dimanche 6 août 2017

La méthode macron

politique LE FIGARO 

Macron, adepte d’un management présidentiel exigeant

La gestion par le chef de l’État de ses ministres et de ses conseillers s’inspire des méthodes de l’entreprise privée.

Premier Conseil des ministres du gouvernement « Philippe 2 » le 22 juin, à l’Élysée. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/DIVERGENCE

C’EST une manière de travailler qui a pu surprendre certains ministres. Notamment ceux qui, comme Nicolas Hulot, ont l’habitude de se coucher tôt. Le ministre de l’Écologie ne s’éternise pas le soir depuis l’époque d’« Ushuaïa ». Les tournages de l’émission de TF1 avaient lieu à l’aube, quand la lumière naturelle est la plus télégénique. Sauf qu’avec Emmanuel Macron mieux vaut surveiller son portable après minuit. Car il n’est pas rare de recevoir un appel du président vers 1 ou 2 heures du matin. C’est ce qui est arrivé à l’ex-animateur la veille de la conférence de presse sur le plan climat, le 6 juillet.

Ainsi va Emmanuel Macron, adepte avec ses équipes d’un management direct, sans intermédiaire, où les échanges ne doivent jamais s’arrêter - le président dort environ quatre heures par nuit. « Tu ne m’as pas répondu ! » s’agace celui-ci, un jour, dans un texto adressé à un ami qu’il consulte souvent. Réponse de l’intéressé : « Oui, je dormais ! » Les indispensables smartphones du président - il en a deux - figurent sur le portrait officiel du président. Ils apparaissent en arrière-plan, posés sur le bureau présidentiel. Tout un symbole…

Cette soif d’échange avait déjà bluffé François Hollande. Quand son secrétaire général adjoint avait quitté l’Élysée, le Corrézien l’avait rappelé, lors du pot de départ d’Emmanuel Macron, le 11 juillet 2014 : « Je finis mes journées en parlant à Emmanuel par SMS, avait raconté François Hollande sous la verrière du jardin d’hiver du palais, devant une multitude de ministres et de collaborateurs. Quand je me réveille, j’ai déjà des textos de lui. À croire qu’il les programme par avance ! »

Ces échanges à toute heure jouent un rôle clé. « Le président aime la dialectique de la confrontation. Il nous demande souvent : “Alors, les enfants, vous en pensez quoi ?” , raconte un membre de son entourage. Il fonctionne comme une éponge, il a besoin de s’imbiber de l’avis de trente personnes avant d’agir vite et seul, renchérit un visiteur du soir. En réunion, il ne supporte pas l’entre-soi, ni les points de vue unanimes. »

Méthode exigeante, parfois épuisante pour les ministres (lire ci-contre « Les Vacances des ministres »), elle s’inspire de la culture d’entreprise. « Pour la première fois, il y a un vrai manager à la tête de l’État, insiste l’un de ses proches. Emmanuel Macron n’est pas un héritier de la culture politique traditionnelle, où l’on gère les personnalités en fonction des voix obtenues dans un congrès, par exemple. Le président a eu une vie dans le privé. Il s’est intégré à une équipe. Il en a dirigé aussi. » Et d’ajouter : « En politique, on aime en général chasser en meute, être avec les bons loups pour sauter sur la brebis qui passe. Macron, lui, loue l’esprit d’équipe. »

Les conseillers du président sont d’ailleurs sommés de ne pas trop apparaître afin de mieux laisser les ministres se faire connaître, s’exprimer. L’« esprit d’équipe » se traduit aussi par de la solidarité dans l’épreuve. Le président ne lâche pas ses proches. Exemple : Emmanuel Macron n’a cessé de multiplier les messages d’amitié en direction de Richard Ferrand, quand l’ex-ministre de la Cohésion sociale s’est retrouvé dans la lessiveuse médiatique. Emmanuel Macron a reçu à dîner son ami, avec qui il a fondé En marche !, et l’a fait savoir. Quand la pression est devenue trop forte, il a exfiltré Ferrand vers un poste moins sensible mais central dans l’horlogerie du pouvoir : la présidence du groupe majoritaire à l’Assemblée.

La solidarité n’empêche pas, en privé, la franchise. Peu enclin aux emportements, le président n’hésite pas à ­recadrer ses ministres, à laisser s’épancher des critiques, sous forme de colère froide. Ces dernières semaines, il a appelé son gouvernement à corriger le tir, à mieux expliquer le « sens » des réformes. Avec son premier cercle, notamment les conseillers qui le suivent depuis l’époque de Bercy, les propos sont dénués de pincettes diplomatiques. Le registre est le plus souvent efficace et « cash ». « Ses collaborateurs sont censés comprendre ce que leur patron leur a expliqué d’un bout de phrase, ce n’est pas simple, raconte un élu. Les gens qu’Emmanuel Macron paie, il les enguirlande plus facilement… »

« C’est une équipe qui se dit les choses. La vérité est l’essentiel de la méthode », note un conseiller important. Les échanges passent souvent par des chats sur l’application Telegram. Ces « boucles » ont été créées pendant la présidentielle. « Le noyau de la campagne était fusionnel, en formation tortue, il n’y avait jamais aucune fuite d’informations dans les médias », se souvient un pilier du commando.

Si le premier cercle s’est physiquement dispersé, il reste en contact permanent : Alexis Kohler, Ismaël Emelien, Sibeth N’Diaye, Sylvain Fort travaillent au Palais ; Julien Denormandie et Benjamin Griveaux ont été nommés au gouvernement. « Emmanuel Macron n’oublie pas de récompenser ses fidèles », souligne un cadre macroniste.

Vis-à-vis de l’extérieur, Emmanuel Macron a su également mettre en avant un visage d’ouverture, lui permettant de rallier à lui des soutiens, de jeter des passerelles politiques inattendues. Une arme redoutablement efficace pour tenter le pari de la recomposition politique. « Emmanuel Macron est dans la séduction managériale, il met au service du management un potentiel de séduction assez puissant, commente l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Une séduction bien orientée. »

À CHAQUE président, son style. Les derniers prédécesseurs d’Emmanuel Macron à l’Élysée ont eu chacun l’occasion d’imposer leur mode de gouvernement et leurs méthodes de gestion des ministres.

François Hollande, sans protocole et tacticien

Il voulut être un président « normal ». À peine arrivé à l’Élysée, François Hollande (2012-2017) impose un management direct, sans protocole excessif ni goût pour l’apparat. « Le président était facile d’accès, souligne l’ancienne secrétaire d’État Pascale Boistard. Il y avait de la simplicité. On ne restait pas des mois sans réponse. Il répondait aux textos si nous avions une question. On pouvait le voir pour parler d’un dossier. » Des échanges qui tournent vite, dans le huis clos du bureau présidentiel, à l’analyse de la situation politique, le dada de François Hollande.

Mais rapidement, la recherche de normalité va se traduire par un manque de verticalité. Soucieux de commenter sa propre action, François Hollande multiplie les confidences journalistiques, s’immisce dans l’ensemble des dossiers, régaliens ou non - il regretta plus tard être intervenu à la télévision sur le cas de la jeune Leonarda.

Obnubilé par les équilibres internes, l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste compose ses gouvernements au gré des sensibilités du PS, des écologistes et des radicaux de gauche. Avec une méthode, rodée au cours de ses années à Solferino : distribuer les responsabilités entre figures de courants opposés, pour mieux les neutraliser. Ainsi, Arnaud Montebourg et Pierre Moscovici se regarderont-ils en chiens de faïence à Bercy. Autre exemple : la guerre sans fin entre vallsistes et aubrystes. Au final, c’est l’autorité du président qui finira par sombrer, entraîné par cette obsession de la tactique.

Nicolas Sarkozy, antiformel et affectif

Par bien des aspects, Emmanuel Macron rappelle l’« hyperprésident » Nicolas Sarkozy (2007-2012). Les deux hommes partagent la même volonté d’avoir un œil sur tout et Macron, pas moins que Sarkozy, ne cache pas qu’il entend exercer son contrôle sur Matignon. En son temps, Sarkozy avait relégué le premier ministre au rang de « collaborateur ».

Cette manière de gouverner « rênes courtes », selon l’expression de Dominique Bussereau, a donné au secrétaire général de l’Élysée un rôle prééminent. « Tout ou presque passait par Claude Guéant », se remémore-t-il. « C’est avec lui que la plupart des ministres avaient rendez-vous, confirme Hervé Morin, ministre de la Défense. Claude Guéant était comme une sorte de vice-président, et beaucoup imaginaient qu’entretenir de bonnes relations avec lui était un moyen de rester dans la course. » En Conseil des ministres, beaucoup de petits mots sont glissés au secrétaire général. « Et quand ils passaient par ses mains, Fillon les bloquait », s’amuse Bussereau.

Mais Nicolas Sarkozy ne déléguait pas tout. Passé par Bercy et par la Place Beauvau, il gardait un œil sur ces ministères clefs. « Aux Affaires étrangères, Bernard Kouchner voyait passer les balles », ajoute encore un ancien ministre. En revanche, « les réunions de travail étaient de vraies réunions, pas du tout formelles », témoigne ce ministre. « Au Conseil restreint ou au Conseil de défense, on était prié de donner son avis plutôt que d’ânonner des fiches », retrace Morin.

« Dès qu’un sujet l’intéressait ou, mieux encore, quand un sujet avait un retentissement public, Sarkozy prenait la main », raconte Bussereau. « Une fois, il m’a fait revenir à Paris en Falcon pour régler un problème de carte de voyageurs avec Bercy. On a eu une réunion de quelques minutes, ça aurait pu se faire par téléphone. Mais il voulait trancher, lui. C’était un management très direct. » Et parfois très dur. « En tête à tête, les engueulades pouvaient être monumentales », se remémore Morin. Mais Sarkozy mettait rarement ses menaces à exécution. « Il avait une difficulté intime à se séparer des gens, analyse Bussereau. Je l’ai vu partir dans des colères noires contre certains, hurler avec des yeux de braise. Mais son style de commandement voulait qu’une fois sa colère éteinte, il passait à autre chose. »

Jacques Chirac, un paternalisme mitterrando-gaullien

Taxé de suractivité, Nicolas Sarkozy avait expliqué en 2009 qu’il préférait l’expression d’« omniprésident » à celle de « roi fainéant ». Le mot n’avait pas plu aux chiraquiens, qui y voyaient une nouvelle pique du président envers son prédécesseur. Le style de Jacques Chirac à l’Élysée (1995-2007) n’était pourtant pas si différent. Lui-même ancien ministre (huit fois) et ancien premier ministre (à deux reprises), il était bien au fait du mode de fonctionnement gouvernemental. Confronté à la guérilla de son ambitieux ministre, le président avait asséné un « je décide, il exécute » mémorable.

« Comme François Mitterrand, Jacques Chirac testait régulièrement ses ministres », raconte Dominique Bussereau, qui se souvient avoir séché un jour quand le président l’avait interrogé sur les ventes de blé à la Chine. Les ministres des Affaires étrangères étaient, eux, cuisinés sur la généalogie des ambassadeurs. « Et il valait mieux savoir si le nouveau consul était bien le cousin par alliance d’untel », s’amuse l’ancien titulaire du portefeuille des Transports.

Jacques Chirac se reposait cependant davantage sur ses premiers ministres, se réservant les arbitrages. « Avec Alain Juppé et avec Dominique de Villepin, il y avait une évidence. Avec Jean-Pierre Raffarin, ils ont appris à se connaître », raconte un chiraquien qui parle de « management mitterrando-gaullien ». « Les instructions venaient rarement directement de lui, témoigne Bussereau. Quand il nous appelait, c’était en règle générale pour s’enquérir de situations particulières, du devenir d’une personne, pour appuyer une nomination. » « Jacques Chirac était très attaché à la dimension humaine de chaque situation, confirme Jean-Pierre Raffarin. Il était assez DRH dans sa façon de gérer les gens. Il prenait en compte les motivations, les drames, les espoirs de chacun. Pour lui, une personne n’était pas un acteur. C’était aussi une personnalité humaine, avec un passé, des ascendants et des descendants. » Avec, au final, une manière assez paternaliste de gérer son gouvernement. ■


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire