jeudi 3 août 2017

Édouard Philippe « On peut toujours s’améliorer »

POLITIQUE LE PARISIEN

METHODE DE GOUVERNEMENT, COUACS...

MATTHIEU PELLOLI VALÉRIE HACOT MARC LOMAZZI CHARLES DE SAINT SAUVEUR

Depuis le début du quinquennat, il y a eu de nombreux couacs au sein de votre gouvernement. Vos ministres sont-ils trop novices ?

Édouard Philippe. L’expérience montre que les politiques aguerris peuvent eux aussi « couaquer ». Quand je compare ce que vous évoquez en termes de couacs avec ce qui prévalait avant, nous n’avons pas à rougir.

Vous êtes en période de rodage ?

Il y a forcément, comme au début de chaque période, des choses qui se calent. C’est vrai pour chacun des ministres. Nous avons voulu intégrer des hommes et des femmes qui n’étaient pas issus du monde politique, avec des expériences personnelles variées. Ils entrent dans le bain politique et ont parfois eu besoin d’un peu de temps pour trouver leurs marques. Il n’empêche que les qualités pour lesquelles ils ont été choisis sont incomparablement supérieures aux petits inconvénients liés à leur période d’adaptation.

Il y a néanmoins des choses qui ont dû vous agacer…

On peut toujours s’améliorer. C’est vrai pour le Parlement, pour le gouvernement… et pour moi. On apprend de ses erreurs, on corrige, c’est un processus continu. Bien sûr qu’on va s’améliorer. Mais citez-moi un autre mois de session extraordinaire où autant de textes de loi majeurs ont été menés à bien !

Certains estiment que Richard Ferrand, le président du groupe LREM à l’Assemblée, n’est pas assez présent…

J’ai toute confiance dans le président du groupe. On a un groupe nombreux, pas encore très expérimenté, mais tout fonctionne de mieux en mieux. Il est plus important d’expliquer ce qu’on fait que d’être approuvé. Je crois que les Français respectent ceux qui expliquent. Nous devons rappeler en permanence le sens de notre action, dépasser la seule argumentation budgétaire pour rappeler le cap que nous suivons. Là-dessus, on a des marges d’amélioration.

Vous parlez de faire plus de pédagogie. Mais vous avez allumé une nouvelle polémique avec les élus locaux en annulant par décret et sans aucune explication 300 M€ de dotations…

C’est quand même un monde ! Les socialistes ont baissé massivement les dotations aux collectivités sans concertation et ils hurlent au loup quand nous prenons des mesures pour ne pas augmenter les impôts. Ces 300 M€ n’ont été enlevés à personne, car ils n’avaient été donnés à personne. Aucun projet en cours n’est annulé. A l’avenir, nous proposons aux collectivités territoriales un pacte de responsabilité : l’Etat ne baissera plus ses dotations dès lors qu’elles maîtriseront leurs dépenses.

Un sondage montre que votre popularité et celle d’Emmanuel Macron sont en forte baisse...

Ceux qui ont passé leur temps à regarder les sondages, ou pire, à gouverner au gré des sondages, ont échoué. Je vais essayer de ne pas faire la même erreur.

Comment faites-vous pour travailler avec « l’hyperprésident » Macron ?

J’ai d’excellentes relations de travail avec le président, extrêmement fluides, chaleureuses, même. Ça se passe très bien, et simplement.

Certains disent que vous devriez davantage monter au créneau, que vous êtes trop gentil…

Regardez ma vie politique : je n’ai jamais cherché à être spectaculaire. J’essaie d’être sérieux, solide, de monter au créneau quand c’est nécessaire. L’omniprésence ne me semble pas être gage d’efficacité gouvernementale. Seule compte l’efficacité.

Il manque plus de 1 Md€ dans le budget 2017. Où l’Etat va-t-il se serrer la ceinture ?

Avant d’être nommé, je me doutais que la situation n’était pas bonne, mais je ne pensais pas que les chiffres seraient aussi mauvais. Nous avons fait le choix de ne pas augmenter les impôts en 2017 et d’assumer les dépenses annoncées par nos prédécesseurs mais qui n’étaient pas financées… Nous avons donc décidé de faire des économies sur la dépense publique.

Il manque toujours un milliard…

Nous avons pris l’ensemble des mesures afin de rentrer dans l’épure des 3 % de déficit. Et puis, nous voulons un budget 2018 sincère. Fini la mauvaise habitude française de sous-estimation systématique de certaines dépenses, par exemple sur les opérations militaires extérieures. Même chose pour les gels de crédits. Jusqu’à présent, le Parlement votait les crédits, mais le gouvernement disait dès le début de l’année : « Il y aura 8 % ou 9 % de gel quoi qu’il arrive. » Nous sommes en train de sortir de cette hypocrisie. C’est un gage de sérieux.

La nationalisation du chantier naval de Saint-Nazaire STX n’est-elle pas en contradiction avec le programme libéral d’Emmanuel Macron ?

L’Etat a préempté STX car il en va de nos intérêts stratégiques, mais il s’agit d’une décision évidemment temporaire. L’Etat n’a pas vocation à rester seul actionnaire de STX pendant des années. Nous devons adosser STX à un partenaire industriel et Fincantieri peut parfaitement être celui-là. Construire un champion européen avec les Italiens a tout son sens.

D’autres solutions existent-elles, notamment avec Naval Group par exemple ?

Naval Group a bien sa place au capital de STX France, mais ce n’est pas incompatible avec un accord avec nos partenaires italiens, au contraire.

Dans le budget pour 2018, tous les ministères devront-ils se serrer la ceinture ?

Gouverner, c’est choisir. Le budget 2018 fera des choix, il assumera des priorités claires pour la transformation du pays. Nous allons baisser les impôts de plus de 10 Mds€ et redistribuer du pouvoir d’achat vers tous les actifs en basculant les charges salariales vers la CSG. Ce sera 250 € en plus par an pour un salarié payé au smic, par exemple. Nous allons formuler des orientations ambitieuses en faveur des armées, de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur, de l’écologie et de la justice, et mener toute une série d’actions prioritaires comme l’augmentation de la prime d’activité et la revalorisation de l’allocation adulte handicapé. Donc oui, pour financer tout cela, nous devons faire des économies.

Après le retour du jour de carence, de nouveaux sacrifices seront-ils demandés aux fonctionnaires ?

Nous assumons le rétablissement du jour de carence. C’est une mesure de justice et elle est efficace. Je rappelle que les salariés dans le privé ont trois jours de carence. Mais les fonctionnaires ne seront pas la variable d’ajustement du budget 2018. Nous avons besoin de fonctionnaires bien formés et à l’aise dans leurs missions.

Et concernant les économies de 10 Mds€ en 2018, qui sera concerné ?

Les économies s’intégreront dans une transformation profonde de l’action de l’Etat. Nous voulons changer les politiques publiques qui n’apportent pas de réponses à la hauteur des enjeux. C’est le cas de la politique du logement : 40 Mds€ par an pour des résultats dont chacun s’accorde à dire qu’ils sont insatisfaisants. Pas assez de logements, des loyers trop chers, et des millions de Français mal logés. Soit on verse encore un peu plus d’argent — ce n’est pas notre objectif —, soit on refonde cette politique, et c’est ce que nous allons faire. Mais ce n’est pas le seul exemple. Nous devons aussi repenser notre politique de l’emploi. Au lieu de promettre des emplois aidés au moment des campagnes électorales, il faut mettre en œuvre une vraie politique de formation, car les emplois aidés ne débouchent malheureusement pas sur des emplois stables ! Nous voulons créer les conditions d’un retour durable à l’emploi et nous voulons que le travail paie.

Est-ce que la mesure de 5 € en moins concernant les APL sera reconduite en 2018 ?

Il y aura une réforme structurelle de la politique du logement en 2018.

Mercredi a été voté le projet de loi d’habilitation autorisant la réforme par ordonnances du Code du travail. Que répondez-vous à ceux qui critiquent un texte déséquilibré, trop favorable aux entreprises ?

Que nous tenons l’ensemble de nos engagements. Sur le fond, en libérant l’activité tout en protégeant les salariés, et sur la méthode, en discutant longuement avec les organisations syndicales et patronales. Les partenaires sociaux ont été fermes sur leurs positions, mais ils ont joué le jeu avec sérieux. De même, au Parlement, le projet de loi a donné lieu à des échanges parfois vifs mais réels. C’était un point très important.

Mais le texte ne fait-il pas la part belle aux revendications patronales ?

Je ne suis pas là pour faire plaisir à tel ou tel, je suis là pour mettre en œuvre les engagements du président de la République et pour faire redémarrer le pays. C’est le sens de cette réforme qui va nous permettre de placer la négociation sociale au niveau le plus efficace, plus près de la réalité du terrain, dans l’entreprise ou au niveau de la branche en fonction des sujets, ou de rendre enfin applicable le compte pénibilité sans remettre en cause les droits acquis. C’est bon pour tout le monde, les entreprises comme les salariés.

Les syndicats dénoncent des reculs comme le plafonnement des indemnités prud'homales en cas de licenciement abusif…

Il y a aussi des points où les entreprises trouvent que le texte est trop favorable aux salariés, par exemple sur l’augmentation des indemnités de licenciement, qui sont dans la moyenne basse en Europe. Nous voulons sécuriser la relation employeur-employé avec des règles simples et prévisibles pour chacun, y compris sur la question de la fin du contrat de travail. Quand vous simplifiez les choses, vous les simplifiez pour tout le monde. La longueur des procédures devant les prud’hommes et l’incertitude sur les montants pénalisent tant les salariés que les employeurs. Après chaque étape de la négociation, les orientations du gouvernement ont été partagées avec les partenaires sociaux, la concertation se poursuit pendant l’été pour finaliser le projet, qui sera présenté le 31 août, et les textes définitifs seront approuvés par le Conseil des ministres avant la fin de l’été. Des mesures paraîtront trop audacieuses à certains et pas assez à d’autres, c’est la vie, mais toutes auront fait l’objet d’un dialogue approfondi avec les partenaires sociaux.

Redoutez-vous la journée d’action du 12 septembre contre la réforme du Code du travail ?

J’ai entendu cet appel syndical et je le respecte, mais j’ai le sentiment que les Français ont envie de solutions plutôt que de blocages.

Considérez-vous que la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, est fragilisée par l’affaire Business France ou par des critiques sur la plus-value boursière réalisée lorsqu’elle était DRH de Danone ?

Je trouve qu’elle a été admirable pendant toute cette phase de discussion, précise, ouverte, soucieuse d’avancer. Je suis très heureux qu’elle soit à la manœuvre sur ce dossier. C’est une remarquable ministre, une très bonne connaisseuse de ses sujets, et j’ai le sentiment qu’elle est respectée par les organisations syndicales.

Et concernant la polémique liée à sa plus-value boursière ?

Il y a sans doute des gens dans ce pays qui sont outrés par le fait que certains gagnent de l’argent, voire beaucoup d’argent. Je ne partage pas ce sentiment aussi longtemps que c’est légal et qu’on paye des impôts dessus.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire