mardi 8 août 2017

Energie : l’éolien français met un pied dans l’eau

FUTURS LIBÉRATION

La première éolienne au large de l’Hexagone est en cours d’installation. Flottante, elle représente une prouesse technique qui cache mal l’inertie de la France dans le domaine du renouvelable offshore. A la différence du Royaume-Uni, de l’Allemagne et du Danemark.

Appelez-la Floatgen. En cours de construction à 22 kilomètres des côtes du Croisic (Loire-Atlantique), sur le site d’essai technologique de Centrale Nantes (le SEM-REV), la première éolienne en mer française, flottante, est bien partie pour produire ses premiers kilowatts d’ici 2018, conformément au calendrier annoncé. Son système d’ancrage en nylon, conçu par la société lorientaise Le Béon Manufacturing, vient en effet d’être mis à l’eau, se sont félicités le 27 juillet ses concepteurs. Une première étape décisive avant la mise en place prochaine d’un flotteur en béton armé de 36 mètres de côté sur 10 de hauteur, ouvert en son centre, et l’érection du mât et des pales, pour une mise en route à titre expérimental (et pour deux ans) au tout début de l’année prochaine.

La mise en service de cette éolienne offshore peut apparaître anecdotique, mais c’est une petite prouesse technique. Les éoliennes «flottantes» sont en effet une technologie encore balbutiante : la première ferme n’a vu le jour que mi-juillet en Ecosse pour alimenter 20 000 foyers en électricité. Mais les débuts de Floatgen ne doivent pas faire oublier que le déploiement de l’éolien dans les mers hexagonales est vraiment tardif - c’est un euphémisme - par rapport à ce qui passe chez nos voisins du nord de l’Europe. Ainsi, le Royaume-Uni dispose aujourd’hui de 5 gigawatts (GW) installés dans la Manche et en mer du Nord : l’équivalent de trois réacteurs nucléaires EPR, du type de ceux que compte construire EDF à Hinkley Point, dans le sud-ouest de l’Angleterre. L’Allemagne aligne de son côté 4 GW sur les rives de la Baltique, et le Danemark 1,3 GW autour de la presqu’île du Jutland.

A eux seuls, les trois champions européens détiennent près de 90 % de la capacité en éolien offshore sur le vieux continent (12 GW), selon les derniers chiffres de l’Agence internationale des énergies renouvelables (Irena). De son côté, la France n’a pour l’instant fourni aucun kilowattheure avec cette source d’énergie illimitée alors qu’elle dispose, paradoxalement, du deuxième gisement de vent européen. «Il y a un volontarisme et une culture des énergies renouvelables chez nos voisins européens qui ont longtemps manqué à la France», avance Matthieu Monnier, responsable du pôle offshore pour l’association France Energie éolienne (FEE).

Mais pourquoi tant de lenteur et d’atermoiements ? Aujourd’hui, il existe deux technologies d’éoliennes offshore. La version «posée», c’est-à-dire fixée dans les fonds marins, devrait voir quatre premiers parcs enfin mis en service au large de Fécamp, Courseulles-sur-Mer, Saint-Brieuc et Saint-Nazaire entre 2021 ou 2022. C’est la technologie la plus ancienne, mais aussi celle qui fait face aux contraintes techniques les plus lourdes : elle ne permet pas de s’éloigner à plus de 30 kilomètres du littoral, dépend fortement de la (faible) profondeur de l’eau et est compliquée à installer «dans un environnement hostile et corrosif».

«C’est pour cela que cette énergie renouvelable se développe lentement par rapport à l’éolien terrestre, souligne Raphaël Gerson, chef adjoint du service réseaux énergies renouvelables à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). L’avantage, c’est qu’en mer l’impact visuel des éoliennes est minimisé et les vents sont plus forts.» La version «flottante», bientôt testée en France, permet, elle, d’aller à 50 ou 60 kilomètres des côtes, où les vents sont encore plus forts, et dans un pays où les fonds marins proches du littoral, notamment en Méditerranée, sont vite profonds, l’avantage est évident. Cependant, cette technologie n’a pas encore atteint sa maturité technique. Et son coût de revient, qui comprend le coût d’installation et de maintenance, excède encore les 200 euros par mégawattheure, trois fois plus que l’éolien terrestre ou le solaire.

«Dans notre scénario, on estime qu’il y a de belles perspectives avec l’éolien flottant car on a des côtes moins faciles qu’en mer du Nord», estime Thierry Salomon, vice-président de l’association Négawatt. Or, dans ce domaine, il est vrai que la France a pris une longueur d’avance. Raphaël Gerson, de l’Ademe, acquiesce :« L’enjeu, c’est de transformer l’essai.» Mais y parvenir demande des objectifs et des ambitions chiffrées… que la France est loin de remplir. Ainsi, en 2010, les premiers textes nés du Grenelle de l’environnement ont fixé à 6 000 MW la puissance de l’éolien offshore pour concrétiser l’objectif de 23 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique français d’ici à 2020. Mais à cette époque, aucun projet en mer n’était engagé.

«Aujourd’hui, on est très loin de l’objectif fixé par le Grenelle de l’environnement, admet Marion Lettry, déléguée générale adjointe du Syndicat des énergies renouvelables. Pour atteindre les objectifs fixés par la loi de transition énergétique de juillet 2015, qui prévoit que les énergies renouvelables doivent représenter 40 % de la production électrique nationale à l’horizon 2030, il faudra que l’on ait installé 20 à 21 GW en mer, ce qui représenterait 10 % de cette production.»

Peut-on tenir les délais ? Attribués en 2011, puis en 2013, les deux premiers appels d’offres pour six fermes d’éoliennes posées offshore permettraient d’installer 3 000 mégawatts d’ici à 2023 conformément à ce que prévoit la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Toutefois, cette feuille de route de la politique énergétique pour 2016-2018 reste floue et a déçu les partisans du renouvelable par son manque d’ambition. Pour eux, la volonté politique n’est pas à la hauteur des objectifs inscrits sur le papier. «L’enjeu de la révision à venir de la PPE, ce sera de préciser les ambitions de l’Etat pour atteindre cet objectif de 40 % de renouvelable dans le mix énergétique d’ici à 2030, notamment en matière d’éolien offshore», avance Matthieu Monnier, de France Energie éolienne.

Car encore faut-il que les parcs éoliens annoncés, notamment à Dieppe-Le Tréport, Noirmoutier, Dunkerque et Oléron, voient le jour face à la rafale de recours déposés par les associations anti-éoliennes qui s’y opposent pour tous les motifs imaginables : nuisance visuelle depuis les côtes, risque de déstabilisation de l’écosystème marin, interdiction de zones de pêche, etc. De l’appel d’offres à la mise en chantier, la procédure globale est jugée trop lourde et redondante par les défenseurs de cette énergie renouvelable.

«On pourrait simplifier le cadre juridique de l’éolien en mer, n’envisager qu’une seule concertation publique en amont de chaque projet et réunir les demandes d’autorisation dans un seul dossier, plaide ainsi l’avocat spécialisé en droit de l’environnement Arnaud Gossement. Et puis il faudrait que l’Etat précise sa politique sur l’appel d’offres et sur les technologies à privilégier.»

Le ministre de la Transition énergétique, Nicolas Hulot, le reconnaît. «On est freiné dans le développement de cette filière par un certain nombre de verrous administratifs, juridiques, parfois économiques ou financiers. C’est bien beau de se fixer des objectifs dans une loi, mais après il faut développer des stratégies», a-t-il déclaré fin juillet à Plouarzel, dans le Finistère. Car depuis 2004 et le premier projet d’éoliennes en mer envisagé à Veulettes-sur-Mer, en Seine-Maritime, les associations opposées aux grandes pales contestent systématiquement les demandes d’autorisation de mise en chantier. Cela a été le cas pour les parcs de Saint-Nazaire et de Fécamp, dont les promoteurs ont finalement obtenu gain de cause en mai et en juin devant la cour d’appel administrative de Nantes. Idem concernant le parc de Courseulles-sur-Mer, qui attend le verdict.

«Tous les citoyens ont droit d’aller en justice, mais on s’interroge sur les motivations réelles des requérants», fait remarquer le représentant de France Energie éolienne, Matthieu Monnier. Le projet de loi relatif «au droit à l’erreur et à la simplification», qui sera présenté à la rentrée, devrait alléger la procédure de demande d’autorisation. Hulot a déjà prévenu ceux des défenseurs de l’environnement qui restent vent debout face à l’éolien en mer : si l’on veut la transition énergétique pour limiter la part du nucléaire, «on ne peut pas être contre tout».

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