », ne vous fâchez pas tout rouge. Il veut dire : « Oui, bien sûr ! » Et évidemment, s’il répond : « Oui, peut-être ? », il veut dire « Non, bien sûr ! » Compliqué, la francophonie, hein ? 
Mais tout compte fait, les différences, on « s’en fricasse », comme on dit à Montréal quand on s’en tape le coquillard. Félicitons-nous « parmi » de nous être rencontrés, la manière helvète de le faire mutuellement, et laissons le mot de la fin aux Kazakhs. « Je vois le soleil sur ton dos » : c’est la façon dont, tout simplement, ils remercient leurs amis d’exister.

Prochain article : Propre comme un sou neuf et passer un savon

Muriel Gilbert est l’auteure de Que votre moustache pousse comme la broussaille ! - Expressions des peuples, génie des langues (Ateliers Henry Dougier, 2016).

Empreinte écologique

A compter du 2 août, l’humanité vit à crédit

Par Audrey Garric

Mercredi, nous aurons consommé toutes les ressources naturelles que la planète peut produire en une année. Ce « jour du dépassement de la Terre » intervient toujours plus tôt.

C’est une date fatidique et toujours plus précoce. Depuis mercredi 2 août, l’humanité vit à crédit : elle a consommé, en seulement sept mois, toutes les ressources naturelles que la Terre peut produire en une année. Jusqu’à la fin 2017, pour continuer à boire, à manger, à nous chauffer ou à nous déplacer, nous allons donc surexploiter les écosystèmes et compromettre leur capacité de régénération.

Ce « jour du dépassement de la Terre »(Earth overshoot day en anglais) est calculé chaque année par le Global Footprint Network, un institut de recherches international basé à Oakland (Californie), aux Etats-Unis. Grâce à plus de 15 000 données des Nations unies, il compare l’empreinte écologique de l’homme, qui mesure l’exploitation des ressources naturelles de la Terre, avec la biocapacité de la planète, c’est-à-dire sa capacité à reconstituer ses réserves et absorber les gaz à effet de serre. Selon ses calculs, la consommation de l’humanité dépasse de 70 % les ressources disponibles. Autrement dit, l’équivalent de 1,7 planète est nécessaire pour assouvir les besoins des humains.

Nous contractons cette « dette » car nous coupons des arbres à un rythme supérieur à celui de leur croissance, nous prélevons plus de poissons dans les mers qu’il n’en naît chaque année, et nous rejetons davantage de carbone dans l’atmosphère que les forêts et les océans ne peuvent en absorber. Les conséquences de cette surconsommation se font déjà sentir : déforestation, déclin de la biodiversité, pénuries en eau, acidification des océans, érosion des sols, accumulation des déchets ou encore élévation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère affectent l’ensemble du globe.

Une date toujours plus précoce

Encore excédentaire en 1961 avec un quart de ses réserves non consommées, la Terre est devenue déficitaire au début des années 1970. Et le jour du dépassement intervient toujours plus tôt. Cette date tombait le 5 novembre en 1985, le 1er octobre en 1998, le 20 août en 2009. Depuis le début de la décennie toutefois, l’accélération du calendrier est moins rapide. Reste qu’à ce rythme, nous aurons besoin de 2 planètes en 2030.

En cause dans cette fuite en avant : la croissance démographique mondiale, mais surtout des modes de vie toujours plus gourmands en ressources et dépendants des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz).

Tous les humains ne sont toutefois pas responsables dans les mêmes proportions. Avec le train de vie australien ou américain, il faudrait plus de 5 planètes pour vivre. Les Français, eux, en ont besoin de 3, les Chinois de 2,1, bien au-dessus de la frugalité indienne (0,6 planète). Rapporté aux ressources nationales, le Japon aurait besoin de sept fois son pays pour satisfaire sa consommation actuelle, l’Italie et le Royaume-Uni de quatre. Au total, l’empreinte écologique des habitants des pays développés est cinq fois supérieure à celle des pays pauvres.

« Notre planète est limitée, mais les possibilités humaines ne le sont pas. Vivre selon les moyens que nous accorde notre planète est technologiquement possible, financièrement bénéfique et notre seule chance pour un avenir prospère », avertit Mathis Wackernagel, le président de Global Footprint Network. Si nous parvenons à faire reculer la date du Jour du dépassement mondial de 4,5 jours chaque année, calcule l’ONG, nous retrouverons l’équilibre en consommant les ressources d’une seule Terre d’ici à 2030.

Indicateur imparfait mais pertinent

S’il a le mérite de sensibiliser le grand public, l’indicateur de l’empreinte écologique est critiquéPlusieurs études scientifiques ont montré qu’il simplifie la réalité et utilise des méthodes de calcul et des données parfois incomplètes. Il ne tient par exemple pas compte de la destruction de la biodiversité ou de l’épuisement des sous-sols et ne comptabilise pas directement la consommation d’eau.

« Comme tous les indicateurs agrégés, il pâtit de limites : c’est aussi le cas du PIB par exemple, remarque Dominique Bourg, philosophe et enseignant à l’université de Lausanne. Cela ne délégitime pas pour autant l’empreinte écologique : c’est un instrument pédagogique qui montre des tendances, à savoir que nous vivons au-dessus de nos moyens, et qui peut guider les gens vers le changement. »

« L’outil est imparfait mais reste pertinent. Il tend même à minimiser la réalité », confirme Aurélien Boutaud, consultant et coauteur de L’empreinte écologique (La Découverte, 2009). Selon lui, il a permis de « prendre conscience des limites planétaires » et de généraliser une forme de comptabilité par empreinte – carbone, eau, azote, ou biodiversité – qui « impute la responsabilité de l’impact environnemental au consommateur final »« Si on regarde les seules émissions de gaz à effet de serre, par exemple, on peut avoir l’impression que les pays riches les ont réduites. En réalité, ils en ont délocalisé une partie vers les pays pauvres, détaille-t-il. L’empreinte carbone de la France est ainsi d’environ 40 % supérieure à ses rejets carbonés. »

Réduire les empreintes carbone et alimentaire

Comment inverser la tendance ? D’abord, en limitant les émissions de gaz à effet de serre qui représentent à elles seules 60 % de l’empreinte écologique mondiale. Pour réussir à maintenir la hausse des températures bien au-dessous de 2 °C – objectif inscrit dans l’accord de Paris sur le climat de décembre 2015 –, « l’humanité devra s’affranchir des énergies fossiles avant 2050 », rappelle Mathis Wackernagel.

« L’enjeu est d’atteindre un pic des émissions d’ici à 2020, complète Pierre Cannet, le responsable du programme climat et énergie au WWF (Fonds mondial pour la nature) France, l’un des partenaires de l’opération. Ce point d’inflexion doit être trouvé pour la production d’électricité mais également dans la consommation des transports et de l’ensemble des activités industrielles. » Les mesures sont connues, qu’il s’agisse de plafonner puis réduire la production des centrales à charbon, de déployer plus rapidement les énergies renouvelables ou encore d’améliorer l’efficacité énergétique. Réduire les rejets carbonés de 50 % permettrait de reculer le « jour du dépassement » de près de trois mois.

Autre levier d’action : limiter l’empreinte alimentaire. « Pour cela, il est indispensable de stopper la déforestation, de diminuer notre consommation de produits dérivés des animaux, de lutter contre le gaspillage alimentaire et d’opter pour des modes de production plus durables, comme le bio, l’agroécologie ou la permaculture », avance Arnaud Gauffier, responsable agriculture et alimentation au WWF.

Signes encourageants

Le Global Footprint Network comme le WWF notent des signes encourageants. Ainsi, l’empreinte écologique par habitant des Etats-Unis a diminué de près de 20 % entre 2005 (son point le plus haut) et 2013 (les dernières données disponibles) grâce à la baisse des émissions de carbone et ce, malgré un mouvement de reprise économique. De même, la Chine, qui affiche la plus grosse empreinte écologique nationale dans le monde, développe massivement les énergies renouvelables, tandis que sa consommation intérieure de charbon est en baisse – malgré la construction de nouvelles centrales.

Dans l’Hexagone, la croissance des surfaces en agriculture biologique (+ 17 % en 2016) et de la consommation de produits bio (+ 22 % par les ménages à domicile en un an« constituent des signaux positifs » pour Arnaud Gauffier, même si « ces efforts sont encore trop faibles ».

« On n’a pas de pays qui se présenterait comme un champion de la révolution des modes de production, juge Pierre Cannet. Le risque est que les pays en développement voient leur empreinte écologique augmenter de manière rapide et que cette hausse ne soit pas compensée par une baisse suffisante de la pression des pays développés. Il faut parvenir à un équilibre. » Pour espérer vivre de nouveau, un jour, dans les limites de notre planète.

Les jeux olympiques à Paris en 2024

Événement LE PARISIEN

La piste royale

Participer, c’est bien, gagner, c’est mieux ! L’annonce par la ville de Los Angeles (Etats-Unis) d’un accord avec le CIO pour l’organisation des Jeux olympiques en 2028 équivaut implicitement à la confirmation de l’obtention par Paris de la compétition en 2024. Une formidable opportunité pour la capitale et plus largement pour le pays. Car si bon nombre d’organisateurs ont déchanté face à la facture finale des JO, la France dispose déjà d’une partie des infrastructures. La prudence des acteurs de la candidature qui se refusent à crier victoire avant l’officialisation finale est compréhensible. Il n’empêche, depuis hier soir, la piste royale est ouverte pour Paris, et rien ne semble pouvoir arrêter sa course.

sandrine lefèvre

Ne boudons pas notre plaisir ! Dans sept ans, en 2024, du 2 au 18 août, Paris organisera les Jeux olympiques*. Trois fois (1992, 2008 et 2012), la capitale avait perdu la bataille. Cette fois, elle va l’emporter. Los Angeles, seul rival qui restait en course (Boston, Hambourg, Rome et Budapest avaient tour à tour jeté l’éponge), a décidé, hier soir, de se tourner vers les Jeux de 2028, laissant la place à Paris. Dans sept ans, donc, le cœur des Français battra au rythme des JO, le plus grand événement sportif au monde.

Dans sept ans, des dizaines de sportifs tricolores rêveront encore plus que d’habitude de décrocher une médaille olympique. Dans sept ans, Paris pourra fêter le centenaire des derniers Jeux organisés dans la capitale, ceux de 1924 si chers au baron Pierre de Coubertin. Dans sept ans… Presque demain. Depuis que, le 11 juillet dernier, le Comité international olympique (CIO) avait validé le principe d’attribuer les JO de 2024 et de 2028 en une seule fois et demandé aux deux villes de s’accorder, l’annonce des Américains était attendue. Paris, persuadé de faire la course en tête et d’obtenir la majorité de voix en cas de vote le 13 septembre à Lima (Pérou), a opté, avec raison, pour le « 2024 et rien d’autre ».

Une simple validation le 13 septembre

Los Angeles, davantage en difficultés financières, a ouvert la voie au dialogue avec le CIO, obtenant une contribution pour organiser les Jeux en 2028 de 1,8Md$ (environ 1.5 Md€, soit plus que Paris) et la possibilité d’activer ses droits marketing quatre ans plus tôt.

Quelques étapes purement formelles restent à franchir jusqu’au 13 septembre, moment où les membres du CIO ne voteront que pour valider l’accord. « Los Angeles est d’accord pour organiser les Jeux en 2028, le processus peut officiellement commencer », souligne un proche du dossier. En langage CIO, cela signifie que la commission d’évaluation va désormais s’assurer que Los Angeles a toutes les garanties financières pour organiser les Jeux en 2028 puis le comité exécutif du CIO validera le tout.

Personne n’imagine un rebondissement. Sereinement, Paris et Los Angeles travaillent même désormais à un accord de coopération qui permettra d’ouvrir une nouvelle ère : celles de Jeux plus solidaires, plus économiques et plus écologiques. Avec, déjà, une certitude : ces premiers Jeux nouvelle génération auront bien lieu à Paris en 2024.

* Les Jeux paralympiques à Paris, auront lieu du 4 au 15 septembre 2024.

Des Jeux sur Seine, pour tous

La candidature de Paris a mis en avant le patrimoine de la capitale comme la Seine.

LA SEINE COMME TRAIT D’UNION

« 85 % des athlètes à moins de trente minutes du village olympique », tel est le leitmotiv du projet Paris 2024. La volonté a également été de privilégier les sites existants et de valoriser le patrimoine de la capitale puisque plusieurs compétitions se dérouleront au sein même des monuments les plus emblématiques.

Le tir à l’arc est ainsi prévu aux Invalides(voir infographie ci-dessus), le triathlon au pied de la tour Eiffel et l’escrime au Grand Palais. Des zones de célébration seront par ailleurs aménagées tout au long de la Seine.

Le pôle le plus important se situera de l’autre côté du périphérique, en Seine-Saint-Denis. Le village des athlètes verra le jour à L’Ile-Saint-Denis, au bord de la Seine et autour de la Cité du cinéma qui servira de zone de restauration. Le centre nautique — unique installation sportive pérenne à construire — sortira de terre en face du Stade de France, les deux sites étant reliés par une passerelle. Le reste de l’Ile-de-France n’a pas été oublié : Vaires-sur-Marne (Seine-et-Marne) accueillera par exemple le canoë et l’aviron, les Yvelines le cyclisme sur piste (Saint-Quentin-en-Yvelines) et l’équitation (au château de Versailles). Enfin, Marseille abritera les épreuves de voile.

UN BUDGET à MOINS DE 7 Mds€

Alors que les budgets des Jeux dévissent souvent (10,9 Mds€ à Londres, 32 Mds€ à Pékin), Paris promet une maîtrise des coûts, arguant que la plupart des sites existent déjà. Le budget se décompose en deux parties. La première concerne l’organisation (le Cojo) et est estimée à 3, 6 Mds€. Elle servira à livrer les Jeux et financer notamment l’installation des sites temporaires, l’hébergement et la restauration. Pour ce poste-là, aucun argent public mais une contribution du CIO (1, 5 Md€), les recettes de billetterie (1, 1 Md€) et le programme marketing (1 Md€).

La seconde partie, le budget hors Cojo, sert à payer tout ce qui restera après les Jeux, notamment le village olympique (1,2 Md€) et le centre nautique (108 M€). Ce poste-là est estimé à 3 Mds€, dont une moitié d’investissements publics répartis entre l’Etat (1 Md€), la Ville de Paris (145 M€), la région Ile-de-France (145 M€), le conseil départemental de Seine-Saint-Denis (67,4 M€), la Métropole, les établissements publics territoriaux Plaine Commune et Paris Terre d’Envol. L’autre moitié est financée par le privé.

HÉRITAGE POUR TOUS ET GROSSES RETOMBéES

Permettre aux Français — jeunes et moins jeunes — de pratiquer du sport en développant des programmes (notamment dans les écoles) et en rendant un meilleur accès aux structures sportives, c’est l’une des ambitions de Paris 2024. Avec un zoom en Seine-Saint-Denis, où la moitié des enfants qui rentrent au collège ne sait pas nager et où le centre nautique sera implanté et plusieurs piscines rénovées. Paris 2024 veut aussi améliorer l’accessibilité de la capitale aux personnes handicapées, développer les transports, construire des pistes cyclables et s’ouvrir sur le monde grâce à des programmes autour de l’environnement et de l’économie solidaire. Les Jeux à Paris, c’est surtout un héritage tangible : avec deux écoquartiers qui verront le jour, 4 000 logements construits dans le 93, 10,7 Mds€ de retombées économiques estimées et 247 000 emplois créés.

On voyait bien à son regard rieur qu’elle faisait une mauvaise blague

ÉVÉNEMENT LIBÉRATION

Jeanne Moreau : elle était une voix

L’actrice s’est éteinte lundi à 89 ans. Mythe d’une époque, créatrice insatiable, artiste totale, elle était Jeanne la comédienne, la réalisatrice, la chanteuse. Et surtout la femme amoureuse et libérée, comme celle de ses rôles cultes, de Catherine dans «Jules et Jim» de François Truffaut à Florence dans «Ascenseur pour l’échafaud» de Louis Malle.

Et pour vous, c’était qui, Jeanne Moreau ? On vient d’apprendre sa mort, on la savait souffrante et on n’ignorait rien de son âge, 89 ans, qu’elle n’a d’ailleurs jamais cherché à dissimuler, et pourtant, on est pris de court, être mortelle et malade n’a jamais été une raison suffisante pour mourir. Pris de court, on est aussi pris d’un flou. D’Orson Welles à François Truffaut, en passant par le metteur en scène de théâtre Klaus Michael, Gruber dont elle disait qu’il l’avait marquée à vie, ou Serge Rezvani et ses fameuses chansons, Jeanne Moreau comprend trop de planètes, on craint d’en oublier, on oublie forcément.

Etait-elle d’abord une voix enchanteresse, la plus belle voix du monde, qu’on reconnaît où qu’elle soit, un charme absolu et envoûteur, l’impossibilité d’y échapper lorsqu’on la croisait, que ce soit sur un écran, une scène de théâtre ou en chair et en os ? Ou la dernière grande diva, avec ce que cela suppose de caprices, de revirements et d’égocentrisme, mais aussi de jeux, de souplesse, d’invention et d’humour ? L’identifie-t-on plutôt à la Catherine libre et fatale de Jules et Jim chez François Truffaut, ou à l’Eva prostituée de luxe dans le film de Joseph Losey qui porte le nom du personnage ? Ou est-elle avant tout l’héroïne d’Orson Welles qui, simple spectateur, tombe amoureux d’elle dès 1950 lorsqu’il la voit sur scène à la première d’Othello ? Le théâtre était sa première passion, interdite par ses parents, il resta son fil conducteur et salvateur.

