vendredi 11 août 2017

« Avant cinq ans, une ou deux grandes banques auront certainement disparu »

La banque en ligne ne fait pas recette

Par Véronique Chocron

En 2016, Boursorama, BforBank ou Axa Banque ont perdu plusieurs dizaines de millions d’euros. Pourtant de nouvelles banques numériques ne cessent de voir le jour.

C’est un paradoxe qui ne laisse pas de surprendre. Lancer une banque mobile est devenu furieusement tendance. Après son concurrent Orange, SFR prépare le démarrage de ses propres services financiers d’ici à 2019. Depuis le printemps, Carrefour distribue un compte bancaire disponible en rayons. Les « néobanques » et leurs services très basiques fleurissent – N26, Compte-Nickel, Morning, Ipagoo, Pumpkin, Anytime… –, trouvant sans peine à lever de l’argent.

Et pourtant, les banques en ligne de la première génération ne gagnent toujours pas d’argent, comme en témoignent les résultats annuels 2016 publiés en juin et en juillet au BALO, le Bulletin des annonces légales obligatoires.

Des pertes cumulées de plus de 80 millions d’euros

Les comptes sociaux de Boursorama, la filiale de Société générale, révèlent une perte de 24 millions d’euros. BforBank, propriété du Crédit agricole, affiche un résultat net 2016 de − 17,3 millions. Les pertes d’Axa Banque ont atteint 13 millions d’euros, celles de Groupama Banque (devenu Orange Bank après son rachat par l’opérateur de télécommunications), 21,2 millions d’euros, et celles de Monabanq (groupe Crédit mutuel), 6 millions. Soit des pertes cumulées de plus de 80 millions d’euros. Hello bank ! (BNP Paribas) et ING Direct ne publient pas de comptes dédiés, mais restent selon des sources internes « en phase d’investissement ».

Seul Fortuneo a donc dégagé un bénéfice net en 2016, de 9 millions d’euros. Rentable depuis 2011, la filiale du Crédit mutuel Arkéa s’est d’ailleurs autorisée à reprendre l’an dernier le leader de la banque en ligne belge, Keytrade, pour un montant proche de 250 millions d’euros.

« Ce n’est pas le compte bancaire qui permet aujourd’hui de gagner de l’argent, avec les taux négatifs appliqués par la Banque centrale européenne sur les dépôts, explique Grégory Guermonprez, directeur de Fortuneo France. Notre rentabilité vient notamment des commissions prélevées sur les paiements par carte et des frais de gestion sur l’assurance-vie. Ils sont peu élevés mais nous suffisent, car chez nous, le niveau moyen d’encours d’épargne atteint 33 000 euros par client. C’est trois fois plus que chez nos concurrents. »

Pas d’agence, peu de personnel commercial : les banques en ligne ont certes moins de frais que les institutions traditionnelles. Mais elles investissent lourdement en publicité et en primes de bienvenue pour attirer le chaland, et pratiquent des tarifs très bon marché. La carte bancaire et les services les plus courants sont bien souvent gratuits. Chez Boursorama, 61 % des clients n’ont ainsi payé aucun frais bancaire en 2016.

« Beaucoup trop d’inertie dans le secteur bancaire »

Dès lors, pourquoi un tel enthousiasme, dans les rangs des start-up, à créer de nouvelles banques digitales sans perspective de rentabilité rapide ? « Les nouveaux acteurs qui se lancent dans le métier de la banque ambitionnent de révolutionner le secteur, en surfant sur le changement de comportement des clients, qui vont moins en agence mais ont des exigences d’instantanéité des services rendus. Ils misent notamment sur l’effet d’échelle pour devenir progressivement rentables », analyse Thierry Quesnel, consultant chez Roland Berger.

Le cofondateur d’une néobanque à succès affirme plus crûment que « les banques ont pris de mauvaises habitudes : beaucoup de salariés, très bien payés, beaucoup de foncier avec les agences Il y a beaucoup trop d’inertie dans le secteur bancaire. C’est le Titanic et ceux qui continuent de jouer du violon vont finir dans l’iceberg. » « Avant cinq ans, une ou deux grandes banques auront certainement disparu », pronostique-t-il encore.

Les néobanques veulent donc tenter leur chance, en empiétant sur le terrain de jeu de grandes sœurs, ou en se faisant racheter par des acteurs de la vieille économie aux poches profondes. En l’espace de quelques mois, BNP Paribas s’est emparé de Compte-Nickel, l’offre distribuée en bureau de tabac, pour plus de 200 millions d’euros, et la fintech Morning a été rachetée par le groupe E.Leclerc.

L’activité bancaire avait longtemps été à l’abri de la concurrence des start-up, mais la brèche s’est ouverte en 2009, lorsque la directive européenne sur les services de paiement a permis à des institutions non bancaires d’entrer sur le marché avec le statut d’établissement de paiement, pour peu qu’elles se limitent aux services les plus rudimentaires autour du compte courant.

« Une option pour l’avenir »

Les opérateurs télécoms ou les distributeurs, aux reins plus solides, sont pour leur part en mesure de créer des banques de plein exercice qui, en distribuant des crédits, de l’épargne et des assurances, pourront à terme dégager un peu de rentabilité. « Un des éléments qui pénalisent les nouveaux entrants est le coût de l’acquisition des clients. Mais pour se faire connaître à moindre coût, sans achat de publicités à la télévision, ils peuvent aujourd’hui s’appuyer sur des médias alternatifs comme les réseaux sociaux, les communautés de clients, ou, lorsqu’il s’agit d’opérateurs comme Orange ou SFR, ils peuvent profiter de leurs bases de clientèles existantes », explique M. Quesnel.

Les dernières banques traditionnelles à avoir résisté à la vague des banques en ligne des années 2000 ont elles aussi fini par céder au mouvement. Le groupe mutualiste Banque populaire-Caisse d’épargne (BPCE) lancera la banque mobile Fidor en France d’ici à la fin de l’année et La Banque Postale prépare le lancement de sa banque 100 % digitale, prévue fin 2018.

Les banquiers misent en effet sur une remontée des taux d’intérêt à moyen terme. « Il est probable que les revenus de la banque de proximité vont continuer de rester en pression en 2018 et peut être jusqu’en 2019. Ensuite, les choses devraient s’améliorer », a diagnostiqué François Pérol, le patron de BPCE, lors de la présentation des résultats trimestriels du groupe, le 1er août.

Leur stratégie est également défensive. « Certes la banque en ligne n’est pas rentable, mais en avoir une, c’est éviter de prendre le risque de se faire manger par la concurrence, explique un banquier. C’est prendre une option pour l’avenir. »

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