jeudi 3 août 2017

Docteur Macron et Mister Jupiter

ÉVÉNEMENT  LIBÉRATION

Décisions autoritaires, espaces de confrontation réduits : le premier été du Président affecte sa cote de popularité. Et le décalage entre les paroles, l’image et les actes se fait de plus en plus criant.

Macron corrige Macron. Après un début d’été jalonné de bugs au sein de l’exécutif, le flot de critiques qui a déferlé sur l’Elysée avec l’annonce de la baisse des APL a sonné comme un avertissement. Pour le chef de l’Etat, il y a urgence à réintroduire un peu de collectif dans son mode de management. Le 26 juillet, Emmanuel Macron réunit pour la première fois à l’Elysée son premier cercle, aujourd’hui dispersé entre le Château, le gouvernement, l’Assemblée et le parti. L’occasion d’une mise au point sans frais. «Nos pires ennemis, c’est le manque d’ambition dans les réformes et de cohérence dans l’action», soutient-il, appelant les uns et les autres à plus de «coordination». Le lendemain, en Conseil des ministres, le recadrage est plus musclé. «Il faut faire plus de pédagogie des réformes, donner du sens»,tance le Président, mécontent d’avoir prêté le flanc aux accusations de «technocratie».«Il assume d’être impopulaire, mais pas pour 5 euros», résume un proche.

C’est occulter qu’en limitant drastiquement le nombre de collaborateurs de ses ministres, le chef de l’Etat les livrait de facto à leurs administrations. Mais l’Elysée n’en est pas à une contradiction près. La scène a quelque chose de surréaliste. Le 19 juillet, après avoir suivi deux heures durant le peloton dans les lacets alpins du Tour de France, Emmanuel Macron évoque avec ce qu’il faut de brillant dans le regard les chronos mythiques de son enfance. Confie son amour pour cette «ferveur populaire»qui depuis toujours accompagne la Grande Boucle. Puis, venant au sujet brûlant du jour, lance un vibrant «hommage» au général de Villiers, «militaire de grande qualité», celui-là même qu’il a humilié publiquement devant ses troupes lors de la traditionnelle réception à l’hôtel de Brienne qui précède le défilé du 14 Juillet. Et dont la démission aussi inévitable que fracassante vient de déclencher la première crise grave du quinquennat. Fait rare, la distance, voire la contradiction, entre les mots et les actes de Macron s’incarne cette fois à l’image. Ce 19 juillet, pour le Président, il y a urgence à resserrer son «lien personnel» avec le peuple, dissiper au plus vite le malaise né du recadrage, «surdimensionné pour le moins» (aux dires même de son entourage) à défaut d’être illégitime, de l’ancien chef d’état-major des armées. Mais aussi à relativiser la portée de son impérieux «Je suis votre chef», dont nombre d’acteurs de la société civile, bien au-delà des armées, commencent à craindre qu’il ne soit un principe général de gouvernement.

De quoi expliquer, au-delà des broncas catégorielles que génère le serrage de vis budgétaire, la chute de popularité de Macron : selon une enquête Ipsos publiée le 26 juillet, le mécontentement quant à son action a augmenté de 15 points le mois dernier. Un sondage Ifop pour le JDDobserve même la plus forte chute depuis 1995 à ce stade du quinquennat… Et ce jeudi, une étude YouGov a confirmé cette tendance à la baisse, avec 36 % de jugement positif (-7 points en un mois). «De caractère, Macron est plutôt jacobin», avait confié l’ex-ministre chiraquien et marcheur engagé Renaud Dutreil durant la campagne. «C’est le Bonaparte du temps du Directoire que va chercher Barras. Il a vraiment le sens de l’autorité. Il se forge une ligne et il décide. C’est cette capacité de décision qui est masquée par son jeune âge.» En manager «control freak», Macron met de fait l’exécutif en coupe réglée. «On est en mode start-up nation», sourit un ministre qui ne voit guère l’utilité de passer par la case Matignon : «Notre interlocuteur principal, c’est l’Elysée . Ils sont réactifs : on a une réponse dans la demi-heure. Avec Matignon, ça prend trois jours minimum…»

La nomination de 11 conseillers communs aux deux têtes de l’exécutif avait donné un avant-goût des intentions de Macron. Le 7 juillet, en corrigeant sans le consulter la feuille de route budgétaire que son Premier ministre venait de présenter aux députés, Macron finit de dissiper la fiction qu’il avait lui-même popularisée d’un partage équilibré des pouvoirs entre un «président qui préside et un Premier ministre qui gouverne». C’est désormais clair, à l’instar de ses deux prédécesseurs, le Président a l’œil sur tout. La critique, elle, est reléguée. Sous couvert de rupture avec deux quinquennats trop bavards, Macron met la presse à distance et raréfie les espaces de confrontation. Lui qui, en plein «Fillongate», disait son «plus grand respect pour le rôle de contre-pouvoir des médias»les enjoint même devant le Congrès réuni à Versailles d’en «finir avec la recherche incessante du scandale, avec le viol permanent de la présomption d’innocence, avec la chasse à l’homme». Une défense quasi pro domo, deux de ses proches, le président du groupe LREM à l’Assemblée Richard Ferrand et la ministre du Travail Muriel Pénicaud, ex-directrice générale de Business France, se trouvant en pleine tourmente médiatico-judiciaire…

Ce deux poids-deux mesures, l’autorité judiciaire n’y échappe pas. Mi-mars, alors que Fillon et Le Pen, menacés de mises en examen, réclament une «trêve judiciaire»,Macron demande qu’on «laisse la justice travailler» et qu’on cesse de la «critiquer».Le 16 juillet, en présence du Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, lors de la cérémonie commémorative de la rafle du Vél d’Hiv, il n’hésite pourtant pas à interférer dans un dossier en cours d’instruction. «Malgré les dénégations du meurtrier, la justice doit faire désormais toute la clarté sur la mort de Sarah Halimi»,cingle le Président. Les juges, qui n’ont jusqu’à présent pas retenu la qualification d’antisémitisme à l’encontre de l’accusé, savent désormais ce qu’on attend d’eux.

Mi-juin, le double langage de l’Elysée devient plus patent encore. Alors qu’il avait félicité Angela Merkel d’avoir «sauvé la dignité collective» en accueillant un million de réfugiés, Macron laisse faire à Calais une répression contre les migrants d’«une exceptionnelle et inédite gravité», selon le Défenseur des droits, Jacques Toubon. «Nous avons un président aimable dans son apparence, souriant et ouvert à l’accueil des réfugiés à Bruxelles ; mais dans la pratique, ce sont des droits fondamentaux qui sont bafoués par le pouvoir exécutif», accuse l’historien Patrick Weil. Pompier pyromane, Macron tente de corriger le tir le 27 juillet à Orléans. Après sa rencontre avec des réfugiés syriens, il redit son souhait de multiplier les centres d’hébergement d’urgence sur le territoire : «D’ici la fin de l’année, je ne veux plus de femmes et d’hommes dans les rues, dans les bois.» De cette volonté, le plan présenté par l’exécutif quinze jours plus tôt ne disait rien…

Dans l’intervalle, l’intention du chef de l’Etat de transposer dans la loi les principales dispositions d’un état d’urgence, dont il avait dit vouloir «sortir», a amplifié la contestation. Mi-juillet, plus de 500 personnalités du droit dénoncent un projet qui «hypothèque les libertés de tous de manière absolument inédite». Dans une tribune à Libération, Mireille Delmas-Marty, professeure au Collège de France, en appelle même à la résistance face à «la prophétie du despotisme doux». Le feu couve. Pourtant, en fait de «discours de vérité», Macron s’en tient pour l’heure à sa communication lénifiante, entre allocutions évangéliques et diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos en direct déclinées à la façon des Martine : Macron en standardiste de l’Elysée, Macron prenant un cours de boxe, Macron jouant au tennis en fauteuil roulant, Macron hélitreuillé à bord d’un sous-marin nucléaire, Macron en tenue de pilote de chasse sur la base d’Istres… Une attitude «pas durable» à en croire un de ses ex-conseillers en com : «A mettre une muselière aux ministres, à refuser de filer un récit national et d’expliquer le pourquoi de son action, il risque de se déconnecter des Français. S’il y a excès d’autorité et raréfaction des espaces de confrontation, les acteurs vont s’exprimer autrement. Macron doit redonner du mou politique.» Il y vient.

