vendredi 11 août 2017

La chair de poule

ÉVÉNEMENT LIBÉRATION

L’agrobusiness pond encore un scandale

Abattage de poules, rappels de plats préparés… Cette nouvelle crise sanitaire européenne, accentuée par la faible réactivité des autorités, pointe les failles des contrôles de l’élevage intensif. Jeudi, les dirigeants de la société néerlandaise qui vendait le fipronil aux éleveurs ont été arrêtés.

Les œufs aromatisés à l’insecticide neurotoxique seraient-ils la nouvelle maladie sénile de l’agriculture industrielle et de l’élevage intensif ? Le dernier symptôme en date d’une folle dérive productiviste causant souffrance animale et risque pour la santé humaine ? Ces questions d’intérêt public méritent d’être posées depuis que le scandale du fipronil a éclaté fin juillet, partant des Pays-Bas, contaminant l’Europe du Nord et sautant les frontières jusqu’à la France, en dépit des dénégations initiales des pouvoirs publics. Des millions d’œufs néerlandais à bas coût recélant des traces de l’antiparasitaire prohibé ont déjà été détruits dans toute l’Europe. Des tonnes et des tonnes de plats préparés, gâteaux et pâtes fabriqués à partir d’«ovoproduits» contaminés vont être rappelés. Et plus d’un million de pondeuses traitées contre le pou rouge au moyen du pesticide interdit devraient être abattues aux Pays-Bas…

En cause, une société néerlandaise, ChickFriend, qui vendait le fipronil aux éleveurs sous l’appellation Dega 16 en tant qu’insecticide miracle et sans danger, après l’avoir importé illégalement de Roumanie via un fournisseur belge, Poultry-Vision. La justice, qui menait jeudi des perquisitions aux Pays-Bas, est en train de remonter la chaîne des escrocs et de la fraude : Martin V.d.B. (31 ans) et Mathijs I. (24 ans), les deux dirigeants de ChickFriend, ont été arrêtés dans la journée par la police néerlandaise.

Infographie BIG

Mais le mal est fait. Le Royaume-Uni a ainsi admis jeudi avoir importé sans le savoir au moins 700 000 œufs au fipronil, l’Allemagne 3 millions. En France, seuls cinq sites de transformation seraient touchés, essentiellement dans le Nord et l’Ouest. Ces «casseries» spécialisées dans la fabrication de préparations à base d’œufs auraient reçu plus d’1,7 million d’œufs contaminés. Va-t-on en rester là ? Rien n’est moins sûr. Un premier élevage avicole des Hauts-de-France a déjà été déclaré «positif» au fipronil après utilisation sur ses poules d’un insecticide acheté en Belgique. Et de nouveaux lots d’œufs contaminés ont été identifiés dans le Morbihan.

Ce n’est pas pour rien que, après trois jours de communication erratique, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, a fini par monter au créneau pour annoncer qu’il avait diligenté «une enquête nationale afin de vérifier l’éventualité que des élevages aient été traités avec le fipronil». Idem dans les 80 ateliers d’ovoproduits. 4 500 fonctionnaires des services sanitaires de l’Etat vont être mobilisés pour ces contrôles. Un principe de précaution minimum s’il se confirme que les autorités néerlandaises avaient connaissance du problème dès fin 2016 tout en continuant d’exporter leurs œufs au fipronil dans toute l’Europe. C’est dire si l’on ne sait pas grand-chose de l’ampleur de la crise en France, la transparence n’ayant jamais été le fort de l’industrie agroalimentaire, pour le dire poliment. «On est loin, malheureusement, d’avoir toutes les informations sur ce qu’on appelle chez nous un scandale sanitaire»,regrettait ainsi mercredi Ingrid Kragl, directrice de l’information de l’ONG Foodwatch, au micro d’Europe 1.

Stéphane Travert se veut, lui, «rassurant»pour les consommateurs, martelant que «les contrôles menés jusqu’à présent ne montrent pas de toxicité pour la santé humaine». De fait, le fipronil, classé «modérément toxique» par l’OMS, doit être ingéré à haute dose pour représenter un danger pour la santé. Or les analyses réalisées aux Pays-Bas ont révélé un taux moyen de 0,09 mg par œuf : il faudrait ainsi en manger plus de sept par jour pour commencer à se rendre malade, disent les spécialistes. Les insecticides utilisés à la maison ou dans les colliers antipuces des animaux de compagnie seraient bien plus concentrés en neurotoxiques. Ce qui fait dire à un toxicologue belge que «l’acrylamide des frites est bien plus toxique que le fipronil des œufs»… Soit. Dans le doute, on attendra l’avis d’experts que l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) doit rendre ce vendredi.

La supposée faible toxicité des œufs au fipronil n’empêche pas une sérieuse remise en cause de l’agrobusiness. Le ministre wallon de l’Agriculture, René Collin, a courageusement dénoncé dès lundi «les agissements frauduleux de l’industrie». «Les crises de la vache folle, de la dioxine, du poulet chloré et de la viande chevaline ont toutes été provoquées par des fraudes», a-t-il rappelé. En France, première puissance agricole européenne, le silence reste assez assourdissant. Seul l’eurodéputé Yannick Jadot a pointé le scandale du fipronil comme celui d’un «d’un système agro-industriel concentrationnaire fou». Pour l’ex-ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll,«l’Europe n’est pas en cause, c’est le pays qui n’a pas donné l’information au niveau européen qui l’est». En clair, les Pays-Bas.

Mais c’est bien le modèle productiviste aidé par l’UE qui conduit à entasser une douzaine de poules au mètre carré dans des cages (voir l’infographie page 5), à leur couper le bec pour éviter qu’elles ne s’entretuent et à les arroser d’insecticide pour qu’elles pondent un œuf low-cost par jour. Coûte que coûte. Le gouvernement, comme le précédent, n’a pas idée de fâcher la puissante FNSEA, principal syndicat agricole, en suggérant que l’on pourrait sortir un peu de l’agrobusiness pur et dur et aider davantage le vrai «bio» de plein air, quitte à manger moins d’œufs et de viande. Bref à manger mieux. Malheureusement, il en sera sans doute ainsi jusqu’au prochain scandale.


ITW  de  François Collart-Dutilleul, professeur émérite des universités, membre correspondant de François Collart-Dutilleul, professeur émérite des universités, membre correspondant de l’Académie d’agriculture 

Parti des Pays-Bas, le scandale des œufs contaminés s’est répandu en Belgique puis en France. Pour François Collart-Dutilleul, professeur émérite des universités, membre correspondant de l’Académie d’agriculture de France, la fraude au fipronil démontre une impuissance de l’Europe en matière de sécurité sanitaire.

QUE RÉVÈLE LE SCANDALE DES ŒUFS CONTAMINÉS AU FIPRONIL ? LA NÉCESSITÉ DE SORTIR DE L’ÉLEVAGE INTENSIF DE POULES ?

L’intensif n’est pas le problème au regard du fipronil. Cette affaire a peu à voir avec la crise de la vache folle, par exemple, sinon qu’elle révèle les faiblesses de l’Europe. Du fipronil a été introduit dans des insecticides pour éradiquer le pou rouge alors qu’il est interdit en Europe. Il s’agit dans ce cas d’une fraude ordinaire, qui pose de nouveau la question de la sécurité sanitaire. Les poules ne se contaminent pas entre elles et tous les types d’élevage peuvent être concernés, les exploitations intensives comme les plus petites. Même le bio peut avoir été touché si les produits autorisés ont été frauduleusement coupés au fipronil. Le problème, c’est de laisser prospérer une fraude qui dure sans doute depuis de nombreux mois, venant d’un pays moins regardant que les autres.

POURQUOI LES NORMES EUROPÉENNES NE SONT-ELLES PAS UN REMPART ?

