vendredi 11 août 2017

Les femmes, selon Walter Gropius, ne savent penser qu’en deux dimensions

CULTURE LIBÉRATION

Femmes artistes, omission plus possible

Après des siècles passés dans l’ombre ou confinées à certaines disciplines, des créatrices gagnent enfin la reconnaissance des musées et galeries. Une visibilité acquise de haute lutte, malgré des réflexes conservateurs, notamment à l’université.

Un malentendu persiste. Avant le XXe siècle, il n’y avait pas de femmes artistes, ou si peu. Les musées sont vides de leurs œuvres car elles ne créaient pas ! De fait, on pourrait les compter sur les doigts d’une main, celles nées avant 1900 dont on a retenu le nom : Artemisia Gentileschi, Elisabeth Vigée Le Brun, Rosa Bonheur, Camille Claudel, Berthe Morisot et une poignée d’autres… Or considérer que les femmes n’ont eu accès à la pratique artistique que très récemment est une erreur de jugement historique, qu’il semble encore bien difficile de dissiper. Selon Camille Morineau, directrice artistique de la Monnaie de Paris et fondatrice de l’association Awareplateforme de ressources sur les femmes artistes, «la pulsion artistique existe autant chez les hommes que chez les femmes. Il y a toujours eu des femmes artistes, mais on a tout simplement ignoré leur travail et l’histoire les a oubliées».

Exclues des commandes importantes et des expositions à forte visibilité, elles étaient encouragées jusque dans les années 50 à s’exprimer dans des genres dits mineurs, comme la peinture de fleurs ou les portraits d’enfants, et elles n’eurent accès à l’enseignement artistique que très tard : en France, l’Ecole des beaux-arts leur fut interdite jusqu’en 1897. Ce qui en obligea beaucoup à adopter des stratégies esthétiques différentes, liées à des pratiques féminines courantes à l’époque, telles la broderie ou le vêtement, mais qui ne leur permettaient pas de faire entrer leurs œuvres au musée ou de rivaliser frontalement sur la scène artistique avec les hommes. Une situation que l’on retrouve notamment au sein du Bauhaus : Anni Albers, par exemple, fut incitée à s’orienter vers le tissage plutôt que la peinture ou l’architecture - les femmes, selon Walter Gropius, fondateur de l’école, ne sachant penser qu’en deux dimensions…

En France, la base de données Joconde, qui répertorie les œuvres des musées présents dans l’Hexagone, permet de comptabiliser dans les collections du Louvre - dont le spectre s’étend de l’Antiquité au milieu du XIXe siècle - 42 peintures exécutées par 28 femmes, sur un total de 5 387 œuvres. Soit 0,78 % du corpus. Un chiffre qui illustre l’écrasante surreprésentation masculine dans les musées, mais aussi la durable «invisibilisation» des œuvres créées par des femmes dans les collections.

A l’université aussi, l’histoire de l’art moderne se serait écrite contre les femmes. C’est ce que constate Charlotte Foucher Zarmanian, docteure en histoire de l’art et chercheuse au CNRS au sein du Legs (Laboratoire d’études de genre et de sexualité) : «Faire de l’histoire, c’est faire des choix, donc exclure. En histoire de l’art, il y a eu une mise à l’écart des femmes, qui n’était pas forcément conscientisée.» Une situation qui persiste dans le contexte académique français très conservateur et réfractaire aux études de genre : «L’histoire de l’art reste un bastion masculiniste, poursuit Charlotte Foucher Zarmanian. A l’université, ce sont les étudiants qui amènent les professeurs à aborder le thème des femmes dans l’art, qu’elles soient artistes, critiques ou galeristes, et non l’inverse.»

Les recherches sur le sujet à la fac demeurent ainsi le fait d’initiatives personnelles, influencées notamment par les études anglo-saxonnes sur le genre. Mais elles apparaissent également, au-delà des revendications féministes, en réponse au besoin de nouveaux thèmespour les jeunes chercheurs, dans un domaine, l’histoire de l’art, dont les catégories, tant chronologiques que sociologiques ou anthropologiques, restent à réinventer.

Avec Aware les grandes redécouvertes

Travail d’archive minutieux, organisation d’événements, édition d’un magazine… La structure fondée en 2014 s’est lancée dans une recension méthodique des vies et œuvres des femmes artistes. Une initiative qui s’inscrit dans une dynamique portée par un marché de l’art toujours en quête de révélations.

Connaissez-vous Ottilie MacLaren ? Pour étudier cette sculptrice écossaise du début du XXe siècle, la jeune chercheuse Eva Belgherbi a dû s’installer à Edimbourg pour fouiller le fonds de correspondance de son mari, le compositeur William Wallace. A Paris, où elle fut élève de Rodin, pas de traces. A peine quelques images de ses sculptures apparaissent-elles dans des photographies conservées au musée Rodin, et ses œuvres sont quasiment toutes aujourd’hui entre des mains privées. Le cas est typique de la recherche sur les femmes artistes. Un travail d’archéologue qui demande, pour reconstituer un corpus, d’emprunter des voies détournées, via notamment les maris ou les maîtres, et d’aller explorer des sources secondaires.

Parmi de nombreux jeunes chercheurs, Eva Belgherbi collabore à l’association Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions). Son but : replacer les artistes femmes du XXe siècle dans l’histoire de l’art et combler les lacunes béantes d’un récit écrit en majeure partie par des hommes, sur des hommes. «Notre but, précise sa fondatrice et directrice Camille Morineau, est de faire émerger des milliers de biographies illustrées d’artistes. C’est un travail très long de construction d’une archive destinée à alimenter la recherche.» Aware a été créée par Camille Morineau suite à l’accrochage qu’elle organisa en 2009-2010, alors qu’elle était conservatrice au musée national d’Art moderne, de 350 œuvres réalisées par des femmes, issues de ses collections. La manifestation, baptisée elles@centrepompidou, fit sensation, mais son souhait de fonder un centre de recherches sur les femmes artistes au sein du centre Pompidou resta lettre morte et signa son départ de l’institution.

Visant à l’exhaustivité, et grâce à des bénévoles, Aware compile sur son site internet des biographies d’artistes, numérise des images, organise des symposiums et des colloques, édite un magazine en ligne et propose des visites de musées sur la piste des femmes artistes. Une démarche systématique d’histoire par l’archive qui reçoit le soutien de mécènes de prestige comme Chanel ou la boîte de conseil Theano Advisors, spécialisée dans l’innovation.

Aware émerge aujourd’hui en France comme la tête de proue d’un mouvement de fond sensible depuis une dizaine d’années dans la recherche universitaire. A la suite d’ouvrages fondateurs comme Femmes artistes, artistes femmes, publié en 2007 par Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici chez Hazan, les chercheurs, pour la plupart femmes et féministes, font émerger un à un des noms, en développant généralement une réflexion sur le genre et son influence. Ainsi, Charlotte Foucher Zarmanian, qui a travaillé sur les femmes dans les mouvements symbolistes ou critiques d’art, déplore que l’on voit encore «des étudiants soutenir des thèses sur des femmes artistes en omettant la question de la féminité ou du genre, qui sont clairement niées». Elle plaide pour une histoire de l’art mixte, qui permettrait à l’avenir, dit-elle, de «parler des femmes sans avoir besoin de le dire dans le titre».

Dans cette dynamique de recentrage du regard, les musées ont un grand rôle à jouer. A Orsay par exemple, plusieurs expositions initiées par l’ancien président Guy Cogeval ont mis en lumière des femmes artistes, telle celle consacrée à la sculptrice troubadour Félicie de Fauveau en 2013, ou Qui a peur des femmes photographes ? en 2015, qui a occasionné de nombreuses acquisitions. Un effort que souhaite poursuivre la nouvelle présidente, Laurence Des Cars, à travers notamment des expositions sur des inconnues du grand public. De jeunes conservateurs alimentent cette dynamique de leur propre initiative. Ainsi Paul Perrin, chargé des peintures au musée d’Orsay, constate : «Je me suis rendu compte de la rareté des femmes artistes dans nos salles, rareté à laquelle j’ai essayé de remédier en faisant remonter quelques œuvres des réserves. La présentation reste insatisfaisante, plusieurs femmes peintres bien connues au XIXe siècle ne sont pas encore représentées dans les salles (Virginie Demont-Breton, Henriette Brown, Louise Abbéma…), souvent parce que nos collections, qui ne sont pas riches en ce domaine, ne le permettent pas.»

A ces initiatives des musées, il faut ajouter celles du marché de l’art, qui participe et profite de ces redécouvertes. Ainsi a-t-on pu constater à la Fiac l’an passé la présence de nombreuses femmes dont le travail, débuté dans les années 60, est resté jusque-là méconnu. Parmi elles, la céramiste Simone Fattal, représentée par la galerie Balice Hertling, ou Hessie, chez Arnaud Lefebvre. Les galeries les plus prestigieuses viennent frapper aux portes d’artistes du troisième âge. Comme par exemple l’Américaine Ida Applebroog, 87 ans, qui après avoir travaillé pendant des décennies dans sa salle de bain, est aujourd’hui représentée par une galerie à stature internationale, Hauser & Wirth, qui lui fournit studio et assistants, et publie son travail. Une manne pour les marchands qui valorisent des lots entiers d’œuvres, mais aussi pour les artistes concernées. Lesquelles, quand elles travaillent encore, se voient donc en outre mettre à disposition des moyens supplémentaires. Pour certains détracteurs, la vogue des femmes artistes serait un alibi marchand et correspondrait à une certaine mode féministe, politiquement correcte et soutenue par un marketing cynique. Selon Camille Morineau, la prise de conscience est réelle et la tendance s’installe : «L’important est de faire ressurgir ces histoires, affirme-t-elle. S’il y a des tee-shirts "Feminist", tant mieux. Mais il y a aussi des gens comme nous qui travaillons à reconstituer une archive, et à rétablir la vérité historique.»

Trois artistes prises entre conventions et convictions

Au XXe siècle, les créatrices devaient très souvent composer avec les contraintes d’une vie normée et le désintérêt d’un milieu très masculin. Seule issue : une production souterraine et chaotique.


Domination masculine, enfants et vie de famille de rigueur, discriminations culturelles à l’égard des femmes… Malgré de multiples entraves, des artistes ont réussi à produire dans le silence une œuvre qui sera finalement reconnue sur le tard, voire après leur mort.

Le regard vif, un sourire doux-amer aux lèvres et un gros rouleau de peinture à la main, Carmen Herrera raconte son expérience de femme artiste dans les années 50 à New York. «Je suis allée voir une galeriste, je lui ai montré mes toiles abstraites. Elle m’a répondu : "Vous êtes meilleure que les artistes hommes que j’expose, mais je ne montrerai pas votre travail, car vous êtes une femme." Elle m’a dit cela, de femme à femme. Ça a été comme une gifle.» La séquence est issue du documentaire The 100 Years Show d’Alison Klayman, diffusé sur Netflix depuis 2016. On y voit l’artiste américaine d’origine cubaine, à la veille de son centième anniversaire, préparer la première rétrospective de sa carrière au Whitney Museum de New York, en même temps qu’une exposition à la prestigieuse Lisson Gallery. Entourée d’une nuée d’assistants qui l’aident à réaliser ses grandes toiles aux aplats de couleurs vives, Carmen Herrera raconte sans aigreur ni frustration, et avec une liberté de parole déconcertante, sa carrière de peintre minimaliste.

Un travail mené dans l’ombre, à côté d’une vie simple, de ses études à l’Art Student League de New York dans les années 40 à cette soudaine éruption de célébrité qu’elle doit à Frederico Sève, qui l’exposa en 2004 dans sa Latin Collector Gallery de Manhattan auprès d’autres artistes femmes de l’abstraction géométrique. Inconnues il y a quinze ans, les toiles de Carmen Herrera font aujourd’hui partie des collections du MoMA, du Hirshhorn Museum de Washington et de la Tate Modern à Londres.

Agée de 81 ans, Hessie (de son vrai nom Carmen Lydia Djuric) réalise depuis le début des années 70 des pièces textiles au subtil tracé minimal, qu’elle agrémente, dans une poésie de la ténacité, de broderies sérielles et d’objets trouvés. Epouse du peintre Dado, qu’elle a rencontré au début des années 60 à New York, elle fut mannequin puis mère de cinq enfants, tout en poursuivant patiemment, malgré le silence qui l’entourait, ce qu’elle nomma un art de «survivre par delà la démission» - sa première exposition personnelle, organisée par Suzanne Pagé en 1975 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, avait pour titre «Survival Art». Par la suite, entre la fin des années 70 et 2009, elle disparaît quasiment des radars. Présentée en 2009-2010 dans l’accrochage «Elles@centrepompidou», puis en 2015 à la Fiac sur le stand de la galerie Arnaud Lefebvre, qui veilla à la restauration de nombreuses pièces, Hessie connaîtra sa première exposition d’envergure dans une institution française à l’automne aux Abattoirs de Toulouse, après un premier rappel l’an passé à la Verrière (Fondation Hermès), à Bruxelles. Un emblème de ce que l’historienne et critique d’art Elisabeth Lebovici, qui a recueilli de nombreux témoignages de femmes artistes de la génération d’après-guerre, nomme «le vrai empowerment». «Ces artistes ont vécu la vie qu’elles voulaient, affirme-t-elle. Elles ont continué à produire de la pensée, l’art étant pour elles une activité comme une autre. Elles ont trouvé dans la marginalité la liberté et la possibilité de parler en leur nom, et dans le travail un mode de faire désintéressé.»

Plus lointaines, et plus difficiles à repérer, surgissent du passé des individualités exemplaires. Ce fut le cas en 2016 de l’Allemande Paula Modersohn-Becker (1876-1907), dont l’exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris a connu un succès phénoménal, porté simultanément par la publication du roman Etre ici est une splendeur, de Marie Darrieussecq (P.O.L) et la sortie d’un film assez mièvre de Christian Schwochow, Paula. La vie de la peintre expressionniste, ignorée en France mais bien connue outre-Rhin où sa correspondance, publiée dès les années 20, est un best-seller, y était décrite selon le storytelling désormais bien rodé de la vie de femme artiste, et dont le Camille Claudelde Bruno Nuytten, en 1988, reste le modèle indépassable. Ecrasée par la condition propre à son genre, elle subit l’influence d’un mâle dominant (son mari, Otto Modersohn), sa vie est une torture dans laquelle l’art lui sert à extérioriser son instinct créateur. Ses amours sont compliquées (voir sa relation ambiguë avec Rainer Maria Rilke) et sa fin est tragique (Paula Modersohn-Becker mourra des suites d’un accouchement à l’âge de 31 ans). Une incursion dans l’intimité de l’artiste qui ferait presque oublier l’intérêt puissant de son œuvre de peintre, principalement de portraitiste, animée d’une tendre et directe brutalité.


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