Boomerang

Cela devait arriver. A force de se dire de gauche et de droite, jeune et vieux, classique et moderne, accessible et inaccessible, proche du peuple et aussi des patrons, Emmanuel Macron s’est un peu emmêlé les pinceaux durant ces premières semaines d’exercice du pouvoir, zigzagant entre ces différents contraires au petit bonheur la chance. Ou petit malheur, si l’on pense à l’indigne baisse de l’APL. Si les premiers pas du chef de l’Etat à l’international ont été plutôt intéressants, redonnant à la France un poids qu’elle semblait avoir perdu, ses premières annonces politiques et sociales sont apparues au mieux brouillonnes, au pire désastreuses. Et elles ont créé un flottement dans une opinion qui semblait lui être durablement acquise. Témoin, les derniers sondages qui attestent tous d’une forte baisse de popularité de l’exécutif. Outre l’épisode de l’APL, on a assisté en direct à la passe d’armes avec le chef d’état-major des armées, surtout critiquable sur la forme, à l’indécente gestion des réfugiés en rade à Calais, au projet d’inscrire dans la loi les mesures de l’état d’urgence et, ces derniers jours, à la baisse des dotations aux collectivités locales. Sans compter le malaise créé par le retour des affaires au sein même du gouvernement et l’impréparation des députés LREM.

Certes, on ne peut pas demander un bouleversement des pratiques (renouvellement des générations, fin de la langue de bois, etc.) et râler au premier changement venu. Sauf que les mesures prises jusqu’à présent donnent un sentiment d’injustice sociale qui pourrait bien revenir en boomerang à la rentrée quand on reparlera de la loi travail. Il y a donc urgence à corriger le tir. Les prédécesseurs de Macron savent ce qu’il en coûte de rater le premier été à l’Elysée, François Hollande ne s’en est jamais remis. Il est là, le risque de se comparer à Jupiter : quand on tombe, c’est de très, très haut.

Chez LREM, «en fait, c’est le bordel»

Taxés d'amateurs les députés de LREM rebiffent. De la «bienveillance» tout court - mot-clé du macronisme -, ils sont prêts à passer à la «bienveillance offensive», dixit Sacha Houlié, vice-président (LREM) de l’Assemblée : «On n’est pas que des gentils, il n’est plus question de se laisser ennuyer par la volonté d’obstruction de l’opposition, on va répliquer et démonter le théâtre qui se joue.»

Ici, ce sont des députés LREM qui, au lieu de raser les murs, sont plus nombreux à monter au front salle des Quatre-Colonnes. «Qu’on nous laisse travailler», implorent-ils. Là, c’est un des leurs qui, à un Eric Ciotti remonté contre «le populisme antiparlementaire» de la majorité, répond vertement en commission qu’«en matière de populisme, [le député LR] en connaît un rayon». Ou encore des députés qui ont accueilli par un tonnerre d’applaudissements les mots de François de Rugy, mardi en réunion de groupe : «Ne vous laissez pas impressionner, ne tombez pas dans le panneau de l’opposition», les a exhortés le président de l’Assemblée. Les divers pots de fin de session parlementaire, petits-déjeuners du bureau du groupe LREM à l’Elysée et déjeuners des vice-présidents à l’hôtel de Lassay, cette semaine, auront aussi servi à remonter le moral des troupes et à les inciter à plus de mordant.

Dans les médias, les ténors macronistes chantent les louanges de cette majorité si assidue qui, en cinq semaines, a fait adopter six textes tambour battant. «On a trop focalisé sur untel qui s’est pris les pieds dans le tapis, mais la réalité, c’est que nous sommes en avance sur le calendrier fixé»,relève Christophe Castaner, secrétaire d’Etat chargé des Relations avec le Parlement. Mais au-delà du bilan comptable, la session extraordinaire a mis au jour les premiers pas laborieux des députés LREM. Les images de couacs ont tourné en boucle sur les réseaux sociaux. On y a vu des vice-présidents largués dans la procédure et épaulés au perchoir par un administrateur soufflant la réplique, une présidente de commission balançant sur ses camarades sans fermer son micro, des interventions poussives de novices peinant à lire leur fiche, etc. L’opposition en a parfois profité pour bousculer les nouveaux. «Sur la loi sur la confiance, il y a eu 28 rappels au règlement et 15 suspensions de séance, cela dénote une stratégie de bizutage», dénonce Sacha Houlié.

