mardi 8 août 2017

Ines de la Fressange

MAIS SI. LA PLUS PARISIENNE ET LA PLUS CHIC DES TOPS FÊTE SES 60 ANS. ET ELLE A ACCEPTÉ UNE DERNIÈRE SÉANCE DE MODE POUR NOUS PARLER DE SON PLAISIR DE VIEILLIR, ET DES CONTRADICTIONS INHÉRENTES À CET ÁGE DE LA VIE. RASSURANT.

« C’était ma dernière séance ! » Quand Ines de la Fressange vous accueille en citant Eddy Mitchell, on se dit que l’heure est grave : « J’ai fait ma première séance de mode dans ELLE il y a pas loin de quarante ans. Après celle-ci, c’est fini. » On lui objecte que non, ça ne va pas être possible, de nous quitter comme ça. Entre elle et ELLE, il y a une histoire, un passé, une construction commune. Chaque année, la couverture d’été que nous lui consacrons est plébiscitée, les lectrices l’attendent, elles connaissent Ines depuis si longtemps, elles ont vu naître des bébés, des projets, des livres, elles ont suivi les chagrins et les joies, elles exigent leur suivi de dossier. Ines coupe court à mon laïus. « Mais je ne dis pas que je me retire du monde pour méditer ! Simplement que faire le mannequin, c’est fini. Quand Erin [Doherty, la directrice de la rédaction, ndlr] m’a proposé une série de mode, je lui ai dit que les seules photos dont j’avais besoin, c’était pour ma carte Senior+ de la SNCF. » Tiens, c’est elle qui a abordé le sujet en premier. Ines de la Fressange – regardez de nouveau les pages qui précèdent, puis pincez-vous – fêtera ses 60 ans le 11 août. Et de mémoire de journaliste de ELLE, c’est la première fois qu’on la sent légèrement, comment dire, désarçonnée par la question de son âge. Comme si cette femme si rayonnante, à la parole si libre, cette femme qui n’a jamais caché sa date de naissance, venait de prendre le temps de s’asseoir sur son canapé et de se dire : « 60 ans, la vache ! » « Quand j’étais petite, les dames de cet âge avaient des chignons et des tailleurs avec des broches. Aujourd’hui, les femmes de ma génération écoutent Jimi Hendrix et portent des santiags, on ne ressemble plus à des mamies de Jacques Faizant, donc je fais de la pensée positive : “Bon, entre 59 et 61 ans, il y a ce truc qui s’appelle 60, on ne va pas en faire un fromage de brebis”... mais ça ne veut pas dire que le chiffre n’est pas un peu... impressionnant ! »

Si elle a tiqué sur la proposition, c’est qu’elle ne voulait pas donner le sentiment d’être nostalgique de ses jeunes années : « Vouloir à tout prix se montrer et faire le mannequin à mon âge, je trouverais ça pathétique. J’ai eu peur de donner l’impression de chercher à me mettre en concurrence avec moi-même, trente ans plus tôt. Je n’ai aucune nostalgie du métier de mannequin, et je suis beaucoup plus heureuse aujourd’hui qu’à 20 ans. Il y a une vraie différence entre faire une série d’été avec mes propres vêtements, mes potes, mes filles, dans ma maison, et une séance de mode, comme à mes débuts. Erin m’a convaincue rien qu’en prononçant le mot “Tanger” puis “Dar Nour”, le ravissant hôtel de la Kasbah où nous sommes descendus ! Plus sérieusement, en réfléchissant, j’ai pensé que, peut-être, des lectrices de ma génération seraient contentes de voir une femme de mon âge et de se dire qu’on n’est pas bonnes pour la casse. Pourquoi n’y a-t-il jamais de mannequins de 60 ans dans les magazines féminins ? » Je lui objecte que les modèles « seniors », comme on dit, sont très à la mode, elle soupire : « Si vous regardez comment on les utilise, vous constaterez que c’est toujours pour l’anecdote, des femmes très ridées ou aux cheveux très blancs qu’on habille avec des fringues de gamines, comme pour insister sur le contraste. Le travail qu’on a fait à Tanger, ce n’est pas ça du tout, c’est une série “normale”, qui n’est pas dans la caricature. » Sur le shooting lui-même, Ines avoue en riant qu’elle a commencé par faire « sa râleuse » : « Quand j’ai vu le choix des vêtements, j’ai eu peur des choses trop pointues, trop spectaculaires, j’ai pensé qu’il y avait eu une erreur de casting, que j’aurais l’air ridicule, donc j’ai constitué tout un portant de pièces “hors de question !”. Un maillot drapé en Lurex ? Sérieusement ? Et puis je me suis dit : pour quelqu’un qui passe sa vie à recommander aux femmes d’écouter les conseils des pros, de ne pas avoir de préjugés, d’accepter de changer un peu d’image, ce serait paradoxal de ne pas faire confiance à cette équipe qui, a priori, me voulait du bien. Donc je me suis laissée porter... Je n’ai pas encore vu le résultat, mais j’ai bien précisé que mon meilleur ami s’appelle Photoshop, vous en avez fait bon usage, j’espère ? »

C’est dit sur le ton de la rigolade, mais c’est dit quand même. Comme s’il y avait deux Ines, celle qui s’inquiète de son image et celle qui, philosophe et enjouée, me détaillera bientôt toutes les raisons de se réjouir du temps qui passe. Je lui demande si, quand on est très belle, on n’a pas plus à perdre en prenant de l’âge que quelqu’un de, disons, normalement joli ? Modeste, elle ne commente pas le compliment, mais m’explique que son passé de mannequin a forcément biaisé son regard sur elle-même.

