vendredi 4 août 2017

1917, ruptures culturelles (5/6) le carré noir sur fond blanc de Malevitch

Récit

Malevitch, un carré noir pour une époque rouge

Par Philippe Dagen

Kazimir Malevitch se voulait le prophète d’un art radicalement nouveau, et son « Carré noir sur fond blanc » en est l’icône.

En 1917, Kazimir Malevitch (ou Malevich, selon que l’on adopte la transcription française ou anglo-saxonne), né à Kiev le 11 février 1879 dans une famille qui a émigré de Pologne pour rejoindre l’Ukraine en 1863, a 38 ans.

Il est le fondateur d’un mouvement qu’il nomme suprématisme ; abstraction fondée sur la géométrie et la couleur pure, dont le Quadrangle noir, souvent appelé Carré noir sur fond blanc, qu’il a peint et exposé en 1915, est le manifeste. Malevitch est l’une des figures centrales de la politique artistique de la révolution d’Octobre.

Il l’est à tel point que le 12 novembre 1917, à peine deux semaines après la prise du pouvoir par Lénine, il est nommé commissaire pour la préservation des bâtiments historiques et des arts. Les collections du Kremlin relèvent ainsi pour quelque temps de sa responsabilité.

Sa nomination est la reconnaissance de son engagement : en mars, il a adhéré à la Fédération des artistes dits « de gauche ». En août, il a été élu président de la cellule artistique de la section culturelle civilisatrice du conseil des soldats-députés, qui siège déjà au Kremlin. Il rédige alors un appel aux artistes où il ­affirme deux missions.

Activiste autant qu’artiste

La première : rappeler la nécessité de la création artistique « alors que le monde est occupé par le péché de la grande boucherie des peuples » – la première guerre mondiale. Il faut jeter à l’art « une bouée dans cette mer de sang », écrit-il. La seconde est qu’il faut intéresser à cette cause tous ceux qui « montent la garde de la culture du peuple ».

La « section culturelle civilisatrice » organise des visites culturelles pour les soldats et veut monter des expositions, des ventes aux enchères, des spectacles et des concerts afin de se donner les moyens financiers de son action. Autrement dit, Malevitch est, à la fin de l’année 1917, un activiste autant qu’un artiste – un de ceux qui portent haut le drapeau rouge.

Au premier regard, son engagement est logique. Denys Riout, historien des abstractions et grand connaisseur de l’artiste, le souligne : « Lorsque le pouvoir soviétique se met en place, Malevitch est un chef de file reconnu des ­courants avant-gardistes russes et étrangers. Il fait du suprématisme le début d’une nouvelle civilisation. La révolution soviétique a l’ambition de participer à la naissance d’un homme nouveau. Le peintre et les dirigeants politiques auraient donc tout pour s’entendre, voire s’associer. »

Le début d’une nouvelle civilisation ? La formule est conforme à la pensée de l’artiste. Et le Quadrangle noir en est la déclaration.

Le nouveau réalisme pictural

Il est « le visage de l’art nouveau » et un« enfant royal plein de vie », dit de lui son auteur dans une brochure publiée en 1916, qui est devenue légendaire : Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural.

Ses dernières lignes donnent une idée de la force de conviction de l’auteur : « J’ai dénoué les nœuds de la sagesse et libéré la conscience de la couleur. Arrachez-vous au plus vite la peau épaissie des siècles afin qu’il vous soit plus facile de nous rattraper. (…) Nous, suprématistes, nous vous lançons une route. Dépêchez-vous. Car demain vous ne nous reconnaîtrez pas. »

Ce texte exalté reprend une conférence donnée à Saint-Pétersbourg (Petrograd à cette époque), le 25 janvier 1916, à l’occasion de la fin d’une exposition elle aussi légendaire.

Or c’est dans cette même ville qu’a lieu, du 19 décembre précédent au 19 janvier, la Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10. Titre énigmatique que Denys Riout explique : « “Zéro-dix” est écrit sur l’affiche de l’exposition. “Dix” correspond au nombre d’artistes initialement prévu – d’autres s’ajoutèrent finalement à la liste – et “zéro” renvoie à une position artistique de principe, tout ramener à zéro afin de reconstruire le monde de l’art ou, pour Malevitch, de “transcender” ce zéro. »

Transcender est un mot aux connotations religieuses. Or, justement, dans sa salle, Malevitch accroche le Carré noir dans un angle, sous le plafond, au-dessus de ses autres abstractions, qui sont très colorées de rouge et de jaune. Une photographie en atteste. Le placer ainsi n’a rien d’anodin. « Dans le contexte russe,rappelle Riout, chacun se rend compte que le Carré noir occupe le “bon coin”, la “belle place” dévolue dans toutes les maisons traditionnelles, mêmes les plus modestes, à l’icône devant laquelle se déroulent les dévotions privées. »

Planéité et monochromie

Malevitch serait donc à la fois le prophète et le premier officiant de ce qui serait non seulement un art radicalement neuf, mais« le début d’une nouvelle culture », selon lui. Et le Carré noir en serait l’icône sacrée, après laquelle plus rien ne saurait être comme avant : ni l’art, ni la société. Une révélation sans retour, qui s’accomplit en même temps qu’une révolution politique tout aussi radicale : la naissance d’un monde nouveau.