Jeanne Moreau n’a jamais cherché la notoriété. C’est ce qu’elle nous avait dit en 2012, quand on l’avait rencontrée au festival Premiers Plans d’Angers, dont elle était la marraine, tant elle aimait soutenir les premiers projets, l’avenir. Elle nous avait confié qu’elle était devenue actrice faute de devenir religieuse - elle avait perdu la foi - mais avec la même dévotion et ascèse que si elle était entrée dans les ordres, la même «absence de futilité» - c’étaient ses termes. Elle prétendait aussi qu’aucun de ses films ne dessinait son autoportrait et que ce qu’elle aimait le plus était qu’on l’oublie absolument derrière son personnage. Cependant, à travers tous ses rôles, c’est l’emploi un peu désuet de la femme fatale qui apparaît, même quand elle joue une institutrice dans Mademoiselle de Tony Richardson, l’un de ses films les plus méconnus. Ingénue ou jeune fille, elle ne l’a jamais été, même dans Touchez pas au grisbi, le polar archimisogyne de Jacques Becker, où Jean Gabin lui donne une gifle.

Jeanne Moreau est née à Paris dans un milieu contrasté, et a passé la plus grande partie de son enfance à Vichy. Sa mère était anglaise, danseuse de music-hall dans la troupe des Tiller Girls, et parlait le français avec un fort accent. Son père nourrissait la famille, au propre comme au figuré, car il tenait un restaurant. Il fit faillite et la famille retourna à Montmartre, vivre au cinquième étage d’un hôtel de passe. Elle disait qu’elle avait compris toute petite qu’elle n’avait pas été une enfant désirée, et qu’on avait même suggéré à sa mère de «faire passer le fœtus». Elle avait ajouté : «Bien sûr, ça change beaucoup de choses dans la vie», la première étant sans doute le lien à la maternité, dont elle clamait haut et fort qu’il lui était étranger. «Quand j’ai compris que les adultes, c’était ni fait ni à faire avec leurs histoires de jalousie, j’ai voulu devenir bonne sœur.»

C’est dans une école catholique qu’elle découvre le plaisir de la lecture à haute voix, et son génie pour capter l’attention d’un auditoire. Elle ne sait pas encore qu’elle est actrice, ni même que ce métier existe. Elle n’a jamais été au théâtre, n’a jamais vu de films, mais l’hôtel où vit la famille jouxte un cinéma, si bien qu’elle entend à travers les murs les voix de Pierre Fresnay et d’Yvonne Printemps. Adolescente, elle se rend en catimini avec des copines pour la première fois à une représentation d’Antigone de Jean Anouilh. C’est une révélation. Dès lors, elle s’appuie sur la complicité de sa mère pour prendre des cours de théâtre. Et n’éprouve pas d’autre difficulté pour devenir comédienne que l’interdit du père, qui la chasse de la maison quand il apprend via un article de presse accompagné d’une grande photo que sa fille joue indéniablement la comédie chaque soir. Jeanne Moreau : «Les putains m’aidaient beaucoup. Comme je n’avais pas d’argent pour prendre un taxi après le théâtre, elles m’indiquaient le meilleur chemin. Je les retrouvais dans un bar, rue Blanche, et elles me faisaient servir à manger» (lire aussi pages 10-11).

Le talent de la débutante est immédiatement reconnu. Non seulement un sociétaire de la Comédie-Française s’offre de la préparer gratuitement en quatre mois au concours du Conservatoire - où elle est reçue - mais son premier contrat est avec Jean Vilar, qui vient de fonder une troupe avec Alain Cuny, Maria Casarès, Michel Bouquet et Germaine Montero, et l’embarque pour être distribuée dans trois pièces, dans le tout jeune Festival d’Avignon, en 1947. Il y a des débuts plus incertains. La Comédie-Française l’arrache à Jean Vilar, elle s’échappe de la maison de Molière au bout de quatre ans car le théâtre lui semble trop «vaste», dira-t-elle, pour qu’elle accepte d’être recluse dans un seul lieu. «Je voulais être dans tous les théâtres du monde.»

Etre au Français ne lui interdit cependant pas d’accepter quelques propositions au cinéma. Sur son premier film, Dernier Amour, son inexpérience est telle qu’elle continue de jouer son personnage quand elle est hors champ ou que la caméra ne tourne pas, devant l’œil interloqué des techniciens. Oubliable, le film est cependant important, car c’est sur ce tournage qu’elle s’aperçoit qu’elle est enceinte de l’acteur Jean-Louis Richard, alors en tournée. Ils se marient le 27 septembre 1949, elle accouche de son fils, Jérôme, le lendemain et, deux heures plus tard, elle appelle son metteur en scène pour lui dire qu’elle est en pleine forme, prête à reprendre le travail. Elle retourne chez Vilar, fait sensation au côté de Gérard Philipe au Festival d’Avignon, devient une vedette sur laquelle on monte financièrement un film. On est dans les années 50, les films sont empesés, la Nouvelle Vague se fait attendre. Puis elle arrive, vive les tournages libres en décors naturels, où les gens parlent normalement et qui ne nécessitent pas vingt heures de préparation pour le moindre plan. Jeanne Moreau, désormais une star, ne s’y trompe pas : elle tourne la Baie des anges de Jacques Demy, accepte immédiatement de soutenir le jeune François Truffaut en faisant une apparition rigolote dans les Quatre Cents Coups - une dame qui court après son petit chien place Clichy - ou de figurer dans un des premiers Godard.

L’une des rencontres capitales est avec Louis Malle. On se souvient de son errance, la nuit, dans Ascenseur pour l’échafaud, de cabine téléphonique en cabine téléphonique, sous la musique de Miles Davis, attendant désespérément son amant, Julien, coincé dans un ascenseur. Capitale, car pour la première fois elle est filmée telle qu’elle est. Son visage n’est plus jugé «trop cerné, asymétrique», devant être rectifié pour correspondre aux canons. Jeanne Moreau est dans son élément. Elle vivra une passion avec le cinéaste, ils tourneront les Amants, qui fera un scandale incompréhensible aujourd’hui, avant de se séparer.

Dans ces années-là, l’autre rôle phare est bien sûr celui de Catherine dans Jules et Jim de François Truffaut, qu’il est impossible d’évoquer sans entendre le Tourbillon de la vie. La fameuse ritournelle n’a pourtant pas été écrite pour le film, mais sept ans plus tôt par Rezvani, en clin d’œil au couple qu’elle formait avec Jean-Louis Richard.

Le tournage de Jules et Jim est difficile, comme Jeanne Moreau l’expliquait à Libération en 2002 : «Il n’y avait plus d’argent. Un jour, un technicien s’est crashé en hélicoptère. On a dû interrompre le film. C’est à ce moment que François a dit, comme pour retrouver de l’élan : "On va chanter." C’était dans les Vosges, un grand chalet, il a fait venir un ingénieur du son pour un jour et, avec Rezvani à la guitare, j’ai chanté le Tourbillon. C’est le seul passage du film en son direct. Truffaut tenait énormément à ces quelques prises. Il n’a pas choisi la plus juste du point de vue des paroles et de la musique, mais celle où passait le plus de vie. Il est étonnant que cette chanson, composée bien avant Jules et Jim et pour une tout autre histoire, soit devenue le symbole du film, presque de François Truffaut lui-même…»

A moins qu’on préfère se souvenir de son amitié complice avec Marguerite Duras, avec qui elle partagea une Rumba des îles et chanta India Song sur une musique de Carlos d’Alessio, but beaucoup, et tourna notamment Nathalie Granger, avec un Gérard Depardieu en démonstrateur impeccable de machine à laver ? Elle l’incarna par la suite sans la singer sous la caméra de Josée Dayan.

On ne peut pas dérouler toute la filmographie de Jeanne Moreau, qui se confond pourtant avec sa vie entière. Un film, un amant, un amour. Tout va ensemble, il n’y a pas d’un côté la vie professionnelle et la vie intime, et ses grandes histoires d’amour - d’Orson Welles à William Friedkin, avec qui elle se maria brièvement - furent aussi des passions de cinéma. Ce qui frappe, c’est l’intelligence de ses choix. «Ah bon ?» aurait-elle dit.

La préméditation n’est pourtant pas son genre. Ses meilleurs films, tournés dans les années 60, ne lui rapportent pas un centime, et elle s’investit souvent financièrement pour que le tournage puisse continuer. Elle sauvera ainsi Jules et Jim. Mais elle peut aussi, de manière désintéressée, aider des cinéastes avec lesquels elle ne travaille pas.

Elle nous avait confié qu’elle avait recueilli Jean Eustache quand la Maman et la Putain avait été présenté à Cannes. «Il était d’une nervosité dingue. Dans cette période d’attente, il m’a appris un jeu de patience très difficile. Il l’a réussi trois fois de suite. Je lui ai dit : "Vous allez voir, ça va marcher."» Ils avaient plusieurs projets ensemble, dont une suite de la Maman et la Putain de quelques minutes, avec Bulle Ogier, sur une seule bobine si l’on en croit un article d’Hervé Guibert republié dans le recueil Articles intrépides. Jeanne Moreau avait ajouté : «Ce n’est pas toujours par négligence ou par manque d’argent qu’on ne fait pas un film. Un jour, c’est trop tard.»

Etre avec Jeanne Moreau, c’était la promesse d’une parole imprévue et mouvementée, pleine de détails qui soudainement prennent de l’ampleur et engagent dans une direction inconnue. C’était un écrivain, un écrivain oral qui avait besoin d’un interlocuteur pour exister, et maints éditeurs ont d’ailleurs tenté de lui faire écrire ses mémoires. Mais non ! disait-elle. «J’aimerais bien. La seule activité que je place plus haut que jouer la comédie est l’écriture.»

Depuis une poignée d’années, deux ans peut-être, Jeanne Moreau s’était éclipsée de la vie sociale et vivait dans une grande solitude. Son dernier film est une série de cinq courts métrages sous forme d’hommage, réalisés par Sandrine Veysset en 2013. Au théâtre, son ultime apparition fut son duo avec Etienne Daho : ils avaient adapté en musique Un condamné à mort de Jean Genet, avec qui elle fut amie - ils étaient «deux voyous», disait-elle en 2011, et elle lui servait «d’appât» pour les garçons. Ce spectacle restera le dernier choc scénique, et la preuve, s’il en fallait, qu’elle continuait d’adorer travailler avec plus jeune qu’elle.

On se souvient d’elle, sur le pas de la porte : on était arrivée chez elle, où on avait rendez-vous, on était face à elle, elle se disait surchargée de travail, harassée d’activités, elle était élégante dans son smoking blanc avec son brushing, mais on voyait bien à son regard rieur qu’elle nous faisait une mauvaise blague. Et que, désormais, elle vivait chez elle, recluse.

Une femme aux mille visages

Un glamour allégorique, une séduction inquiétante… Les «maîtres» de l’actrice ont cherché chez elle l’incarnation d’une féminité plurielle, complexe et totale.

Entretien au coin du feu, sur le tournage de Mademoiselle de Tony Richardson, en 1965 : Jeanne Moreau allume la cigarette de Marguerite Duras, avec le sourire entendu du plaisir partagé dans les volutes. Duras lui demande pourquoi elle ne voit jamais les rushs, ne regarde pas ses films, ne lit pas les articles qui paraissent sur elle : «Vous n’avez pas besoin d’un contrôle de vous-même sur vous-même ?» L’actrice répond : «Mais non, puisque je suis entourée de gens qui me contrôlent, qui me regardent. Moi, j’aime avoir des maîtres !» Quelques années plus tard, en 1972, devant un autre coin de feu, Duras filmera Moreau et Lucia Bosé déchirant le Monde du jour, tout juste reçu, pour le jeter dans les flammes. Nathalie Granger est le film de la fin du contrôle, avec ses deux sorcières impassibles qui n’ont plus besoin du monde et encore moins d’un maître.

La sorcière durassienne aura été l’un des visages de l’actrice aux 150 rôles : figure diabolique de femme que les femmes se réapproprient pour prendre l’histoire à rebrousse-poil. Ailleurs, Jeanne Moreau aura été simplement «la femme». Gardant toujours la liberté dans le cadre, face aux maîtres qu’elle se choisissait. Une réplique de Jules et Jim de François Truffaut définit ainsi son personnage le plus célèbre : «Catherine n’est pas spécialement belle, ni intelligente, ni sincère, mais c’est une vraie femme, une femme que tous les hommes désirent.» Et Rainer Werner Fassbinder, au moment de la filmer sous les traits de la patronne de bar Lysiane, dans son ultime Querelle (1982), disait : «Pour moi, dans mes fantasmes cinématographiques, Jeanne Moreau représente la femme. Et dans cette histoire, Lysiane est la femme.»

L’actrice raconte la préparation du tournage de ce film comme une série de rendez-vous d’abord manqués avec un démiurge absent. Le cinéaste la laisse avant les premières prises sans autres indications sur son rôle que celles trouvées dans le roman de Jean Genet qu’il transpose. Soudain, un assistant convoque Moreau pour jouer une scène non prévue, une fausse procession religieuse où la maquerelle est vêtue en madone, entourée d’une scène christique : «Tout à coup Rainer vient, me baise la main et on tourne. Là, je n’ai pas compris, mais j’ai senti ce qu’était Lysiane. Et maintenant que le film est tourné, je peux vous dire ce qu’elle est : la femme, la Vierge Marie, la maîtresse, la mère, l’enfant.» Femme totale, chantant le soir sur la scène d’un monde d’hommes entre eux, l’univers clos de la cruauté homosexuelle. Elle avait alors 54 ans, à l’apogée d’une séduction inquiétante, d’un glamour allégorique. On la revoit sortir de prison dans les Valseuses de Bertrand Blier (1977) et lancer à Dewaere et Depardieu : «Ça vous dirait de coucher avec une vieille ?» Ou encore au marin Querelle : «You know, I’ve dreamed a lot about your prick lately…»

Malgré ses nombreux premiers rôles, petits ou grands, des années 50, Jeanne Moreau n’aura jamais été un modèle de jeune première ni un archétype de la jeune fille. Elle jouera ses grands rôles de «femme fatale» à une époque, les années 60, où cette figure avait été déjà amplement canonisée par le film noir américain, donc livrée à l’imagination des metteurs en scène de façon déjà seconde, pervertie, fantasmatique et toujours plus adulte : chez Truffaut en Catherine ou en mariée sanglante, chez Jacques Demy en allégorie du hasard blond platine, chez Luis Buñuel, Joseph Losey ou Orson Welles. On croit la voir penser toujours à autre chose. Tout «grand rôle de femme» - comme il se dit - est aussi un jeu avec le désir des cinéastes, qui charrie sa galerie de clichés, ses fantasmes de possession : un écart souverain, une distance prise avec l’amour des maîtres.

Comment jouait-elle ? On dira trop vite qu’elle tendait à l’inexpressif, ramenant le ton à son degré le plus minimal, proposant son visage comme une énigme - dès 1954, elle jouait le Sphinx dans une pièce de Jean Cocteau, la Machine infernale. Et on verra en elle l’image même, forcément féminine, de la mélancolie d’un siècle d’après-guerre. Luis Buñuel disait d’elle que si un jour elle arrivait à être heureuse, elle cesserait d’être ce qu’elle est. En fait, comme la mythique actrice des mélodrames du muet Lillian Gish, qui avait aussi été en son temps «la femme», et sur qui elle avait personnellement enquêté pour un documentaire, Jeanne Moreau aura été une image du bonheur. Ce bonheur entravé, contredit, non vécu mais possible, à venir, espéré - indiqué par la liberté de ce jeu indifférent au cadre, cette liberté partagée avec le spectateur comme un encouragement : c’est le secret du sphinx Cinéma qui, tout comme la femme, n’existe pas, mais quand même rayonne et ravit.

Détérioration de la situation des sdf

EXPRESSO LIBÉRATION

Cet été, la moitié des sans-abri restés à la rue

Le «baromètre du 115» révèle ce mardi que sur 20 845 personnes ayant sollicité un hébergement entre le 10 juin et le 10 juillet, 10 632 n’ont pas été prises en charge.

La précarité ne prend décidément pas de vacances. C’est en été que la «dégradation de la prise en charge des personnes sans domicile» est la plus problématique, rappelle la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS, ex-Fnars) qui regroupe les associations de lutte contre l’exclusion, dont les plus importantes comme le Secours catholique, Emmaüs, l’Armée du salut.

Cette situation s’explique notamment par la réduction, «après l’hiver» et «faute de moyens suffisants» des capacités d’accueil dans les centres d’hébergement ou dans les accueils de jour, où les SDF peuvent se poser, prendre une douche, laver leur linge… Pour «objectiviser» cette grande détresse estivale des démunis, la FAS a mis en place depuis 2011 un «baromètre du 115», (le numéro d’urgence des sans-abri) qui analyse «les demandes et réponses»concernant l’hébergement d’urgence dans 41 départements. «Les résultats […] montrent une situation particulièrement alarmante à Paris, en Gironde et dans les Bouches-du-Rhône», indique l’étude publiée ce mardi, que Libération s’est procurée . Entre le 10 juin et le 10 juillet, 84 468 demandes d’hébergement ont été effectuées par 20 845 personnes, en augmentation de 17 % par rapport à la même période de 2016. Pire : sur les 20 845 personnes ayant sollicité un abri à la même période, 10 632 «n’ont jamais été hébergées, soit […] une hausse de 10 %».

«Abandon». Cette précarité à la hausse «touche la quasi-totalité des compositions familiales», indique le baromètre : hommes isolés, femmes seules, couples sans enfants, familles. Signe du manque de place dans les centres : à peine plus d’un tiers des demandes (37 %) ont effectivement «donné lieu à un hébergement» en cette période estivale , contre 53 % l’hiver dernier, quand l’offre de mise à l’abri est plus importante. «Cette gestion de la prise en charge des personnes sans abri en fonction du thermomètre est un non-sensElle contribue à dégrader la situation sociale et sanitaire des personnes à la rue. Dormons-nous dehors parce que c’est l’été ?» interroge Florent Guéguen, directeur général de la FAS, qui déplore «un abandon des plus faibles par la puissance publique».

Fait inquiétant : parmi les sans-abri ayant appelé le 115, on note une hausse importante des jeunes âgés de 18 à 24 ans. «Au total 13 205 demandes d’hébergement ont concerné 3 389 jeunes», affirme l’étude. «Cette hausse […] souligne la forte dégradation de la situation sociale et économique de ce public, touché notamment par les difficultés d’accès aux minima sociaux.» En effet, les moins de 25 ans n’ont pas droit au RSA, sauf s’ils ont un enfant à charge ou s’ils ont déjà travaillé pendant deux ans. Pour expliquer cette hausse de la précarisation des jeunes, la FAS pointe aussi«les ruptures de parcours à la sortie des services de l’aide sociale à l’enfance (ASE)».Selon Florent Guéguen, «d’un département à l’autre, il n’existe pas toujours une prise en charge spécifique de ces jeunes quand ils sortent à 18 ans de l’ASE, sans ressources et sans logement». Il y a une dizaine d’années, une étude conjointe de l’Ined et de l’Insee (1) avait déjà souligné une surreprésentation, parmi les sans domicile fixe, de personnes ayant été placées dans des foyers ou des familles d’accueil pendant leur enfance. En cas de difficultés, ces anciens de l’ASE ont moins de possibilités que les autres de mobiliser une solidarité familiale et basculent plus brutalement dans la grande précarité.

Hôtels. Autre fait saillant du «baromètre été 2017» de la FAS : la forte hausse (+ 23 %) des demandes venant de familles .10 092 personnes sont concernées et «parmi elles on compte 5 328 enfants mineurs». Selon l’étude, 48 % d’entre elles n’ont «jamais été hébergées». La faute à un système pensé il y a une trentaine d’années à une époque où l’immense majorité des SDF étaient des hommes seuls isolés. Les centres ne sont plus vraiment adaptés à la précarité multiforme touchant aussi des familles avec enfants. Parmi elles, beaucoup de réfugiés, mais on note aussi une augmentation d’appels au 115 venant de ménages qui ont perdu leur logement après une expulsion locative ou une séparation conjugale. Lorsqu’elles parviennent à obtenir une prise en charge, «les familles sont principalement à l’hôtel (à 60 %) contre 34 % pour la population totale». Tous chiffres confondus, le baromètre 2017 conclut à «une détérioration des conditions d’hébergement».

(1) «Influence des événements de jeunesse et héritage social au sein de la population des utilisateurs des services d’aide aux sans domicile», Economie et statistique, octobre 2006.


Plusieurs expulsions locatives traumatisantes illustrent l’absence d’une prévention efficace

Par Isabelle Rey-Lefebvre du Monde

L'été est la saison des mauvais coups pour les locataires en difficulté. La trêve hivernale est loin, les enfants ne vont plus à l’école, les pouvoirs publics en profitent pour exécuter les jugements d’expulsion... Selon la Fondation Abbé Pierre, l’année 2016 a battu un triste record, 15 222 expulsions locatives avec le concours de la force publique contre 10 132 en 2013, soit un bond de 50% en trois ans. Il s’agit avant tout d’économiser les deniers publics car, faute d’exécuter une décision de justice, l’Etat doit indemniser les propriétaires lésés. Mais le raisonnement est à courte vue.

Ces mises à la rue n’épargnent même plus les personnes âgées ou les familles : « Dans nos permanences, nous voyons de plus en plus de retraités menacés d’expulsion, et c’est toujours d’une violence inouïe », s’insurge Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au Logement (Dal).

Rien que « quelques minutes » pour faire ses bagages

Le 26 juillet après-midi, comme le révèle le quotidien La Dépêche du Midi, Yvette Catelain, qui porte allègrement ses 82 ans, s’est retrouvée à la porte de chez elle, sur le trottoir, avec une valise, quelques victuailles entassées dans un sac de congélation et une adresse pour deux nuits dans un foyer social. « Je n’ai eu que quelques minutes pour faire mes bagages, dans la panique j’ai oublié mon portable »,raconte l’octogénaire.

Cela fait trente ans qu’elle est locataire dans cette copropriété du quartier populaire Le Masson, à Montpellier : « Après mon divorce, j’ai conservé cet appartement, je n’aurais pas dû, il est trop grand et trop cher », admet-elle. Pendant des années, Yvette a ponctuellement payé son loyer de 700 euros par mois pour quatre-pièces, mais sa retraite de 1 000 euros n’y a pas suffi. Après avoir englouti le modeste héritage de son frère, les dettes se sont accumulées.

Pourtant, Yvette a multiplié les démarches : aide judiciaire pour se défendre lors de la procédure, qui n’a cependant pas empêché la décision d’expulsion ; dossier de surendettement à la Banque de France ; bénéfice du droit au logement opposable... « Mais quand je faisais des demandes de logement social, on me répondait que je n’étais pas prioritaire ».

Elle a toutefois eu deux propositions d’appartements qu’elle a déclinées : « Les escaliers m’ont rebutée, à cause de ma difficulté à me mouvoir. Aujourd’hui, je regrette ». La voilà réfugiée chez l’une de ses filles qui n’a qu’un petit appartement : « Je suis en dépression, je vais de médecin en médecin. »

Drames

« Théoriquement, les services sociaux doivent proposer des solutions pour éviter ces drames, mais il y a beaucoup de dysfonctionnements », pointe Jean-Baptiste Eyrault. C’est ce que montre le cas de Nadine Zuili, 85 ans. Le 12 juillet au matin, à son retour de courses, elle trouve sa porte close, les serrures changées et un avis d’expulsion placardé. Ses voisins la recueillent, hagarde, dans l’escalier avec, pour tout viatique, un bon pour deux nuits à l’hôtel.

Nadine est connue dans son quartier de Paris, Quai de la Loire, le long du bassin de La Villette, où elle habite depuis trente ans. Cette ancienne universitaire à l’esprit vif fait du soutien scolaire dans un café associatif, à quelques pas de là. « Je savais qu’elle avait des difficultés financières, mais on ne s’attendait pas à ça », confie l’une de ses amies. Nadine Zuili avait contracté des dettes auprès de l’Urssaf à la suite de la création d’une maison d’édition.

Ses déboires l’ont poussée en 2006 à vendre son appartement de 57 met le nouveau propriétaire lui a alors consenti un bail à vie, au loyer raisonnable pour le quartier, de 750 euros plus 150 euros de charges, soit 900 euros par mois, prélevés sur son compte, ce qui, avec sa retraite de 2 700 euros par mois, était à sa portée.

Durcissement du système

Mais le paiement n’a pas été régulier et un jugement ordonnant son expulsion a été rendu en novembre 2014, pour une dette de 6 000 euros. « Nadine a tenté de s’expliquer mais n’a pas réussi à se faire entendre des autorités », témoigne son amie.

Piètre gestionnaire, elle a, en 2016, été placée sous curatelle renforcée auprès de la fondation Casip Cojasor, censée administrer son argent et la protéger... Résultat : voilà près de trois semaines qu’elle séjourne à hôpital Lariboisière, une solution traumatisante et bien plus coûteuse pour la collectivité que la maintenir dans son logement. Heureusement, la mairie de l’arrondissement, alertée par l’association Dal, s’active pour lui trouver un logement.

Plusieurs circulaires administratives, la plus récente datant du 22 mars 2017 et signée par quatre ministres, recommandent, dans ces situations, de prévenir, en amont, les risques de difficulté de paiement des locataires : ces exemples montrent que le système aurait plutôt tendance à se durcir.



Images du jour

Quartier libre  ce soir avec un restaurant et une balade près de la cathédrale. Jogging ce matin au parc de l'orangerie où j'ai pu constater que la petite bibliothèque pour tous brûlée il y a deux ans avait été réinstallée.
Vu ce film, les écumeurs avec J. Wayne, M. Dietrich et R. Scott  nième adaptation sur les chercheurs d'or en Alaska. Pas un chef d'oeuvre mais divertissement plaisant.
Pense bien à toi

L’Etat joue un milliard au poker moteur

ÉVÉNEMENT LIBÉRATION

En annonçant une possible transaction pour enfin faire payerà Google une partie de ses impôts en France, le gouvernement plaide le pragmatisme mais ouvre la voie à une fiscalité négociée.

Un bon accord plutôt qu’un mauvais procès. En faisant preuve d’un pragmatisme fiscal non dissimulé, le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, en a surpris plus d’un. «Personne ne souhaite un long contentieux qui retarde le recouvrement de l’impôt. Si Google est prêt à entrer dans une démarche sincère auprès du gouvernement français pour régulariser sa situation dans le cadre d’un accord transactionnel intelligent pour l’entreprise mais aussi pour les deniers publics, notre porte est ouverte». Une déclaration auxEchos du 25 juillet, douze jours seulement après une décision du tribunal administratif de Paris. Ce jour-là, les magistrats déboutaient l’administration fiscale qui réclamait la bagatelle de 1,1 milliard d’euros à Google France. Cette somme recouvre, selon Bercy, l’impôt sur les bénéfices et la TVA escamotés par le moteur de recherche entre 2005 et 2010. Or ce jugement était attendu avec une impatience non contenue tant par le fisc que par les géants de l’Internet regroupés par commodité sous l’acronyme «Gafa», pour Google Amazon, Facebook, Apple.

Et pour cause… Depuis plusieurs années, cette bande des quatre, mais aussi le site de réservation en ligne Booking.com ou encore Microsoft, est au cœur d’un bras de fer à plusieurs dizaines de milliards d’euros. Il s’agit, pour les pouvoirs publics, d’obtenir le paiement de l’impôt là même où ces sociétés sont installées et en proportion de leurs bénéfices réels. Mais à la différence de l’industrie classique, ces entreprises vendent essentiellement des services numériques difficiles à localiser.

Grâce à ce flou, les Gafa sont devenus des virtuoses de l’optimisation fiscale, technique qui consiste à utiliser au maximum les possibilités ouvertes par la législation de chaque pays pour s’acquitter du minimum d’impôts. Google s’adonne, sans modération, à ce que les fiscalistes appellent le «double irish». Il ne s’agit pas d’une boisson forte mais d’une méthode qui permet de faire remonter la plus grande partie du chiffre d’affaires et des bénéfices de Google France à Google Irlande, siège européen de la société. Il n’en subsiste d’ailleurs qu’une partie, car l’algorithme du moteur de recherche et sa propriété intellectuelle sont, eux, logés aux Bermudes, où le climat fiscal est particulièrement clément. Google Bermudes facture donc à Google Irlande une coquette redevance pour l’utilisation de ses services. Ce qui permet, en deux étapes, de transférer une partie des bénéfices réalisés en Europe au fin fond des Caraïbes.

Résultat, la France, comme la plupart de ses voisins européens, voit lui échapper chaque année plusieurs milliards de recettes fiscales qui seraient bien utiles pour boucler un budget en perpétuel déficit. En outre, lorsque ces entreprises paient peu ou pas d’impôt, elles en retirent un avantage concurrentiel non négligeable. Difficile par exemple pour la Fnac ou le site français de vente en ligne Sarenza (lire page 4),dont les bénéfices sont imposés à 33 %, de lutter à armes égales contre Amazon, dont le taux effectif d’imposition ne dépasse pas 5 % (lire encadré).

En France, l’affrontement a commencé il y a une dizaine d’années. Tout est parti d’un immeuble anonyme de Pantin (Seine-Saint-Denis) qui abrite la Direction des vérifications nationales et internationales (DVNI). Une sorte de GIGN des impôts. Ses 514 agents pratiquent la pêche au gros. En clair : l’évasion fiscale des grandes entreprises, souvent organisée par des cabinets d’audit et d’avocats de renom. En 2015, les services de la DVNI ont notifié pour 5,8 milliards d’euros de redressement.

Or, depuis un certain temps, les vérificateurs ont observé un décalage saisissant entre le chiffre d’affaires déclaré par Google en France et le volume d’affaire qu’il brasse. Le moteur de recherche est en effet l’un des premiers opérateurs de publicité en ligne de l’Hexagone. Grâce à la vente de mots clés et de liens sponsorisés qu’il propose aussi bien aux grandes entreprises qu’aux commerçants de quartier. En juin 2011, la Direction nationale des enquêtes fiscales (DNEF) voisine de palier de la DVNI, dégaine donc le «L16B». Dans le jargon fiscal, il s’agit d’une perquisition qui n’a rien à envier à celles menées par les policiers «On arrive tôt le matin à une cinquantaine et on veille à ce que plus personne n’ait accès aux ordinateurs pour éventuellement effacer des données. Pendant ce temps, l’entreprise joue la montre en appelant ses avocats pour tenter de retarder le plus possible la saisie de documents», détaille un ex-agent de ce service. Ce jour-là, les agents du fisc repartent avec plusieurs teraoctets de données et notamment de nombreux mails entre Google France et Google Ireland. C’est sur la base de ces documents que la filiale française écope d’un redressement fiscal d’1,1 milliard d’euros, qu’elle conteste.

Pour sa défense, Google répond qu’il n’est «qu’un service support»du siège européen installé en Irlande. «On fait de la pédagogie. Notre rôle est de sensibiliser les entreprises du numérique, mais en aucun cas de conclure des ventes», assure à Libération un porte-parole de l’entreprise. Les contrats seraient donc négociés et conclus à Dublin, ce qui justifierait que le chiffre d’affaires réalisé en France remonte au siège irlandais. L’avantage est double : pas d’impôt payé en France et une contribution réduite en Irlande, où l’impôt sur les bénéfices, 12,5 %, est près de trois fois moins élevé que dans l’Hexagone. Qu’importe si Google possède, à deux pas de la gare Saint-Lazare à Paris, un imposant QG installé dans un bel hôtel particulier. A l’intérieur, pas moins de 700 salariés s’y activent.

En ouvrant la porte à une possible transaction (le paiement d’une somme forfaitaire contre l’abandon de toutes les poursuites), le ministre de l’Action et des Comptes publics a d’abord jeté un froid dans sa propre administration. Un contrôleur ne décolère pas : «On ne fait pas de transaction à ce stade avant un appel devant le Conseil d’Etat. Sans compter que les perquisitions ont permis de démontrer les flux financiers entre Google France et Google Ireland.»

L’ancien secrétaire d’Etat au Budget Christian Eckert (2014-2017), qui a vu passer le dossier sur son bureau, est lui aussi extrêmement circonspect sur cette technique qui consiste à remplacer la sanction par une discussion. «Je suis très réservé sur cette notion de transaction qui peut donner lieu à tous les types de tripatouillages imaginables. Sans compter que ça donne un pouvoir important au ministre.»

Un avocat fiscaliste parisien ayant pignon sur rue et peu enclin à plaider en faveur de l’administration fiscale, s’insurge lui contre les conséquences du jugement du tribunal administratif : «C’est tout de même curieux qu’il n’ait pas une approche plus pragmatique compte tenu des échanges de mails qui ont été trouvés entre Google France et Google Ireland. On va se retrouver dans une situation à la luxembourgeoise, dans laquelle les entreprises négocient à l’avance leur imposition.»

Enfin, la décision des juges administratifs et la proposition de Darmanin vont sérieusement compliquer la tâche du Parquet national financier, qui a ouvert une enquête préliminaire sur Google. En 2013, l’administration fiscale, en marge de son opération de contrôle, a transmis le dossier à la justice pour «blanchiment de fraude fiscale». Un délit qui ouvre la voie à des sanctions pénales en plus du redressement fiscal.

Le 25 juin 2016, une nouvelle perquisition, spectaculaire par le nombre de pandores mobilisés, est menée au siège français du moteur de recherche. Pour préparer l’opération, baptisée «Cactus», les policiers de l’Office central de lutte contre les infractions fiscales et financières (Ocliff) ont travaillé plusieurs semaines sur un intranet sécurisé, dans le but d’éviter les fuites. Ils se sont même procurés les plans de l’immeuble, afin de savoir précisément dans quels bureaux ils iraient saisir des documents. Faute de délit à se mettre sous la dent, la poursuite de l’enquête risque d’être compromise. «Ils vont s’amuser, maintenant, pour caractériser l’élément intentionnel de la faute», constate, un rien désabusé, l’avocat fiscaliste parisien.

Pour sa défense, Google ne pourra même pas compter sur la solidarité des entreprises françaises du numérique, qui, elles, paient leurs impôts plein pot en France. Jean-Baptiste Danet, le président de l’association Croissance plus, qui regroupe les pépites hexagonales du Net, est particulièrement remonté : «Les Gafa ont été conçus dès le départ pour échapper à toute fiscalisation. C’est tout de même stupéfiant qu’il faille se battre pour leur imposer des taxes, alors qu’ils profitent de nos infrastructures. Quand on travaille dans un pays, la règle est tout de même  de contribuer à son modèle social. Il est peut-être temps, maintenant, de montrer les muscles.» A condition de parvenir à une harmonisation fiscale européenne. Or à Bruxelles, le chemin est encore long.

C’est un privilège de l’administration fiscale, que n’a aucun autre service de l’Etat. Le ministre du Budget, et lui seul, peut décider de l’opportunité des poursuites en matière fiscale. C’est ce que l’on appelle le «verrou de Bercy». Habituellement, c’est le procureur de la République qui a le monopole de l’accusation en matière pénale. Le Conseil constitutionnel a confirmé cette exception il y a un an. La semaine dernière, des députés communistes, France insoumise, socialistes et «constructifs» ont tenté d’en venir à bout. Ils ont échoué d’une courte majorité. Mais un ancien locataire de Bercy, qui était favorable à la suppression de ce verrou, juge aujourd’hui que «la justice est mal outillée devant les montages fiscaux» et qu’elle «prononce souvent des peines inférieures aux sanctions fiscales».

Éditorial

Amazon, Facebook, Google, Apple, Netflix… Vous les utilisez plusieurs fois par jour. Des centaines de fois par jour. Ils ont au moins quatre points communs : ils sont américains, révolutionnent les services et la communication, façonnent l’avenir, et sont aussi doués dans leurs affaires que dans leur jeu de cash-cash avec les fiscs européens. Il faut que ces pratiques, certes permises par nos politiques fiscales, cessent. Et pas pour le seul plaisir de taxer. La loi, c’est la loi, et la différence entre l’optimisation et l’évitement fiscal est de moins en moins nette. Ces entreprises doivent participer au financement des infrastructures qu’elles utilisent, à la qualité de l’enseignement dont elles profitent, etc. Et elles doivent être imposées comme les entreprises européennes. Sinon le jeu de la «concurrence libre et non faussée», mantra de l’UE, est biaisé et peut empêcher l’envol des Gafa locaux. Il s’agit bien ici d’un problème qui déborde de nos frontières hexagonales : rien ne sera possible sans une approche harmonisée au niveau européen. A minima. Mais taxer, si on y parvient, ne suffira pas à définir une politique commune en matière numérique. On a beau jeu de s’enorgueillir des Silicon Paris, des Silicon Berlin, de Criteo, de Qwant et Spotify, il n’y a qu’une seule Silicon Valley. Souvenez-vous de Dailymotion, né avant YouTube, plombé par ses plus récents propriétaires. Ou Ericsson et Nokia, davantage vendus chez les antiquaires que dans les boutiques de téléphones. L’Europe continue à jouer en Ligue 2. Si elle veut exister à l’avenir, elle doit offrir une alternative à ces géants dans les secteurs comme la blockchain, l’intelligence artificielle…

Mais quelle alternative ? Pour quoi faire ? Et comment ? Il devient plus qu’urgent de se poser ces questions : elles sont aussi essentielles que le débat sur nos valeurs communes, notre défense, notre agriculture, etc. Taxer Google peut être un début de réponse. Mais n’avoir pour politique numérique que la taxation des Gafa serait in fine le terrible aveu d’un échec de l’Europe devenu dominion numérique américain.

Entretien

Pascal Saint-Amans, le directeur du centre de politique et d’administration fiscales de l’OCDE, est chargé par le G20 de lutter contre l’optimisation fiscale et les pertes de recettes qu’elle engendre pour les Etats.

QUELS SONT LES MÉCANISMES D’OPTIMISATION FISCALE UTILISÉS PAR LES GAFA ?

Il y a d’abord un niveau de montages fiscaux agressifs mis en place par des entreprises qui ne sont pas exclusivement dans le numérique, comme Apple. Le mécanisme consiste à dissocier la propriété intellectuelle du lieu de vente du produit. Un peu comme si Vuitton localisait le design de ses sacs à Singapour et les vendait en Chine, où le profit est peu taxé.

Les entreprises du numérique, elles, n’ont souvent pas de présence physique sur un territoire. Or, les règles de la fiscalité internationale prévoient qu’une société commerciale est taxable uniquement si elle possède un établissement stable dans un Etat. L’administration fiscale a considéré que les contrats publicitaires de Google pour la France étaient conclus en France. Mais Google répond qu’ils sont signés en Irlande (lire page 4). Or, la jurisprudence est constante. Si les contrats sont signés en Irlande, alors on ne peut pas considérer qu’il existe un établissement stable en France. Ce montage peut paraître déplaisant, mais il passe au regard de la convention fiscale franco-irlandaise.

CETTE SITUATION PEUT-ELLE PERDURER LONGTEMPS ?

La convention fiscale multilatérale signée par 70 Etats, dont les Pays-Bas et Singapour, répare cette faille. Elle n’a cependant pas encore été adoptée par l’Irlande, ni par la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

COMMENT IMPOSER LES GAFA COMME LES AUTRES ENTREPRISES ?

Il faut trouver le moyen de les taxer au-delà de leur présence physique. Nous avons, à l’OCDE, reçu un mandat pour produire des propositions d’ici à avril 2018. Nous pourrions essayer de taxer à partir des données collectées et du nombre de clients, mais cela semble compliqué à mettre en œuvre. La piste sur laquelle nous travaillons serait un impôt sur le chiffre d’affaires, réalisé sur un territoire donné.

Le verrou de Bercy

C’est un privilège de l’administration fiscale, que n’a aucun autre service de l’Etat. Le ministre du Budget, et lui seul, peut décider de l’opportunité des poursuites en matière fiscale. C’est ce que l’on appelle le «verrou de Bercy». Habituellement, c’est le procureur de la République qui a le monopole de l’accusation en matière pénale. Le Conseil constitutionnel a confirmé cette exception il y a un an. La semaine dernière, des députés communistes, France insoumise, socialistes et «constructifs» ont tenté d’en venir à bout. Ils ont échoué d’une courte majorité. Mais un ancien locataire de Bercy, qui était favorable à la suppression de ce verrou, juge aujourd’hui que «la justice est mal outillée devant les montages fiscaux» et qu’elle «prononce souvent des peines inférieures aux sanctions fiscales».

Les sites français en ligne en ont plein les bottes

Les sites de vente en ligne qui s’acquittent de leurs impôts en France, tel Sarenza, dénoncent la concurrence déloyale qu’ils subissent.

Stéphane Treppoz est un enfant d’Internet. Il a dirigé dans les années 2000 l’un des premiers fournisseurs d’accès, AOL France, avant de créer le site de vente de chaussures en ligne Sarenza.com dont il est le président du directoire. Aujourd’hui, l’entreprise réalise 250 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont 125 hors de France. Depuis ses débuts, Treppoz assure avoir refusé les montages d’optimisation fiscale qui lui étaient proposés tout comme les projets de délocalisation. Sa plateforme logistique est, d’ailleurs, installée en Seine-et-Marne. Aussi s’insurge-t-il contre le fait que certaines entreprises «s’arrangent pour ne pas faire de bénéfices en France. Alors que l’impôt sur les sociétés représente 10 % des recettes de la nation, soit l’équivalent du budget de l’éducation nationale et des armées».

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Le chef d’entreprise est particulièrement remonté contre l’un de ses concurrents : Amazon. Chiffres à l’appui, il détaille «la distorsion de concurrence» dont bénéficierait le géant américain du commerce en ligne. «Sur une paire de chaussure à 100 euros, ma marge bénéficiaire nette est de 10 euros sur lesquels je paie 33 % d’impôt sur les sociétés, soit 3,33 euros. Or, sur cette même paire de chaussures, mon concurrent ne s’acquitte pas de ces 3,33 euros, ce qui lui permet de baisser ses prix, d’augmenter ses profits ou encore d’investir en recherche-développement et en conquête de nouveaux clients.»Il demande à ce qu’Amazon soit fiscalisé normalement en France et paie «rétroactivement ce qu’il n’a pas payé jusqu’au dernier centime».

Sarenza n’est pas le seul à protester. Lorsqu’il était encore à la tête de la Fnac, Alexandre Bompard s’était lui aussi élevé contre Amazon et sa «stratégie d’évitement fiscal créant une concurrence déloyale avec les autres acteurs». Reste que le site américain de vente en ligne a des arguments à faire valoir, notamment en matière de créations d’emploi. Il possède quatre centres logistiques en France et emploie 2 500 salariés. Il devrait en ouvrir un cinquième près d’Amiens (Somme) dans les prochaines semaines.

L’ancien secrétaire d’Etat au Budget, Christian Eckert, se souvient d’avoir été approché il y a deux ans par des parlementaires, alors qu’Amazon était déjà dans le collimateur du fisc français pour un redressement de l’ordre de 200 millions d’euros. «Ils me demandaient : "Pourquoi ne pas transiger avec eux ? Ils envisagent de construire une unité dans ma région…" Nous n’avons cependant jamais donné d’instruction à nos services.» A ce lobbying sur les jobs créés par Amazon, Stéphane Treppoz oppose ses propres craintes quant à l’impact du site marchand sur l’emploi. «En France, le secteur de la distribution compte 1 million de salariés. La moitié d’entre eux sont en risque dans les dix ans à venir.» Visiblement sensible aux critiques, Amazon a décidé en août 2015 d’ouvrir une filiale en France afin que ses ventes ne transitent plus par le Luxembourg. Mais l’entreprise précisait à Libération, en octobre 2016, que ses bénéfices restaient «très faibles en France».

Le CETA jugé compatible avec la Constitution

C'est une décision particulièrement attendue par les organisations non gouvernementales (ONG), une partie de la gauche, et tous ceux s'inquiétant des excès du libre-échange. Lundi 31  juillet, le Conseil constitutionnel, saisi en février par plus de soixante députés de gauche, a statué à propos de l'accord de libre-échange entre l'Union européenne (UE) et le Canada (AECG, soit CETA en anglais). Résultat : les membres du Conseil constitutionnel estiment que ce dernier n'est pas contraire à la Constitution française. " Au terme de son analyse, et dans le strict cadre de son examen de constitutionnalité d'un accord qui, pour une large partie, relève de la compétence exclusive de l'Union européenne, le Conseil constitutionnel a jugé que celui-ci n'implique pas de révision de la Constitution ", indique le communiqué publié lundi.

Cette décision est inédite, car c'est la première fois que le Conseil constitutionnel se saisit d'un traité commercial signé par Bruxelles, et dont l'essentiel porte sur des compétences exclusives de l'UE. En la matière, c'est donc à la Cour de justice de l'Union européenne de se prononcer. Mais les discussions autour de ce traité de " nouvelle génération " sont politiquement sensibles. Il va en effet bien au-delà des traités de libre-échange classiques, en visant à réduire les barrières " non tarifaires " entre le Canada et l'Europe. Pour ses promoteurs, il offre l'opportunité de gonfler de 25  % les échanges entre l'UE et le Canada. Pour ses contempteurs, notamment les ONG et une partie de la gauche qui le vouent aux gémonies, il représente le risque d'une régression en matière de standards sociaux et environnementaux.

Dans le détail, le Conseil s'est penché sur quatre grandes questions, en distinguant ce qui relève des compétences exclusives de l'UE - soit l'essentiel du traité -, des compétences partagées avec les Etats. Sur le premier volet, il a vérifié que l'accord, dans son ensemble, ne remet pas en cause " l'identité constitutionnelle de la France ". Un principe fort, sur lequel le conseil se garde le droit de se prononcer, à l'avenir, à propos des prochains traités commerciaux signés par l'Europe.

Tribunal d'arbitrage

Le Conseil s'est en outre penché sur le sulfureux mécanisme institué par le CETA pour régler les différends entre les investisseurs et les Etats membres. C'est ce point, qui relève des compétences partagées, que les ONG et la gauche dénoncent vigoureusement. Ce tribunal d'arbitrage permettra en effet à des entreprises canadiennes d'attaquer des Etats européens en justice si elles estiment que des décisions publiques sont contraires aux obligations du traité. Dans une note rédigée par des juristes, l'ONG Foodwatch, en collaboration avec l'Institut Veblen et la Fondation pour la nature et l'homme (FNH, ex-Fondation Hulot), estiment que cela rompt le principe constitutionnel d'égalité, puisque les entreprises françaises n'auront pas accès à ce tribunal.

Le Conseil constitutionnel, lui, juge qu'il n'y a rien de contraire à la Constitution. Il rappelle que le tribunal " ne peut ni interpréter ni annuler les décisions prises par les Etats ", que ses pouvoirs sont " limités au versement de dommages pécuniaires et à la restitution de biens ", et que suffisamment de règles d'éthique encadrent son fonctionnement. Dans ces conditions, il considère que le " principe d'égalité " n'est pas enfreint, et que l'accord " ne méconnaît pas les conditions d'exercice de la souveraineté nationale ".

Les membres du Conseil se sont également prononcés sur le principe de précaution. Là encore, les opposants au CETA regrettent l'absence de toute mention à ce principe dans l'accord, pourtant consacré dans la Constitution française depuis 2005 (par le biais de la Charte de l'environnement). Mais le Conseil constitutionnel estime néanmoins que le principe de précaution est garanti, puisque celui-ci est protégé par le droit de l'Union européenne s'appliquant dans ce cadre.

Commission contestée

Dernier point sensible : l'application provisoire. Après un processus de négociations long de sept ans, retardé par l'opposition de certains Etats membres, le CETA a été validé le 15  février par le Parlement européen. Même s'il doit encore obtenir l'assentiment des trente-huit Parlements nationaux et régionaux des pays membres pour entrer en vigueur, le feu vert des eurodéputés permettra son application partielle à partir du 21  septembre.

Là encore, cette mesure est vivement contestée par les opposants au CETA. Elle portera uniquement sur les dispositions relevant de la compétence exclusive de l'UE (soit plus de 90  % du traité), comme celles concernant l'accès au marché. Le très controversé volet sur l'arbitrage, avec des tribunaux privés censés trancher des différends entre multinationales et Etats, n'en fera pas partie. Dès lors, le Conseil, qui ne s'oppose pas à cette application, rappelle que l'accord n'est pas " irrévocable ", qu'il ne touche pas un domaine " inhérent à la souveraineté nationale " et surtout, qu'il est possible " d'interrompre cetteapplication provisoire en cas d'impossibilité d'une partie de le ratifier ". A savoir, les Parlements nationaux qui devront valider le texte.

" Cette décision porte uniquement sur la constitutionnalité de l'accord, et non pas sur son bien-fondé ou son intérêt pour l'Europe et la France, décrypte un fin connaisseur de la prose constitutionnelle. Le risque est que les partisans, comme les opposants à cet accord, lui donnent une portée politique qu'elle n'a pas. "

Il faudra encore plusieurs années avant que l'ensemble des Parlements nationaux et régionaux valident à leur tour le CETA. Que se passera-t-il si l'un d'eux vient à dire non ? Difficile à dire, car cela ne s'est jamais produit. En France, le traité est vivement critiqué de l'extrême gauche à l'extrême droite en passant par les écologistes, une partie de la droite et de la gauche. Début mai, le président Emmanuel Macron, qui défend le CETA, s'est néanmoins engagé à reconsidérer sa position si son impact était jugé négatif par une commission d'experts nommée pour l'occasion.

Sa composition a été détaillée le 6  juillet par le premier ministre Edouard Philippe. Ses neufs experts, spécialistes de l'environnement, de l'agriculture ou de la santé, ainsi que des juristes spécialisés dans le droit international, seront présidés par Katheline Schubert, économiste de l'environnement et professeur d'université à l'Ecole d'économie de Paris. Ils rendront leur rapport début septembre.

A peine créée, la commission est déjà contestée. La FNH et l'Institut Veblen, qui réclamaient sa création, estiment que les " conditions d'une évaluation utile et impartiale ne sont pas réunies ", et réclament son ouverture à des profils différents.

Marie Charrel

Voici un extrait du communiqué publié, lundi 31 juillet, par le Conseil constitutionnel à propos du CETA :

" L'essentiel des matières que couvre l'accord relève d'une compétence exclusive de l'Union européenne, qui résulte de transferts de compétences déjà opérés par des traités antérieurement souscrits par la France. Certains des aspects de l'accord relèvent toutefois d'une compétence partagée entre l'Union européenne et ses Etats membres. (...)

S'agissant des domaines sur lesquels l'Union jouit d'une compétence exclusive, le Conseil constitutionnel a limité l'étendue de son contrôle à la vérification que l'accord ne met en cause aucune règle ou principe inhérent à l'identité consti-tutionnelle de la France. En l'espèce, eu égard à l'objet de l'accord, qui a le caractère d'un traité de commerce, le Conseil constitutionnel a jugé qu'aucune règle ou principe de cette nature n'était mis en cause. (...)

Le Conseil constitutionnel a jugé que les règles qui régissent le tribunal ne méconnaissent pas le principe d'égalité. En particulier, si l'accès au tribunal institué par l'accord est, en France, réservé aux seuls investisseurs canadiens, cela répond à un double motif d'intérêt général. D'une part, l'accord crée, de manière réciproque, un cadre protecteur pour les investisseurs français au Canada. D'autre part, les règles en cause permettent d'attirer les investissements canadiens en France. (...)

Le Conseil constitutionnel s'est enfin fondé sur (...) l'article 24.8 de l'accord qui stipule : «Les parties reconnaissent que, en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l'absence de certitude scientifique absolue ne sert pas de prétexte pour remettre à plus tard l'adoption de mesures économiquement efficaces visant à prévenir -la dégradation de l'environnement». Ces stipulations autorisent les parties à prendre des mesures économiquement efficaces visant à prévenir la dégradation de l'environnement en cas de risque de dommages graves ou irréversibles. "