jeudi 3 août 2017

1917, ruptures culturelles 4|6 le travail de deuil de Sigmund Freud

Vienne, bouillonnante capitale de l'Empire austro-hongrois, vit au rythme des avis de décès. La Grande Guerre plonge les familles des soldats dans l'angoisse quotidienne de la mort. Sigmund Freud a vu ses deux fils partir au front, tandis que ses amis et disciples Karl Abraham et Sandor Ferenczi, médecins militaires, sont aux premières loges pour observer les névroses de guerre.

Le 25  janvier 1915, le célèbre psychanalyste et neurologue autrichien confie son désarroi à Abraham : " Mercredi dernier, le matin, entre deux trains, j'ai vu mon fils Martin, en caporal fringant, avant son départ sur le front de Galicie. J'ai fait place en toute lucidité à ce doute : le reverrons-nous, et comment ? " Freud se plaint de mauvaise humeur, de fatigue, de difficulté à travailler... Quelques mois plus tard, dans une lettre datée du 8  avril, il avoue à Ferenczi que " la tension incessante due à l'état de guerre est épuisante ".

Tension épuisante, mais aussi féconde : en ce printemps de feu et de sang, le père de la psychanalyse accouche de Deuil et mélancolie, un de ses textes les plus cités aujourd'hui, publié pour la première fois en  1917 dans la revue Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, qu'il dirige.

Des échanges avec ses pairs

Sa renommée n'est plus à faire. Il est invité à donner des conférences, aux Etats-Unis notamment. Il a des adeptes en Allemagne, en Suisse, en Russie, en Italie, aux Pays-Bas, en Inde, en Australie, et a déjà publié L'Interprétation des rêves, Trois essais sur la théorie sexuelle ou Totem et tabou, et développé sa théorie sur le complexe d'OEdipe. En  1915, il est proposé au prix Nobel de médecine, qu'il n'obtiendra pas. Mais ce n'est pas son premier souci, obnubilé qu'il est alors par la mort de ses proches, et peut-être par la sienne : sans en avoir la certitude absolue, il craint déjà d'être atteint d'un cancer de la peau, dont il mourra en  1939 : il " sait depuis une petite année que le «carcinome» - c'est son mot - est «hautement probable» ", précise en effet Laurie Laufer, professeure de psychopathologie à l'université de Paris-VII, dans sa préface à l'édition de Payot.

Rédigé entre le 23  avril et le 4  mai 1915, Deuil et mélancolie décrit un état propre à l'endeuillé : " la perte de l'intérêt pour le monde extérieur (dans la mesure où il ne rappelle pas le défunt), la perte de la capacité de choisir quelque nouvel objet d'amour que ce soit (ce qui voudrait dire qu'on remplace celui dont on est en deuil), l'abandon de toute activité qui n'est pas en relation avec le souvenir du défunt ". C'est le premier stade du deuil. Quand un être cher disparaît, le psychisme commence par se rebeller contre une réalité douloureuse, il refuse d'accepter cette mort et vit dans le souvenir de l'autre pour se convaincre qu'il est encore présent.

Jusqu'à maintenir parfois le disparu " par une psychose hallucinatoire de désir ", écrit Freud, qui rapportait déjà le témoignage d'un enfant de 10 ans incapable d'admettre le décès brutal de son père, dans L'Interprétation des rêves : " Je comprends bien que mon père est mort, mais je ne peux pas comprendre pourquoi il ne rentre pas dîner ! " Quand tout se déroule comme prévu, cette rébellion n'est qu'une étape " compréhensible " du " travail du deuil " qui vise à libérer sa libido des liens qui la retiennent à l'objet perdu. Cet état " normal ", Freud le compare à la mélancolie qu'il considère au contraire comme " pathologique ". Car en plus de ne plus pouvoir aimer, le mélancolique n'arrive plus à s'aimer lui-même et s'adonne à l'autodépréciation. " Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie, c'est le moi lui-même. Le malade nous dépeint son moi comme sans valeur, incapable de quoi que ce soit et moralement condamnable ", précise l'auteur. Une formule souvent reprise résume cette idée : " L'ombre de l'objet est tombée sur le moi. "

La bible des psychologues

Au cours de l'année 1915, il a reçu pendant dix semaines dans son cabinet Karl Mayreder, l'un des architectes viennois les plus en vue, traité pour une mélancolie chronique. De quoi se forger une conviction : il acquiert la certitude que son patient est tombé malade quand il a cessé d'aimer sa femme Rosa qui, ayant atteint la ménopause, ne pouvait plus lui donner d'enfant.Les reproches dont Karl s'accable seraient en fait destinés à celle-ci, qui met un terme à la cure de son mari le 27  mars. Ce jour-là, Freud écrit à Karl Abraham : " J'ai trouvé confirmation de la solution de la mélancolie dans un cas que j'ai étudié pendant deux mois, bien que sans succès thérapeutique visible, lequel, cependant, suivra peut-être. "

Cependant, celui qui se rêve en scientifique, marqué par le rationalisme de son siècle, sait que cet exemple ne suffit pas à tirer des conclusions générales. " Notre matériel se limite, en dehors des impressions dont tout observateur peut disposer, à un petit nombre de cas ", reconnaît-il dès les premières lignes de Deuil et mélancolie, de sorte qu'il déclare abandonner " d'emblée toute prétention à ce que les résultats de ce travail aient une validité universelle ".

Il n'en reste pas moins que son texte est le fruit de nombreux échanges avec ses pairs. Le 30  décembre 1914, Freud participe notamment à une séance de la Société psychanalytique de Vienne où l'un de ses disciples, Victor Tausk, présente une conférence intitulée " Contributions à une exposition psychanalytique de la mélancolie ". Celui-ci accusera d'ailleurs Freud d'avoir plagié ses hypothèses sur les autoreproches dans la mélancolie.

Mais Deuil et mélancolie doit surtout beaucoup au dialogue que son auteur entretient avec Sandor Ferenczi et Karl Abraham, lequel attire son attention sur une communication autour de la " folie maniaco-dépressive " et ses " états voisins ", qu'il a présentée en  1911, à l'occasion du troisième congrès de la Société internationale de psychanalyse. " Vos remarques sur la mélancolie m'ont été très précieuses. J'y ai puisé sans me gêner tout ce qu'il m'a paru utile de reporter dans mon essai ", lui avouera Freud le 4  mai 1915.

Ces pages écrites au coeur de la guerre sont aujourd'hui devenues la bible des psychologues et des psychiatres, mais aussi de travailleurs sociaux et d'infirmiers confrontés à la mort. L'idée de " travail de deuil " passe même pour un lieu commun, reprise par des auteurs de guides pratiques comme par des coachs, infusant jusque dans les rubriques " psycho " de magazines.

Que s'est-il donc passé pour que ce concept freudien connaisse un tel destin ? Les raccourcis actuels sont-ils la rançon du succès ? A l'évidence, Freud ne rêvait pas de créer un nouveau dogme - preuve en est qu'il fait assaut de modestie dans son article. D'ailleurs, la notion ne fait pas l'unanimité. " En quoi consiste donc ce «travail de deuil», expression passée à la postérité alors même que Freud l'emploie rarement et dont on peut d'ailleurs critiquer la nature volontariste et programmatique ? ", glisse Laurie Laufer. D'autres professionnels pointent les limites d'une approche qui met uniquement l'accent sur le sujet individuel. " Le deuil ébranle souvent plusieurs personnes. Or l'article de Freud laisse de côté cette dimension sociale ", souligne ainsi Marie-Frédérique Bacqué, professeure en psychologie clinique et médicale à Strasbourg.

Objet substitutif

Il faut dire que ce texte est le témoin d'un tournant historique. Son auteur appartient à une génération qui a connu les processions et les corbillards dans les villes et villages, les veuves au visage recouvert d'un crêpe et les veufs qui se ceignaient le bras d'un bandeau. Mais pendant la guerre, les rituels funéraires se font plus discrets. Ils finiront par disparaître, laissant un vide.

Mais il existe un point théorique plus controversé : l'idée que, pour sortir du deuil, il faudrait remplacer le disparu par un " nouvel objet d'amour ". Le mélancolique ne parvient pas à " un résultat qui aurait été normal, à savoir un retrait de la libido de cet objet et son déplacement sur un nouvel objet ", écrit précisément le psychanalyste à une époque où il n'a pas encore perdu sa fille Sophie, ni son petit-fils Heinerle. Des épreuves personnelles qui lui permettront, semble-t-il, d'affiner sa théorie. En témoignent ces quelques lignes qu'il envoie, en  1929, à l'un de ses admirateurs, le psychiatre Ludwig Binswanger, dont l'enfant vient de mourir : " On sait que le deuil aigu que cause une telle perte trouvera une fin, mais qu'on restera inconsolable, sans trouver jamais de substitut. Tout ce qui prendra cette place, même en l'occupant entièrement, restera toujours quelque chose d'autre. Et à vrai dire, c'est bien ainsi. "

Faut-il y lire, en creux, un mea culpa ? Le psychanalyste Jean Allouch pointe, en tout cas, une rupture : " Freud semble admettre que le deuil ne débouche pas sur l'accès à un objet substitutif ", affirme-t-il dans Erotique du deuilau temps de la mort sèche (EPEL, 2011). Mais pour le philosophe Frédéric Worms, il s'agit " moins d'une contradiction que d'une précision ". Car selon lui, ce qu'il faudrait surtout retenir de Deuil et mélancolie, c'est la nécessité de réaliser le caractère définitif de la perte pour pouvoir continuer à aimer après.

Le psychanalyste Olivier Douville, qui en a proposé une nouvelle traduction, abonde : " Freud ne dit pas qu'il faut oublier le mort. Le choix d'un nouvel objet d'amour renvoie à l'idée essentielle de continuer à étendre nos capacités à aimer, à créer, inventer. " Une lecture stimulante, à défaut d'offrir un programme.

Marion Rousset

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