L’Europe dysfonctionne, elle n’a pas les moyens d’une politique sanitaire à la hauteur du commerce international qu’elle promeut. Et en France, nous produisons près de 15 milliards d’œufs par an, nous pourrions être autosuffisants, mais en faisant le choix du commerce international, on en importe de pays qui n’appliquent pas les conditions sanitaires avec autant de rigueur que nous. Tous les Etats n’ont pas les mêmes conceptions, ni les mêmes moyens pour surveiller les élevages. L’Europe devrait pouvoir prévenir ce type de crise. En tout cas, elle devrait travailler plus collectivement et réagir plus rapidement, et avec plus de transparence. Le problème dans cette affaire, c’est que chaque pays a joué pour lui : les Pays-Bas, d’où le scandale est parti (mais la fraude peut venir d’ailleurs), n’ont rien dit, la Belgique a attendu le 20 juillet pour alerter les autres Etats membres et la France a attendu le 8 août pour réagir ! Pourquoi avoir attendu quinze jours alors qu’avec la traçabilité, nous avons les moyens de savoir quelle est l’entreprise qui a mis du fipronil interdit dans un insecticide autorisé et depuis quand cette fraude perdure ? D’ailleurs, l’industrie agroalimentaire a vite réagi et identifié les produits concernés. C’est donc possible.

LE MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE A LANCÉ DES CONTRÔLES SUR L’ENSEMBLE DES OVOPRODUITS…

C’est le minimum. Mais ce qui serait utile, c’est d’enquêter sur la durée, quatre ou cinq ans, et non sur les quinze derniers jours. Le fipronil est «modérément toxique», mais l’accumulation de la dose peut poser un vrai problème. Or il est aussi présent dans de nombreux insecticides domestiques ou pour animaux. Il est surtout important de rechercher, dans le pays à l’origine de la crise, depuis combien de temps la fraude au fipronil existe, afin de déterminer en toute transparence l’ampleur de la contamination, sans doute sur de nombreux mois, et l’ensemble des produits concernés par ces œufs.

COMMENT PRÉVENIR CE TYPE DE CRISE ?

Avec un système sanitaire européen plus au point. Le problème, c’est que l’essentiel de ce que nous avons en commun, c’est le marché, qui est aussi un marché commun des risques. Nous sommes face à une impuissance européenne qui conclut des traités commerciaux à tour de bras sans être à même d’échanger en toute confiance avec ses partenaires. Si la crise du fipronil est intra-européenne, il y en aura d’autres, et de plus en plus à l’échelle des traités que l’Europe conclut. Il faut donc investir de l’énergie et des moyens pour renforcer une sécurité sanitaire commune en Europe.

Il faut aussi commencer par ne rien abdiquer des normes sanitaires ou environnementales en France. Prenons l’exemple du bio : il n’y a pas de définition internationale et différents labels ont des cahiers des charges plus ou moins exigeants. Parfois, il est possible de faire de l’élevage industriel bio, parfois non. C’est problématique. D’autant que l’UE a le projet d’abaisser le niveau du bio européen pour qu’il soit plus compétitif avec celui des pays tiers, tels que la Chine ou l’Inde. Nous devons rester très vigilants.

LA FRANCE PEUT-ELLE SE PROTÉGER, PUISQUE SES NORMES EXIGEANTES NE PERMETTENT PAS DE LA METTRE À L’ABRI ?

Cette crise des œufs arrive dans un mouvement anti-normes dans l’agroalimentaire. Le gouvernement a publié une circulaire le 26 juillet disant que «toute nouvelle norme réglementaire doit être compensée par la suppression ou, en cas d’impossibilité avérée, la simplification d’au moins deux normes existantes». Est-ce le meilleur choix d’être plus compétitif au prix d’un accroissement des risques sanitaires et environnementaux ? Ce n’est pas sans risques. La France doit résister en commençant par conserver son niveau d’exigence.

"La ferme,

un écosystème"

Huiles essentielles, plantes répulsives… A la tête d’une exploitation bio en Côte-d’Or, Frédéric Ménager décrit ses pratiques pour se passer d’insecticide

Il est tout à fait possible d’éviter le scandale des œufs contaminés, tout simplement en n’utilisant pas de fipronil : cet insecticide, en plus d’être dangereux, s’avère inefficace ! La preuve, c’est qu’il n’éradique pas les poux rouges. Il faut en utiliser toujours plus (et c’est d’ailleurs interdit en France), c’est très cher, très polluant…

«Les poux rouges qu’il est censé combattre peuvent être neutralisés avec d’autres moyens. J’ai quitté mon métier de chef cuisinier en 2001 pour créer la ferme-auberge de la Ruchotte, à Bligny-sur-Ouche (Côte-d’Or), qui respecte les critères de l’agriculture biodynamique, plus contraignants que ceux de l’agriculture biologique. Pour lutter contre les poux rouges, nous utilisons des plantes répulsives, comme la tanaisie, ou bien nous passons le chalumeau dans le poulailler où ils se nichent. Mais on ne s’en débarrasse jamais complètement. Même avec un insecticide conventionnel. Ils constituent une vraie nuisance, d’autant plus que leur cycle de reproduction est hyper rapide. Les poules qui se font sucer le sang courent des risques d’anémie, qui peut s’avérer mortelle. Nous faisons donc un "nettoyage" une fois par semaine.

«A la Ruchotte, nous agissons aussi de façon préventive, en renforçant le système immunitaire des animaux. Nos volailles, des races de souches anciennes, plus résistantes que la normale, sont traitées avec des huiles essentielles qui sont développées avec l’aide d’un laboratoire vétérinaire. Nous leur donnons du kéfir de fruits [une boisson qui renforce la flore intestinale, ndlr]. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pas besoin de les vermifuger.

«Nous élevons 1 200 à 1 300 volailles par an et obtenons une centaine d’œufs par jour, destinés à la consommation (ils sont vendus à la ferme) ou à la reproduction. Contrairement à un élevage intensif, nos poules ne sont pas six par mètre carré, ils ont deux à trois fois plus d’espace. Ils accèdent aux champs où poussent nos légumes : ils nettoient le sol et se nourrissent d’insectes, ce qui leur apporte de bonnes protéines. Une ferme est un écosystème. Respectueux de l’environnement, de la santé des humains. Et du bien-être animal. Si on peut leur offrir huit à neuf semaines d’une super vie, c’est déjà bien…»

Bien souvent, les conditions de vie des animaux ne sont pas montrables»


Brigitte Gothiere
DRDepuis une dizaine d’années, à coups d’images crues et de révélations chocs, l’association antispéciste L214, qui «revendique l’arrêt de la consommation des animaux», dénonce les maltraitances subies dans les élevages comme dans les abattoirs. Plusieurs exploitations de poules en batterie ont récemment fait les frais de ses enquêtes réalisées en caméra cachée. Pour Brigitte Gothière (Photo DR), cofondatrice et porte-parole de L214, la forte promiscuité dans laquelle sont confinés ces animaux et la taille gigantesque de ces exploitations industrielles sont au cœur de ce nouveau scandale.

ETES-VOUS ÉTONNÉE PAR CETTE AFFAIRE D’ŒUFS CONTAMINÉS ? AVIEZ-VOUS DÉJÀ ENTENDU PARLER, À L214, DU FIPRONIL ?

Même si nous ne connaissons pas ce produit en particulier, nous savons depuis longtemps que les élevages de poules pondeuses ont recours à des traitements antiparasitaires, ce qui semble logique à plusieurs égards. D’abord car les poux rouges sont fréquents dans de tels élevages, ensuite parce que l’entassement des animaux dans ces bâtiments est énorme, et la promiscuité très forte. Il faut savoir que les services chargés d’effectuer des contrôles dans les élevages, notamment le Syndicat des inspecteurs en santé publique vétérinaire, dénoncent depuis des années leur manque de moyens et d’effectifs. Or c’est aussi à eux qu’incombe la mission de voir ce qu’il se passe dans de telles exploitations, et quels produits y sont utilisés.

