vendredi 11 août 2017

La sociale démocratie en difficulté

De Bruxelles à Madrid, la gauche radicale prend le dessus sur les sociaux-démocrates

Par Jean-Pierre Stroobants, Bruxelles, bureau européen, Philippe Ricard, Sandrine Morel, Madrid, correspondance, Raphaëlle Besse Desmoulières

Dans plusieurs pays d’Europe, les sondages et parfois les élections révèlent une inversion du rapport de forces.

Dans la bagarre entre les deux gauches, celle dite « de gouvernement » a longtemps tenu à distance sa rivale d’extrême gauche, qu’elle regardait avec condescendance. Mais le rapport de forces semble désormais s’inverser, comme l’ont montré de récentes élections sur une partie du continent européen.

Pour Pascal Delwit, politologue à l’Université libre de Bruxelles et auteur de l’ouvrage Les Gauches radicales en Europe(Editions de l’ULB, 2016), « la crise économique et financière est à l’origine de cette tendance »« C’est là où elle a frappé avec le plus de violence que ces partis sont nés ou ont repris de la vigueur, souligne-t-il. Dans le nord de l’Europe, la crise n’a pas eu le même impact et a plutôt bénéficié à la droite radicale. »

Dans ce contexte, le spectre de la « pasokisation » plane au-dessus de certains dirigeants socialistes, en référence à la quasi-disparition du Pasok d’Andréas et Georges Papandréou en Grèce, au profit de la formation de gauche radicale Syriza d’Alexis Tsipras.

Mais la gauche radicale est-elle une réelle alternative ? Pas si sûr. « La voie “mouvementiste”, née dans la foulée de l’altermondialisme et de la critique du néolibéralisme, est difficile à traduire en termes institutionnels étant donné la méfiance de beaucoup envers la politique et la difficulté d’entraîner les sympathisants de la culture radicale vers un comportement électoral déterminé »,constate Paul Delwit.

Une France insoumise

En France, le chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon s’est beaucoup servi de l’épouvantail grec – la volte-face de M. Tsipras envers les exigences budgétaires de Bruxelles – et de la critique de l’austérité pour réaliser son rêve de supplanter le Parti socialiste (PS).

La présidentielle a accéléré l’inversion du rapport de forces. Le fondateur de LFI s’est octroyé le 23 avril la quatrième place de la présidentielle, avec 19,6 % des suffrages, plus de 13 points devant le candidat socialiste Benoît Hamon. L’essai est transformé aux législatives de juin. Au second tour, le mouvement de M. Mélenchon parvient à envoyer 17 élus au Palais-Bourbon – lui-même décroche un siège à Marseille –, ce qui leur permet de constituer un groupe.

Un mois plus tard, M. Mélenchon et ses troupes se sont imposés comme la principale opposition de gauche dans l’Hémicycle face à des socialistes, plus nombreux, mais divisés sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la politique du président de la République Emmanuel Macron. Conscients que leur nombre réduit limite leurs marges de manœuvre, les élus LFI comptent bien prolonger la bataille dans la rue. Un premier rendez-vous parisien a été fixé au 23 septembre, à Bastille, contre le « coup d’Etat social » du gouvernement.

Belgique, la forteresse PS résiste mal

Personne n’a vraiment voulu croire le premier, mais un second est venu confirmer quatre mois plus tard : deux sondages, en mars et en juillet, ont fait du Parti du travail de Belgique (PTB), une formation d’inspiration communiste à l’audience jusqu’alors confidentielle, la première force politique de Wallonie. Devançant l’omnipotent Parti socialiste (PS) de l’ex-premier ministre Elio Di Rupo, au coude-à-coude avec le Mouvement réformateur (MR, libéral) du chef du gouvernement fédéral, Charles Michel.

Crédité, dans les deux cas, d’un score oscillant entre 20 % et 25 %, ce qui ne fut longtemps qu’un groupuscule aux racines maoïstes profite du climat politique délétère dans la partie francophone de la Belgique. Il n’avait réalisé que 5,5 % aux législatives de 2014, mais semble être le principal bénéficiaire des scandales qui, en Wallonie et à Bruxelles, ont éclaboussé le PS. Selon les sondeurs, la gauche radicale capterait actuellement les voix de 40 % de l’électorat socialiste traditionnel. Le PS passerait d’ailleurs de 32 % à 20, voire 16 %.

En Espagne, une gauche en deux parts égales

La guerre des gauches espagnoles est tout aussi intense. Le tout jeune parti Podemos a bien failli prendre le dessus sur le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) lors des législatives de 2015 et 2016. Les deux forces se sont stabilisées autour de 20 % des voix chacune. Le coup est rude pour le parti social-démocrate, qui a perdu 6 millions d’électeurs depuis 2008, essentiellement au profit de la gauche radicale incarnée par Pablo Iglesias.

« La gauche s’est divisée en deux parts égales, et il est encore trop tôt pour savoir qui remportera la victoire sur l’autre,estime le politologue Pablo Simon. Le PSOE a bien résisté grâce à son implantation locale, mais il est conscient que 70 % des électeurs qui l’ont abandonné se sont décidés pour Podemos. »

La formation de Pablo Iglesias est particulièrement forte chez les jeunes et dans les régions du Pays basque et de Catalogne. Cela a conduit le secrétaire général du PSOE, Pedro Sanchez, à embrasser un grand nombre de thèses de Podemos et à opérer un virage à gauche qui lui a valu une rébellion interne en 2016.

Réélu secrétaire général en juin, M. Sanchez se définit toujours comme social-démocrate, mais il a défend un PSOE plus contestataire, abandonnant pour le moment l’idée d’avoir une influence sur les décisions politiques du gouvernement conservateur du Parti populaire (PP), pourtant minoritaire au Parlement. Son objectif premier est de se démarquer le plus possible de la droite, afin d’enterrer le slogan brandi par le mouvement des Indignés pour dénoncer, au plus fort de la crise, le « PPSOE ».

« Il lui semble plus utile de négocier avec Podemos une politique d’opposition au gouvernement pour se marquer à gauche et essayer de tirer profit des contradictions internes de Podemos, dont de nombreux membres sont hostiles à tout rapprochement avec le PSOE », analyse Pablo Simon.

Au Portugal, la gauche plurielle

A ce jour, seule la gauche portugaise semble avoir réussi à résoudre la quadrature du cercle. En 2015, le Parti socialiste d’Antonio Costa est revenu au pouvoir après s’être associé à des formations « anti-troïka » – les bailleurs de fonds de l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international –, à savoir les communistes et le Bloc de gauche, qui le soutiennent sans siéger au gouvernement, en échange de certaines mesures comme le rétablissement des 35 heures dans le service public ou une légère augmentation du salaire minimum.

Dans les sondages, il oscille autour de 40 % des voix, chiffre stable depuis de nombreux mois, tout comme ceux de ses partenaires de gouvernement, le Bloc, autour de 10 %, et les communistes à 6 %. En échange, ses alliés au Parlement ont renoncé pour l’heure à l’une de leurs revendications : la sortie de la zone euro.

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