Du point de vue pictural, c’est en effet ce qu’il est advenu. « Le Carré noir est un mythe, constitué dès sa première apparition, ou presque. Il participe de l’histoire des avant-gardes au sein de laquelle il fait figure d’amer, de panneau de sémaphore », observe Riout.

Tout est facteur de rupture en lui : l’abstraction évidemment, sans plus aucun lien, même vague, avec la représentation du monde ; le format carré, à peu près absent jusqu’alors et dont, par la suite, nombreux sont les adeptes, de Piet Mondrian à Robert Ryman, d’Ells­worth Kelly à François Morellet et tant d’autres ; la planéité strictement frontale, érigée en critère de modernité des années 1950 à la fin des années 1970 ; et la monochromie encore, quoique sur ce dernier point il y ait débat.

Riout, qui en est un des protagonistes, fait remarquer que la dénomination Carré noir sur fond blanc, logiquement, « élimine toute parenté potentielle avec la monochromie »« Le Carré blanc sur fond blanc de 1918 ferait mieux l’affaire, si l’on en croit son titre, poursuit-il. Hélas, il est encore moins monochrome que le précédent, car les deux blancs, l’un et l’autre légèrement colorés, sont fort dissemblables. »

L’abstraction accusée de discréditer la révolution

Pour toutes ces raisons et les analyses qu’il suscite plus d’un siècle après son apparition – un privilège qu’il partage avec la presque contemporaine et aussi perturbante Fontaine de Marcel Duchamp –, le Carré noir est un repère dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Mais, si l’on revient à Moscou en 1917, ce qui apparaît, c’est qu’il faut bien peu de temps pour que révélation suprématiste et révolution soviétique deviennent incompatibles.

Dès 1919, des tensions opposent les suprématistes entre eux, et Vladimir Tatline à Malevitch. En novembre, celui-ci part pour Vitebsk enseigner dans l’école d’arts visuels créée en 1918 par Marc Chagall. Il en fait d’abord la citadelle du suprématisme, forçant Chagall à la quitter à l’été 1920. Mais il n’est plus à Moscou et n’a plus de rôle politique. Souhaite-t-il du reste véritablement en avoir encore un ?

Riout en doute : « Pour des raisons évidentes, aucun Russe ne peut rester indifférent à la révolution bolchevique. Malevitch accepte les postes qui lui sont proposés sans être un ardent défenseur de cette mutation. » Il le voit tenté par « la démarche des anachorètes, une démarche éminemment religieuse ». Dans ses écrits, observe-t-il, Malevitch « endosse le costume d’une figure christique de l’artiste, saint et prophète prêt au sacrifice suprême ».

Ce qui se produit bientôt. Pas plus que mysticisme et communisme, carré noir et drapeau rouge ne peuvent s’accommoder longtemps l’un de l’autre. Dès 1922, l’Association des artistes de la Russie révolutionnaire accuse l’abstraction de discréditer la révolution. Malevitch a peine, désormais, à publier ses essais.

Fausse accusation d’espionnage

S’impose progressivement le dogme de l’utilité sociale et idéologique de l’art, accessible au plus grand nombre, ce qui ne saurait être le cas du suprématisme. Si Anatoli Lounatcharski, commissaire à l’instruction de 1919 à 1929, qui est aussi chargé des beaux-arts et des monuments, est un homme tolérant, la mort de Lénine, le 21 janvier 1924, et la prise du pouvoir par Staline, en 1928, le privent de ce rôle – et les artistes de sa protection.

Démis de ses fonctions en 1926, accusé de menées contre-révolutionnaires, Malevitch expose de moins en moins dans son pays, une ou deux œuvres par-ci par-là dans des expositions collectives. Encore s’agit-il principalement de ses nouvelles peintures figuratives, dans lesquelles il ressuscite le style qui était le sien une décennie auparavant.

En 1927, à l’occasion d’un voyage difficilement autorisé en Pologne et en Allemagne, il laisse délibé­rément à Berlin un ensemble d’œuvres, de manuscrits et d’éléments pédagogiques avant de rentrer en Union soviétique. Emprisonné deux mois sous la fausse accusation d’espionnage en septembre 1930, nombre de ses manuscrits sont détruits. En avril 1932, le réalisme socialiste devient le principe officiel unique régissant littérature et arts visuels.

Quand un cancer atteint l’artiste en 1933, il lui est refusé de quitter le territoire soviétique pour se faire soigner à l’étranger. Il meurt le 15 mai 1935 à ­Leningrad, comme se nomme désormais Saint-Pétersbourg. Le 18, son cercueil traverse la ville sur un camion à l’avant duquel a été placée une version du Carré noir. Dans le cortège qui suit le corbillard, des amis et des confrères, dont certains ont à la main de petits drapeaux blancs avec, en leur centre, le même carré noir.

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