lundi 7 août 2017

Le miracle économique allemand n’est pas celui que l’on croit

Par Marie Charrel

L’Allemagne est-elle devenue un géant des exportations en réformant son marché du travail ? Pas sûr. Selon une étude, les performances de nos voisins sont le fruit d’autres facteurs, comme le développement de la sous-traitance en Europe de l’Est.

Certains ne jurent que par elles. Adoptées outre-Rhin au début des années 2000 pour réformer le marché de l’emploi, les lois Hartz – du nom de l’ancien directeur du personnel de Volkswagen, Peter Hartz, chargé de travailler sur le sujet – sont régulièrement présentées comme le secret du miracle économique allemand. Et si c’était un peu simpliste ? Voire partiellement faux ? A l’heure où la France est sur le point d’assouplir son code du travail en s’inspirant de Berlin, la question mérite d’être soulevée.

C’est ce que s’est employé à faire l’économiste allemand Christian Odendahl, membre du Centre for European Reform, un think tank européen basé à Londres. Il vient de publier une étude intitulée « Le mythe Hartz », où il fait tomber quelques idées reçues. « Beaucoup attribuent le succès économique allemand aux réformes Hartz et recommandent que le reste de l’Europe s’en inspire, détaille l’auteur. Mais il y a des raisons d’être sceptique. »

L’accompagnement des chômeurs durci

Pour le comprendre, il faut rappeler qu’au début des années 2000, l’Allemagne était considérée comme « l’homme malade de l’Europe ». Le taux de chômage culminait à 9,5 %, le déficit public à 4 % du produit intérieur brut (PIB), la croissance fléchissait… Pour inverser la tendance, le chancelier de l’époque, le social-démocrate Gerhard Schröder, a lancé les lois Hartz I à IV, adoptées entre 2003 et 2005.

Celles-ci ont, dans les grandes lignes, durci l’accompagnement des chômeurs afin de les encourager à accepter un emploi, instauré un statut d’autoentrepreneur, facilité l’usage des « mini-jobs », ces emplois à temps partiel peu taxés et précaires. Elles se sont en outre accompagnées d’une réduction de la période d’indemnisation du chômage et de la fin des départs anticipés en retraite.

« A première vue, ces mesures ont porté leurs fruits », reconnaît M. Odendahl. La croissance s’est ressaisie, le taux de chômage a nettement baissé (3,8 % en juin 2017), le taux d’emploi a grimpé de 64,9 % en 2002 à 78,6 % aujourd’hui, et surtout, l’Allemagne est devenue la championne européenne des exportations.

Facteurs extérieurs

Mais à y regarder de près, ces bons résultats tiennent moins aux lois Hartz qu’à un cocktail d’autres facteurs, dont certains extérieurs au pays. Exemple : la modération des salaires, qui a contribué à regonfler la compétitivité des entreprises outre-Rhin. « En vérité, elle a débuté en 1995, et non avec les réformes de 2004 », rappelle M. Odendahl. Elle tient pour l’essentiel à « la mondialisation, et à la façon dont les représentations des salariés y ont répondu ».

Dès les années 1990, l’économie allemande s’est en effet ouverte à vitesse grand V aux échanges internationaux. Son industrie s’est ainsi déployée vers les pays à bas coût d’Europe de l’Est pour y chercher des sous-traitants ou y installer des usines. Ces délocalisations ont limité la hausse des salaires en Allemagne, parce que les employeurs les ont utilisées pour faire pression lors des négociations salariales, et parce que les syndicats se sont, en réponse, montrés plus flexibles. « Ils ont signé des accords permettant de préserver les emplois plutôt que d’augmenter des salaires », résume l’auteur.

Ce gel des rémunérations a-t-il au moins profité au dynamisme des exports ? Peut-être. Mais pas seulement. « Le succès des exportations allemandes après 2004 coïncide surtout avec le boom de l’économie mondiale, notamment des pays émergents », détaille M. Odendahl. Les PME exportatrices allemandes ont été en mesure de profiter de cette nouvelle demande car elles ont réduit leurs coûts de production. Et en se transformant radicalement : modernisation du management, réorganisation de la chaîne de production en Pologne ou en République tchèque…

Dit autrement : le comportement des entreprises et des syndicats et le rebond du commerce mondial pendant cette période expliquent le redressement de l’Allemagne bien plus que les réformes, selon l’étude.

Chance

En revanche, la modération des salaires a grevé la demande intérieure. Et le boom des contrats précaires a fait grimper le taux du risque de pauvreté (part des personnes dont le revenu disponible est inférieur à 60 % du revenu disponible médian), passé de 11 % en 2001 à 15,2 % en 2007. Aujourd’hui, il est de 16,7 %.

Quelles conclusions en tirer ? D’abord, que l’Allemagne a eu de la chance : ses réformes sont intervenues au moment où l’économie mondiale était en pleine forme, ce qui a ainsi limité leurs effets récessifs de court terme. De plus, si les lois Hartz ont bien dopé la flexibilité du travail, elles sont en revanche passées à côté du problème de la productivité, toujours au point mort.

« Si le reste de l’Europe veut s’inspirer de l’Allemagne, il doit d’abord retenir les bonnes leçons », conclut M. Odendahl. A savoir, le rôle déterminant du dialogue social pour répondre aux défis de la mondialisation, l’importance du contexte économique extérieur aux réformes, et le coût social de celles-ci.