L’inexpérience des députés LREM a donné de nombreuses prises à leurs collègues de La France insoumise, de LR ou du PS. Se reconnaissant «en rodage», les marcheurs demandent qu’on leur laisse le temps de l’apprentissage. «On ne peut pas vouloir de nouvelles têtes et imaginer qu’on allait connaître toutes les ficelles du jour au lendemain», rétorque le député Hugues Renson. Mais le jeune parti paie aussi son péché d’orgueil de la campagne législative, après avoir expliqué qu’il allait révolutionner le Parlement et faire bien mieux que les pros de la politique. Vice-président du groupe, Gilles Le Gendre assure, lui, que «d’ici deux mois, tout le monde maîtrisera la procédure législative. Dans notre vie, on a appris des choses bien plus compliquées !»

Si le procès en incompétence a eu le mérite de souder les rangs, les fractures et frustrations n’ont pas tardé à apparaître au sein du groupe. Et c’est son patron, Richard Ferrand, qui concentre les griefs. En off, des élus LREM critiquent sa présence très sporadique dans l’hémicycle pour répliquer à l’opposition ou son ton cassant en réunion. «Il vit comme une punition de présider le groupe», glisse un député à propos de l’ex-ministre exfiltré du gouvernement en raison de son affaire immobilière. «Il y a une fragilité personnelle plus qu’institutionnelle. Il est en retrait et a structuré la direction du groupe de sorte qu’il y ait toujours des vice-présidents entre les problèmes et lui»,observe un autre. Pas suffisant toutefois pour éviter le feu de reproches contradictoires.

Plusieurs néophytes regrettent de ne pas avoir été plus chaperonnés. Des sortants ont, eux, été vexés de se voir doubler par des débutants lors de la répartition des postes clés, fin juin. D’autres vivent mal un règlement interne qui exige de contrôler le dépôt des amendements et les astreint à une discipline de fer. Les plus aguerris trouvent, à l’inverse, que le groupe se perd dans des réunions à rallonge et des votes systématiques. «De l’extérieur, on donne l’impression que le groupe est hyper tenu voire caporalisé, mais en fait, c’est le bordel»,note un député. Un collègue convient de la difficulté de piloter un groupe pléthorique et composite : «Faire tenir ensemble des gens issus de la gauche et de la droite, des députés déjà pros et des Madame Michu, c’est très compliqué.» Et confier une tâche à chacun des 314 membres dans l’Assemblée du non-cumul des mandats n’a rien d’une équation simple.

Dans l’entourage de Ferrand, on explique que l’installation d’un groupe parti d’une page blanche prend du temps, ainsi que le recrutement des quelque 50 collaborateurs. Le directeur de la com n’a pris ses fonctions que lundi. Et Ferrand, comme Castaner, rencontre ses ouailles par petits groupes, notamment pour faire émerger des leaders. «Il y a un mois, on ne se connaissait pas. Il y en a seize, cette force politique n’existait pas», rappelle Hugues Renson. Une excuse recevable cet été… qui le sera moins si la majorité n’a pas trouvé ses marques pour l’examen du budget cet automne. 

Volte-face

Depuis son élection, le président Macron a parfois pris le contre-pied du candidat Macron et souvent celui de son gouvernement. Résumé (non exhaustif).

Syrie. La France était l’un des rares pays à exiger le départ d’Al-Assad comme préalable à une résolution du conflit. Se démarquant des positions de Fillon, Le Pen et Mélenchon sur Damas et son allié russe, le candidat d’En marche tenait peu ou prou cette ligne pendant la campagne. Al-Assad est «un criminel», la transition doit se faire «sans lui», disait-il en avril après l’attaque chimique contre le village de Khan Cheiroun. Fin juin, le chef de l’Etat explicite sa nouvelle position : «Le vrai aggiornamento que j’ai fait sur ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar al-Assad était un préalable à tout.»