CE N’EST PAS LE PREMIER SCANDALE LIÉ À DES ÉLEVAGES DE POULES PONDEUSES…

Oui, il y en a eu quelques-uns depuis une dizaine d’années… Pour n’évoquer que les plus récents, il y a eu en 2014 le cas de trois élevages en batterie fournisseurs de Système U. En mai 2016, le Gaec[groupement agricole d’exploitation en commun, ndlr] du Perrat, dans l’Ain, qui fournissait la marque Matines, abritait pas moins de 196 000 poules. Le pou rouge était omniprésent dans cet élevage où proliféraient des asticots et où les animaux entassés dans des cages vivaient avec les cadavres de leurs congénères en décomposition. En mai, nous avons à nouveau dénoncé un élevage de Vendée qui fournissait des œufs au groupe Panzani et détenait, dans des conditions semblables, 160 000 poules. Elles étaient, là encore, infestées de poux rouges. Ceux-ci peuvent être vecteurs d’agents pathogènes, notamment de la salmonellose. Le risque augmente avec la taille de l’élevage, et les éleveurs sont amenés à réaliser fréquemment des traitements.

DANS LE CADRE DES DOSSIERS TRAITÉS PAR L214, LES AFFAIRES LIÉES AUX ÉLEVAGES DE POULES PONDEUSES SONT-ELLES FRÉQUENTES ?

Notre association reçoit en moyenne deux signalements par semaine concernant des maltraitances, dans tout type d’élevage ou d’abattoir. Les affaires sur les poules en batterie ne sont pas plus fréquentes que d’autres.

EST-IL DIFFICILE POUR VOUS D’OBTENIR DES INFORMATIONS SUR CE QU’IL SE PASSE DANS CE TYPE D’EXPLOITATION ?

Comme pour bien d’autres élevages, les conditions de vie des animaux à l’intérieur des bâtiments ne sont souvent pas montrables. Dans les cages d’élevage en batterie, par exemple, les poules s’entassent à 13 par mètre carré ! Les directeurs n’ouvrent bien sûr pas facilement leurs portes, à qui que ce soit. Heureusement, nous avons la chance d’être en contact avec des employés qui filment de l’intérieur les maltraitances invisibles de l’extérieur, ou qui acceptent de nous donner accès aux hangars… Le 31 juillet, l’association Peta révélait des images tournées en caméra cachée, en Angleterre, dans le Cambridgeshire, montrant l’état désastreux de poules pondeuses élevées en plein air.

D’APRÈS LES INFORMATIONS QUE VOUS AVEZ SUR LES EXPLOITATIONS FRANÇAISES, PENSEZ-VOUS QUE LES ÉLEVAGES DE POULES ESTAMPILLÉS «PLEIN AIR» OU «BIO» SOIENT À L’ABRI ?

Concernant la présence de parasites, et notamment de poux rouges, il est clair qu’il peut y en avoir dans tous les élevages. La promiscuité dans laquelle vivent ces poules fait d’elles des victimes de premier choix pour ce type d’infestation. Sur l’utilisation de produits insecticides pour lutter contre ces parasites, nous ne possédons pas d’information spécifique. Quant à savoir si les conditions de vie des poules sont meilleures dans de tels élevages, certes elles le sont, mais tout reste relatif. Il faut savoir qu’en «plein air», un bâtiment peut compter jusqu’à 9 poules par mètre carré, et un même cheptel peut aller jusqu’à 15 000 poules. Un bâtiment «bio» peut en abriter 3 000. Toutes subissent une forte concentration qui est loin d’être naturelle pour elles, et elles sont envoyées à l’abattoir après un an de ponte… Sans oublier que, quel que soit le label, les poussins mâles sont broyés dans la filière des poules pondeuses.

DANS CE DOSSIER DES ŒUFS CONTAMINÉS, ON ÉVOQUE JUSQU’À 1 MILLION DE POULES ABATTUES AUX PAYS-BAS. AVEZ-VOUS DES INFORMATIONS À CE SUJET ?

Lorsque de telles mesures d’urgence sont décidées, généralement pour des raisons sanitaires, on sait que l’abattage n’a pas forcément lieu dans des abattoirs, du fait des difficultés d’organisation ou des risques de transmission. Les animaux sont donc parfois tués sur place, dans les élevages, mais il est difficile de savoir dans quelles conditions. Elles demeurent souvent obscures. On voit parfois les poules abattues avec une sorte de mousse envoyée dans leur cage… Ou bien des conteneurs apportés sur les exploitations et dans lesquels sont introduits les animaux : ils en ressortent morts. Il serait en effet intéressant de savoir plus précisément comment autant d’animaux sont mis à mort sur une courte période.

SELON VOUS, AU BOUT DU COMPTE, IL FAUT DONC RENONCER À MANGER DES ŒUFS ?

Les Français consomment beaucoup d’œufs, de l’ordre de 250 par personne et par an, ce qui est énorme. Nous sommes très dépendants de ce produit alors que nous pouvons réduire cette consommation, voire nous en passer en apprenant à cuisiner autrement. Nous pouvons nous nourrir aisément sans œufs, ils ne présentent pour nous aucune nécessité nutritionnelle.

L'oeuf miroir, c’est le nom d’une délicieuse recette. Mais c’est aussi le reflet de notre rapport à cet aliment. Car l’œuf est le miroir de nous autres consommateurs-mangeurs, complexes et ambigus ; il est l’otage du meilleur et du pire dont nous sommes capables. Le pire : des millions de poules en batteries abominables, victimes de l’industrie agroalimentaire et d’un mode de vie ultraconsumériste incarné par des colonnes de plateaux d’œufs bradés. Le meilleur ensuite : des cocottes ultra-dorlotées au grand air, qui picorent l’herbe et font des œufs sacralisés par les chefs étoilés. On a encore les papilles émues par l’œuf aux cèpes du Savoyard Jean Sulpice qui, enfant, les gobait crus après avoir nourri les poules.

Evidemment, entre l’œuf ciselé en cuisine comme s’il était de Fabergé et qui coûte une blinde et celui que l’on massacre en poudre dans des préparations taylorisées, il y a la facture alimentaire et le gloubi-boulga de nos contradictions : nous sommes capables d’aller chercher des «bons œufs frais» à la ferme tout en bâfrant en chemin des gâteaux industriels.

Alors nous nous accrochons au marquage de la coquille de l’œuf comme à une bouée de bonne conscience avec son chiffre indiquant le mode d’élevage : du 0 pour «bio» à 3 pour «en cage». Le marquage de l’œuf, c’est le tatouage de la traçabilité dans notre assiette. Tout le monde se gargarise de la traçabilité : les pouvoirs publics, les industriels, les producteurs. C’est la «poule aux œufs d’or» de la bonne conscience. Mais, au fond, la traçabilité est à l’alimentation ce que la vidéosurveillance est à la sécurité publique : ni l’une ni l’autre n’empêchent des crimes d’être commis. Au mieux, elles permettent de les élucider. C’est quand le mal est fait que l’on découvre que les lasagnes étaient de cheval, que les œufs ont été contaminés au fipronil.

Chaque scandale sanitaire a son mot affreux. Celui des lasagnes de cheval était le «minerai», ce hachis de rogatons de bidoche. Celui des œufs au fipronil pourrait bien être «ovoproduits» car il dit toute la dénaturation et la déshumanisation de la bouffe. L’ovoproduit est facile d’emploi (plus besoin de casser des œufs) et propre dans son bidon de 10 litres quand l’œuf est liquide, pasteurisé et conditionné en environnement aseptisé. D’accord, vous ne risquez pas d’attraper la tourista, mais un bon cauchemar de malbouffe. Alors que faire ? Allez chercher l’œuf au plus près du croupion de la poule quand c’est possible, à travers des filières courtes bien renseignées sur les modes d’élevage et d’alimentation. Et, surtout, faites honneur à l’œuf sans le diluer avec un fatras prétentieux. Tentez «l’œuf miroir», recette au doigt mouillé, donc subjective. Faites chauffer le gril du four, et faites murmurer un soupçon de beurre dans votre petite poêle. Cassez l’œuf dessus. Dès que le blanc coagule autour du jaune, mettez-le quelques instants sous le gril du four sans le perdre de vue. Dès que le jaune est brillant et chaud, sortez l’œuf, déposez quelques grains de gros sel, un tour de moulin à poivre et sortez les mouillettes de pain. C’est stratosphérique.



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