samedi 5 août 2017

Délégué à la bien traitance, un job d'avenir

Sur le parking de leur entreprise, huit salariés sont en mauvaise posture. Ils sont embarqués dans un escape game, un jeu de rôle qui doit les sensibiliser au handicap. Florent Voisin savoure l'étendue des dégâts. " Certains s'en sortent mieux que d'autres ", évalue, sourire en coin, celui qui est à l'initiative de ce turbulent coude-à-coude conçu pour souder les équipes.

A 44 ans, il est depuis deux ans ce qu'on appelle outre-Atlantique chief happiness officer (CHO), basé au siège social roubaisien d'OVH, leader européen du cloud et troisième hébergeur informatique du monde, entré dans le club confidentiel des " licornes ", ces entreprises valorisées à plus de 1 milliard de dollars. Un " M.  Bonheur " ? " C'est la traduction qu'on peut en faire, mais c'est un peu exagéré ! ", estime M. Voisin, dont le titre, en version française, est " responsable de la qualité de vie et de la santé au travail ". " Je préfère parler de plaisir plutôt que de bonheur. Notamment celui de se réaliser au sein de l'entreprise, comme de travailler avec les autres. "

Né dans la Silicon Valley, le poste de CHO a connu un pic de croissance en France de 967  % entre 2014 et 2016, selon le site de recrutement Qapa.fr, passant plus modestement à 15  % en  2017. OVH aurait-il succombé à un effet de mode ? " Le bien-être du salarié est le -moteur de l'entreprise ", affirme Antoine Tison, le DRH qui a nommé Florent Voisin à ce poste.

" Ce que j'appellerais «la bien-traitance au travail» - une notion plus -appropriée et moins prétentieuse que celle de bonheur - est un vrai sujet de psychologie en soi ", poursuit M. Voisin, -diplômé en psychologie du travail, vingt ans d'expérience dont quinze au sein de l'Association pour la formation professionnelle des adultes. Lorsqu'il rejoint la " Roubaix Valley ", siège historique d'OVH, en  2013, il gère mobilité interne et carrières. A l'époque, c'est " une grosse start-up ", -raconte-t-il. Depuis, dans un contexte de forte croissance, l'effectif a quasiment quadruplé, pour atteindre 1 800 personnes dans le monde. " A mon arrivée, en  2015, il était déjà à l'écoute des signaux faibles et désamorçait les difficultés. Le poste de CHO lui était prédestiné ", se -souvient M. Tison. La crainte de M. Voisin était " d'être perçu comme un gentil organisateur du Club Med, entre paillettes et champagne ".

Bien qu'avenant, l'homme, pans de chemise au vent sur un jean délavé, barbe courte poivre et sel, n'a rien du fanfaron de service. Même s'il truffe de boutades chacun de ses mails d'information. " L'objectif de mon poste est d'optimiser les conditions et l'environnement de travail afin que les salariés se sentent complètement engagés, résume M. Voisin. Cela va de l'organisation des rencontres Meet my Job ou d'une conférence sur le sommeil jusqu'à la livraison de leur pain en fin de journée. C'est un cercle vertueux. " L'entreprise tire évidemment parti de cet investissement. Les grandes lignes de sa feuille de route ? Il les tient du baromètre social, questionnaire adressé chaque -année au personnel pour prendre la température. Mais il puise aussi dans une créativité sans limite, doublée de qualités humaines louées par ses collègues.

Au restaurant d'entreprise et à la modeste crèche de ses débuts se sont très vite ajoutés de nouveaux services. En quelques mois, les salariés, 31 ans en moyenne, ont pu bénéficier d'une -extension de la crèche, d'un centre de loisirs ouvert aux 3-6 ans, ou encore d'une conciergerie qui propose, jusqu'à 15  % moins cher que les prix du marché, -entretien de son véhicule, pressing, -paniers de fruits et légumes, " dogsitting " et location de vacances. Les équipes, majoritairement masculines (16  % de femmes), se mettent de bon poil chez le coiffeur-barbier dont le camion s'installe chaque semaine sur le parking.

M. Voisin veille aussi, en coordination avec l'architecte d'intérieur, à améliorer le cadre de travail : les murs des open spaces ont été confiés à l'artiste graffeur LEM, des canapés pour apartés cosy ont été installés. Un lieu où siester, un autre où affronter ses collègues à Tekken 7, ou encore des cabines de confidentialité où s'isoler agrémentent le quotidien des -salariés. " C'est un peu l'auberge espagnole. Une grande variété de services pour permettre à chacun de trouver son intérêt et autant de points de rencontre pour tisser des liens ", se réjouit M. Voisin, qui organise aussi don du sang, ventes caritatives et collecte de vêtements.

" Nous avons été alertés par la -médecine du travail sur l'embonpoint que prenaient certains de nos salariés, entre 5 à 7  kg l'année qui suit leur embauche. On pourrait fermer les yeux, et considérer que c'est le fruit de leur épanouissement !... Mais il y a là un vrai enjeu de santé. " Exit les sodas en libre-service. Il collabore à l'installation in situ d'une salle et d'un terrain de sports collectifs, et recrute un coach à temps plein. Un professeur de yoga, un ostéopathe ou encore un opticien viennent renforcer " l'offre santé " proposée aux employés. Lorsqu'un courtier en prêt immobilier ne vient pas s'assurer de celle de leurs -finances et de leur capacité d'emprunt. A la rentrée, une salle de musique et le cabinet d'un médecin -généraliste à demeure viendra compléter cette palette qu'on croirait sans limite.

" Florent annonce toujours de bonnes nouvelles ", reconnaît Guillaume Fouchaux, community manager. " J'ai le beau rôle, contrebalance -l'intéressé. Ce qui me tient désormais à coeur, c'est une action... non, en fait, il y en a plusieurs : l'accueil de salariés en -situation de handicap, mais aussi axer mon -activité sur des questions d'organisation plus spécifiques, dont le télétravail, les -situations pathogènes, la reconnaissance par ses pairs... "

Sur deux tableaux blancs éphémères, installés à l'entrée du restaurant d'entreprise, les suggestions des salariés abondent encore. Terrain de squash, salle d'arcade, ruches, cours de danse et fab lab ont recueilli de nombreux " + 1 ". -Florent Voisin n'en perd pas une miette. Mais il sait toutefois que l'irish coffee dans les machines à café et la tyrolienne depuis la station de métro la plus proche ont peu de chances de voir le jour.

Par Marlène Duretz

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