« Pendant des années, j’ai passé ma vie dans le miroir. Mon visage et mon corps étaient mon capital, c’est aussi pour ça que je suis contente d’avoir changé de métier, c’est vite stérile, d’être en boucle sur soi-même. J’ai revu récemment une série de photos que j’avais faite il y a trente-cinq ans pour “Égoïste” de Nicole Wisniak, où l’on avait imaginé mon évolution de l’âge de 16 ans à l’âge de 80 ans, à coups de prothèses, de latex, de colles, etc. J’avais 25 ans et je me souviens que j’avais peur de mes futures rides, alors qu’aujourd’hui je constate que ce ne sont pas les rides le vrai problème, plutôt le fait d’avoir l’air fatigué. » Donc, qu’est-ce qu’on fait, Ines, on lutte ou on lâche l’affaire ? « On lutte, évidemment, mais sans s’acharner. Il y a une sorte de politesse à s’arranger, à être tendre et bienveillante avec soi-même. Vis-à-vis des gens autour de nous, que ça soit nos enfants ou nos compagnons, être soignée, ça compte. Être bien dans son âge, quel qu’il soit, commence par ne pas être trop complexée. Mais le danger, bien sûr, c’est d’en faire trop. Je n’ai aucun principe moral contre la chirurgie ou la médecine esthétique, j’ai toujours pensé que la route était longue et qu’il ne fallait jamais dire jamais [rires], mais je constate que le résultat est rarement réussi. Ne plus se reconnaître dans la glace, ça doit être embêtant quand même ! »

Je regarde cette femme qui se ressemble toujours autant, l’ossature du visage parfaite, les petits plis de gaieté autour des yeux, et je lui demande si, quand elle se voit dans un miroir, ce n’est quand même pas irréel, d’associer cela avec son nouveau changement de dizaine, avant de m’interrompre, mortifiée : depuis une heure, je ne lui parle que de son âge, quel manque de tact ! Ines ne voit pas les choses comme ça. « Mais c’est pour ça que je suis là ! J’aimerais que ça ne soit plus tabou, qu’on puisse en parler comme n’importe quel autre sujet. La société évolue, les préjugés culturels s’effritent peu à peu. Prenez Brigitte Macron, quelle belle nouvelle que son arrivée à l’Êlysée ! J’en profite pour lui faire passer un message : Brigitte, vous avez séché les défilés de haute couture, mais venez à ceux du prêt-à-porter en septembre ! La mode, ça n’est pas futile, c’est indispensable pour l’économie de la France et son image à l’international ! Pour répondre à la question sur le côté irréel de se réveiller un jour en pensant “je vais avoir 60 ans aujourd’hui”, je dirais oui et non. Oui parce que, pardon pour le cliché, mais c’est passé si vite, mes petits bébés sont devenus de grandes personnes, c’est vertigineux – je lance un appel à Nine : mon nouveau top Isabel Marant jaune pourrait-il regagner mon placard ? J’aimerais pouvoir le porter au moins une fois, merci – et non parce que j’ai tellement changé, évolué, progressé, depuis mes 20 ans ! La vie m’a appris à lâcher prise, à gagner en sagesse, en spiritualité, en empathie, à avoir une notion plus juste de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas – pour le top jaune, au pire, je ferai sans. J’apprécie l’assurance que j’ai aujourd’hui, parfois je m’entends dire à des investisseurs : “Bon, ça fait quarante ans que je bosse dans la mode, vous pouvez me faire confiance”, j’aime bien le poids que ça me donne. Mais, au-dessus de tout, ce que le temps m’a apporté et que je ne changerais pour rien au monde, c’est ma banque de données personnelles : j’ai accumulé des millions d’images de gens, de choses, d’endroits qui m’ont donné de la joie, quelle richesse ! Parler des privilèges de l’âge, ce n’est pas un vain mot. À ce propos, vous qui avez vu les photos du shooting, vous pensez qu’il y en aurait une bien pour ma carte Senior+ ? » Ines rit et je me dis qu’ils vont lui claquer la porte au nez, au guichet de la SNCF, quand elle va aller chercher le formulaire. La génétique, le succès, la notoriété, c’est une chose. Mais je me demande si le secret, le vrai, ce n’est pas la gaieté. ¦

LA VIE M’A APPRIS À LÂCHER PRISE, À GAGNER EN SAGESSE, EN EMPATHIE, À AVOIR UNE NOTION PLUS JUSTE DE CE QUI EST IMPORTANT ET DE CE QUI NE L’EST PAS.

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