Les excédent commerciaux, boulet de Merkel

Une performance économique peut-elle se transformer un boulet politique ? La question risque d’être à nouveau posée à l’occasion de la publication, mardi 8 août, des résultats du commerce extérieur allemand. Après avoir atteint 19,7 milliards d’euros en avril, l’excédent commercial du pays avait atteint 20,3 milliards d’euros en mai, selon les derniers chiffres disponibles, publiés en juillet par l’Office fédéral des statistiques. Or l’Allemagne, qui a enregistré en 2016 un excédent commercial record d’environ 250 milliards d’euros, est accusée de ne pas suffisamment importer et de trop peu investir, contribuant à accentuer les déséquilibres avec ses partenaires commerciaux.

A sept semaines des élections législatives, ces chiffres sont a priori une excellente nouvelle pour Angela Merkel. Douze ans après son arrivée au pouvoir, la présidente de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) estime que la bonne santé de l’économie allemande est son meilleur argument pour l’emporter le 24 septembre et rester chancelière quatre années de plus. Le slogan de sa campagne en témoigne : « Pour une Allemagne où il fait bon vivre », promettent les affiches de la CDU, où le visage de Mme Merkel apparaît sur fond noir, rouge et jaune, les couleurs du drapeau national.

Cette prospérité ne présente cependant pas que des avantages pour la chancelière. Pour Mme Merkel, qui mise également sur sa stature internationale pour se faire réélire, les excellents chiffres du commerce extérieur allemand compliquent en effet les relations du pays avec ses partenaires et, ce faisant, nuisent à son image sur la scène mondiale.

Le problème n’est pas nouveau. Il a été récemment remis sur le devant de l’actualité par Donald Trump. « Nous avons un ENORME déficit commercial avec l’Allemagne (…). Très mauvais pour les USA. Ça va changer », a tweeté le président américain, le 30 mai, après le sommet du G7 en Italie, lors duquel se sont affichées au grand jour ses divergences avec MmeMerkel. Un mois plus tard, l’hebdomadaire britannique The Economist relançait le débat à son tour. « Le problème allemand : pourquoi son excédent porte préjudice à l’économie mondiale », pouvait-on lire en une de son édition du 8 juillet, sur laquelle figurait un aigle au bec et aux serres colorés d’un rouge menaçant.

Trop faibles investissements

Outre-Rhin, ces critiques suscitent des réactions contrastées. Pour les uns, les reproches faits à l’Allemagne sont infondés. « Les excédents allemands ont leur source dans les déficits des autres pays », estime ainsi l’économiste Hans-Werner Sinn. Dans une tribune publiée le 25 juillet dans le quotidien Handelsblatt, l’ancien directeur de l’Institut de recherche économique de l’université de Munich (IFO) accuse les Etats-Unis et les pays du sud de l’Europe d’avoir « contribué aux excédents allemands » en profitant de politiques budgétaires et monétaires qui leur ont « permis d’acheter des produits allemands » à des prix compétitifs.

Reprenant l’argument régulièrement avancé par le ministère des finances, l’économiste estime que les surplus allemands sont la conséquence du « keynésianisme excessif qui a servi à légitimer [les] politiques » de ces pays. Des politiques décriées par les conservateurs au nom du double dogme de l’équilibre des comptes publics et de la stabilité des prix.

Pour d’autres, au contraire, les excédents allemands mettent au contraire en lumière un problème de l’économie nationale : le niveau trop faible de ses investissements. En considérant que ses surplus commerciaux et budgétaires doivent d’abord servir à réduire sa dette et ses déficits publics, l’Allemagne contribuerait à l’atonie de la croissance européenne et mondiale.

Ce reproche, qui a déjà été exprimé par le Fonds monétaire international (FMI), la Commission européenne et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), l’a été à nouveau par Emmanuel Macron à la veille du dernier conseil des ministres franco-allemand. Berlin « doit accompagner une relance de l’investissement public et privé en Europe », a déclaré le président français, le 13 juillet, dans une interview au quotidien Ouest-France et aux journaux allemands du groupe Funke.

Chantres de l’austérité

En Allemagne aussi, le débat est relancé dans le contexte de la campagne des législatives. Pour Martin Schulz, le candidat du Parti social-démocrate (SPD) à la chancellerie, les excédents allemands ont atteint un tel niveau qu’il convient désormais de fixer « un montant minimum pour les investissements ». Selon lui, la situation du pays permet en effet de mettre en œuvre une telle politique sans mettre en question le « frein constitutionnel à la dette » inscrit dans la Loi fondamentale à la fin du premier mandat de Mme Merkel, en 2009, et qui limite le déficit structurel de l’Etat fédéral à 0,35 % du produit intérieur brut (PIB).

Accusée par le SPD d’avoir privilégié les excédents aux dépens des investissements, la chancelière se défend, en expliquant que le problème n’est pas lié au manque d’ambition de son gouvernement, qui a fait passer le budget alloué aux investissements de 24,9 milliards d’euros en 2014 à 36,4 milliards d’euros cette année, mais aux lourdeurs bureaucratiques et au manque de moyens des collectivités locales, qui n’ont pas les compétences de gérer l’argent mis à leur disposition par l’Etat fédéral.

Soucieux de ne pas se laisser caricaturer en chantres de l’austérité par les sociaux-démocrates, les conservateurs allemands ont inscrit dans leur programme une « loi favorisant l’accélération » des investissements dans le domaine des infrastructures et du numérique.

Une mesure qui colle aux attentes de l’opinion publique : selon un sondage de l’institut Civey publié mi-juillet, 86 % des Allemands estiment que l’Etat investit trop peu. A sept semaines des législatives, Mme Merkel sait qu’elle n’a aucun intérêt à laisser M. Schulz relayer les arguments de ceux qui pointent les effets négatifs, à long terme, que peuvent avoir des excédents trop élevés sur l’économie allemande.

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