TTF. Macron n’a jamais été fan d’une taxe sur les transactions financières (TTF) pour financer le développement et la lutte contre le changement climatique. Mais juste avant les législatives, pour rassurer et séduire à gauche, le chef de l’Etat se déclare tout à trac favorable à cette TTF «d’ici la fin de l’été». Un virage à 180 degrés corrigé une fois le scrutin passé. Fin juin, le chef de l’Etat explique qu’on ne peut faire la TTF à cause du Brexit, histoire de ne pas effrayer les grandes banques souhaitant quitter Londres.

Migrants. «L’accueil des réfugiés est notre tradition et notre honneur», déclarait Macron fin juin, promettant qu’il n’y aurait plus de migrants «dans les rues et dans les bois» d’ici fin 2017. Depuis mai, pourtant, ce volet humanitaire a laissé place à une série de décisions sécuritaires (traque de migrants, suppression des points d’eau…), jusqu’à la sommation du Conseil d’Etat de créer deux centres d’accueil près de Calais.

Armée. Le candidat a fait campagne sur une augmentation du budget de la Défense, affichant sa volonté d’atteindre 2 % du PIB d’ici à 2022 puis 2025. Mais juste avant le 14 Juillet, patatras : 850 millions dédiés aux opérations extérieures disparaissent du budget. Alors qu’il a contesté ouvertement cette coupe, le général de Villiers a choisi de démissionner après avoir été sèchement recadré par Macron.

APL. Ce coup de rabot n’a jamais été évoqué publiquement pendant la campagne - même si on en trouve trace dans les MacronLeaks. Fin juillet, alors que Macron a exigé que la réforme allégeant l’ISF soit faite dès 2018 (contrairement aux propositions du Premier ministre), le gouvernement annonce sucrer 5 euros aux bénéficiaires de l’APL. Macron, «président des riches» ?

Collectivités. La «confiance» dans les élus locaux sur laquelle Macron misait est bien entamée. Par décret le 20 juillet, 300 millions d’euros de crédits destinés aux collectivités en 2017 ont été annulés. Le gouvernement a beau expliquer qu’il s’agit de boucher des trous laissés par Hollande, que la somme est modeste (0,3 % selon Bercy) au regard de ce que l’Etat transmet aux collectivités, les dégâts sont là. Les présidents des puissantes associations d’élus tonnent pour dénoncer les «manquements à la parole donnée». Le 17 juillet, Macron leur promettait en effet de ne pas procéder «par baisse brutale de dotation» et en appelait au «respect partagé». De mauvais augure à moins de deux mois des sénatoriales.


INTERVIEW

«Emmanuel Macron se mêle de tout, comme ses prédécesseurs»

Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel, estime que l’interventionnisme du Président respecte la tradition de la Ve République tout en repoussant ses limites.

Pour Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Emmanuel Macron exploite plus qu’il ne bouscule les institutions de la Ve République, nonobstant une transposition des principales mesures de l’état d’urgence dans le droit commun.

EN HUMILIANT DEVANT SES TROUPES LE CHEF D’ÉTAT-MAJOR DES ARMÉES AU LENDEMAIN DE PROPOS TENUS À HUIS CLOS DEVANT LES DÉPUTÉS DE LA COMMISSION DE LA DÉFENSE, EMMANUEL MACRON A-T-IL FAIT PREUVE D’AUTORITARISME, COMME L’EN ONT ACCUSÉ SES OPPOSANTS ?

Ne renversons pas l’ordre des choses. En mettant en cause devant la représentation nationale les choix politiques du pouvoir civil élu par le peuple, le chef d’état-major portait une atteinte grave et manifeste à l’ordre démocratique qui veut que le pouvoir civil l’emporte sur le pouvoir militaire. Et le huis clos, aujourd’hui, n’existe plus grâce ou à cause des tweets qui informent en direct le public. Le chef de l’Etat n’a fait que rappeler qu’en démocratie, c’est le pouvoir civil qui commande. Loin de rester sur son Olympe et de laisser son Premier ministre gouverner comme il le prétendait d’ailleurs pendant la campagne, Emmanuel Macron se mêle de tout, tout comme ses prédécesseurs.

CETTE CENTRALISATION DU POUVOIR À L’ELYSÉE EST-ELLE INÉVITABLE ?

Mitterrand se mêlait de tout aussi, y compris du choix de la pyramide du Louvre. De même que Sarkozy et Hollande. Et quand, en 1969, un président, Georges Pompidou, laissait un peu de marge à son Premier ministre Chaban-Delmas, les députés de la majorité lui demandaient de recommencer à intervenir. Aujourd’hui, la situation est différente. L’élection de Macron a chamboulé le paysage politique et il n’est pas anormal que son élection lui donne la légitimité de définir les règles de la configuration politique à venir. Si Jean-Luc Mélenchon avait été élu, il aurait, avec l’article 11 de la Constitution, centralisé les pouvoirs à l’Elysée pour refaire le système politique. Au départ en tout cas, la centralisation est sans doute inévitable. La question constitutionnelle est : comment faire pour que celle-ci ne dure pas ?

SUR LES RÉFUGIÉS, L’ÉTAT D’URGENCE, LA PLACE DU PARLEMENT, LE RÔLE DES MÉDIAS, LA CONTRADICTION RÉCURRENTE ENTRE LA COMMUNICATION LÉNIFIANTE DU CHEF DE L’ETAT ET SA PRATIQUE SUSCITENT DE PLUS EN PLUS D’INQUIÉTUDES. Y VOYEZ-VOUS UNE DÉRIVE DANS L’EXERCICE DU POUVOIR ?

Dérive par rapport à quel point fixe ? Si c’est l’écrit constitutionnel, il y a dérive depuis 1958 puisque le président ne s’est jamais conduit comme un arbitre, mais toujours comme un capitaine. Si la référence est la conférence de presse du général de Gaulle, le 31 janvier 1964, il n’y a nulle dérive. Que dit le Général : «Il ne saurait y avoir de séparation étanche entre les deux plans, dans lesquels, d’une part le président, d’autre part celui qui le seconde, exercent quotidiennement leurs attributions […]. Parfois, les deux plans sont confondus quand il s’agit d’un sujet dont l’importance engage tout et, dans ce cas, le président procède à la répartition comme il le juge nécessaire.» Macron ne fait qu’appliquer la Constitution du général de Gaulle.

LA VOLONTÉ DE L’EXÉCUTIF D’INTRODUIRE DANS LE DROIT COMMUN LES PRINCIPALES MESURES DE L’ÉTAT D’EXCEPTION QU’EST L’ÉTAT D’URGENCE NE MENACE-T-ELLE PAS L’ETAT DE DROIT ?

Sans hésitation, oui. La menace est double. Celle, sournoise, du temps qui, depuis deux ans, nous fait nous habituer à vivre sous état d’urgence «comme si de rien n’était». Et celle, claire, de l’ancrage dans la loi de la prévalence du pouvoir administratif sur le pouvoir judiciaire, c’est-à-dire de l’ordre public sur les libertés individuelles. Or, quand on porte atteinte aux libertés, on est certain d’en limiter l’exercice mais on n’est jamais certain de garantir la sécurité. C’est pourquoi, pour tout démocrate, la liberté est la première des sécurités.

LE 3 JUILLET, DEVANT LE CONGRÈS RÉUNI À VERSAILLES, MACRON A ANNONCÉ VOULOIR «CHANGER NOS INSTITUTIONS». Y ÊTES-VOUS FAVORABLE ?

Oui. Et si les réformes annoncées sont votées, la rupture institutionnelle sera radicale : scrutin mi-proportionnel pour les législatives, «chambre du futur» à la place du Conseil économique, social et environnemental, République girondine plutôt que jacobine, droit pour les citoyens d’intervenir dans l’agenda parlementaire, rôle renforcé de la délibération contractuelle, réforme du Conseil supérieur de la magistrature… Une VIe République aux couleurs de Condorcet. Si les réformes sont votées…


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire