vendredi 4 août 2017

La vérité si je mens (3/6) La science en toute confiance, par Eric Guilyardi

Tribune

Par Eric Guilyardi, Directeur de recherche au CNRS

La vérité si je mens (3/6). Comment affronte-t-on la vérité dans l’exercice de son métier ? Nous avons demandé à six personnalités d’y réfléchir. Cette semaine, l’océanographe et climatologue Eric Guilyardi

Pourquoi accorder tant de confiance à la vérité scientifique, qui reste malgré tout une construction mentale du réel ? Parce que cette vérité, qui se revendique partielle et temporaire, est le résultat d’une méthode. Elle se distingue ainsi des opinions et des croyances.

Un entreprise essentielle

Quelle est cette méthode ? Comme tout chercheur, je l’ai découverte pendant ma thèse, véritable école de la démarche scientifique. Il m’a fallu d’abord mettre de côté un certain nombre de réflexes, de certitudes et de préjugés, et apprendre à aller au-delà de l’expérience sensible des choses.

Vaste entreprise ! Et pourtant essentielle, car faire avancer la vérité dans un domaine précis des sciences suppose d’abord de se former à cette méthode, puis d’assimiler la connaissance accumulée afin d’identifier les questions qui restent à aborder. La seconde étape est d’émettre une hypothèse de départ, puis de définir et de réaliser des expériences pour la tester. Les résultats de ces expériences aboutiront soit à vérifier l’hypothèse, soit à l’invalider.

On peut alors en reformuler une autre, jusqu’à ce que l’ensemble hypothèse-expériences-résultats soit assez riche et mûr pour être soumis à ses pairs, avant publication dans une revue à comité de lecture. Une étape intimidante pour le jeune thésard, car quelques lignes de commentaire de ce fameux comité peuvent remettre en cause des années de travail.

Je suis devenu océanographe et climatologue, désormais spécialiste du rôle de l’océan dans les variations du climat. Quand une revue scientifique me demande de relire – anonymement – un article de collègues portant sur le devenir du phénomène El Niño, mon rôle et ma responsabilité sont de débusquer les écarts à la méthode scientifique – la mauvaise hypothèse, l’erreur de méthode, l’expérience mal conçue, le biais statistique –, qui fragilisent voire invalident leur travail.

Bataille dantesque

Une fois l’article publié, il contribue alors, dans le domaine concerné, à l’édifice de la vérité scientifique – laquelle est d’autant plus robuste que des approches diverses la confirment. C’est ainsi qu’un faisceau convergeant de morceaux de vérité concordants a permis aux scientifiques du climat, au début des années 1990, de sonner l’alarme sur l’existence et l’origine anthropique du réchauffement du climat.

LA VÉRITÉ SCIENTIFIQUE, QUI PROPOSE UN MODÈLE DE LA RÉALITÉ INACHEVÉ ET FALSIFIABLE PAR CONSTRUCTION, EST NÉANMOINS ET JUSTEMENT DIGNE DE CONFIANCE

Pourquoi détailler tout cela ? Pour bien comprendre que la vérité scientifique, qui propose un modèle de la réalité inachevé et falsifiable par construction, est néanmoins et justement digne de confiance.

Parfois, une fenêtre, une porte, voire un pan entier de l’édifice s’effondre du fait d’une nouvelle découverte. C’est la remise en cause du modèle de la réalité, ou d’un de ses rouages. S’ensuit parfois une bataille dantesque entre tenants de l’orthodoxie et ceux qui la remettent en cause, avec des arguments qui échappent aux non-experts.

La théorie de l’évolution proposée par Darwin en est un exemple célèbre. C’est la gloire scientifique pour celui qui arrive à démontrer qui a raison car la suite de la construction de l’édifice aura une base plus robuste.

Franchir le seuil du laboratoire

La vérité scientifique ne peut donc être une certitude à 100 %, car elle est toujours inachevée. Avec mes collègues experts du climat, nous sommes sûrs « à 95 % » que le réchauffement actuel est dû aux émissions de gaz à effet de serre anthropiques, parce que nous estimons la « part d’inachevé » à 5 %. Cette incertitude vient à la fois des limites connues de nos connaissances et du problème physique traité : les scientifiques ont donc les moyens de la quantifier.

Mais attention ! Son existence ne signifie pas qu’il ne faut pas agir sur les faits déjà établis. Un exemple ? Sans réduction des émissions anthropiques, un réchauffement global de 4 °C à 6 °C ferait passer le nombre annuel de jours de canicule en France de trois en moyenne aujourd’hui à plus d’une vingtaine à la fin du siècle.

Et même si l’accord de Paris de 2015 nous emmène sur une trajectoire de réchauffement inférieure, le nombre de jours de canicule ne restera pas de trois par an. Il faut donc se préparer à plus de canicules, même si les scientifiques ne peuvent quantifier exactement cette augmentation.

QUI D’AUTRE FOURNIRA LES ÉLÉMENTS OBJECTIFS DU NÉCESSAIRE DÉBAT PUBLIC ? LES CLIMATOLOGUES, EN PARTICULIER EN FRANCE, ONT TROP LAISSÉ D’AUTRES PARLER À LEUR PLACE DANS L’ESPACE PUBLIC

Comment rendre ces vérités disponibles pour le bénéfice du plus grand nombre ? Le défi est rude pour un scientifique. Franchir le seuil du laboratoire pour se retrouver dans une société dont les règles lui échappent, prendre le risque d’être un « chiantifique » pontifiant ou incompréhensible – voire les deux –, c’est à la fois intimidant et inconfortable.

Mais nous sommes nombreux à nous lancer, surtout quand il y a urgence. Sinon, qui d’autre se fera le héraut impartial de ces vérités ? Qui d’autre fournira les éléments objectifs du nécessaire débat public ? Les climatologues, en particulier en France, ont trop laissé d’autres parler à leur place dans l’espace public.

Esprit critique

Reste à se faire entendre dans la cacophonie médiatique et quasi instantanée qui nous entoure. Certes, les sondages le montrent, la confiance du public vis-à-vis des scientifiques reste très élevée, du moins en comparaison de celle relative aux journalistes ou au personnel politique. Mais asséner des vérités scientifiques ne suffit pas à convaincre.

On en fait souvent l’expérience, une histoire bien racontée emporte bien plus facilement l’adhésion. Même si elle est fondée sur des mensonges, pudiquement renommés « vérités alternatives » depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Pourquoi le réchauffement du climat reste-t-il ainsi une controverse dans certains pays, alors qu’il ne correspond pas à une controverse scientifique ? On en revient à la confiance. Nous écoutons ceux à qui nous l’accordons : le médecin de famille, la grand-mère tant aimée, le collègue qui a l’air si bien informé ou le cercle des amis sur les réseaux sociaux.

IL FAUT UNE CERTAINE FORCE DE CARACTÈRE ET UN ESPRIT CRITIQUE DÉVELOPPÉ POUR DIFFÉRENCIER LE JUGEMENT (CE QUI EST BIEN OU MAL) DE L’EXPERTISE (LA VÉRITÉ) ET ACCEPTER QUE LE FAIT SCIENTIFIQUE, MÊME INCERTAIN, N’EST PAS UNE OPINION

Il faut donc une certaine force de caractère et un esprit critique développé pour différencier le jugement (ce qui est bien ou mal) de l’expertise (la vérité) et accepter que le fait scientifique, même incertain, n’est pas une opinion.

Comme l’écrit le sociologue Gérald Bronner dans La Démocratie des crédules (PUF, 2013), l’idéologie, c’est la volonté que le vrai se soumette à l’idée que l’on se fait du bien. Les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik Conway ont bien montré, dans Les Marchands de doute (Le Pommier, 2012), que les conservateurs américains plaçaient la liberté individuelle avant l’intérêt général, traduisant toute volonté de réguler les émissions de gaz à effet de serre (ou le port des armes à feu) en un nouveau communisme, donc idéologiquement inacceptable.

L’explosion des sources d’information non vérifiées, qui donne à chacun la possibilité d’écrire et de diffuser sa propre « vérité », sans avoir de comptes à rendre sur sa méthode et sans le truchement d’un journaliste dont le métier est justement de vérifier l’information, complique singulièrement la tâche du citoyen.

Celui-ci se retrouve confronté à des arguments pseudo-scientifiques, à la base de nombreux pseudo-complots, sur lesquels il est incapable d’avoir un avis éclairé. Le nombre de sites et de théories du complot farfelues sur la question du climat, en particulier, donne le vertige.

Apprendre très tôt l’esprit critique

Que faire face à ce déluge ? Tout d’abord, encourager le système éducatif à apprendre très tôt l’esprit critique et à distinguer les sources fiables de savoir des autres. Partager et expliquer ensuite la méthode scientifique, que singent par exemple – soit par incompétence, soit par malhonnêteté – certains de ceux qui nient que l’homme réchauffe le climat.

Les chercheurs doivent enfin continuer d’être ouverts, honnêtes et transparents sur les enjeux sociétaux des vérités qu’ils découvrent. Le fonctionnement du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est basé sur ce triptyque et a ainsi obtenu la confiance des Etats, qui ont enfin signé un accord sur le climat à ­Paris, en 2015. Par le biais des sociétés savantes et autres organismes, les chercheurs de vérité peuvent aussi revigorer les réseaux de la science populaire et participative.

La grande fierté des chercheurs en sciences naturelles et humaines est de contribuer à faire avancer la connaissance du monde qui nous entoure et des rouages de nos sociétés. Leur aspiration profonde est que cet édifice d’« explications de la réalité », patiemment bâti au cours des siècles, serve l’intérêt général.

Les défis actuels – compétition cognitive, cacophonie médiatique, crise de l’expertise, individualisme – supposent un effort particulier pour sortir du scepticisme radical et prendre le temps de retisser les liens de confiance entre les institutions garantes de l’intérêt général et les citoyens.

Amis chercheurs, sortons de nos laboratoires, prenons toute notre place dans la société et organisons notre irremplaçable expertise à l’abri des conflits d’intérêts. Citoyens, prenons le temps de redécouvrir la confiance dans la science. Ensemble et soutenus par nos élus, entretenons le pacte qui lie vérité scientifique et société, condition du progrès de l’humanité. C’est un enjeu démocratique majeur.

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