vendredi 4 août 2017

Les gabelous ébranlés par leurs ripoux

CAHIER ÉTÉ LIBÉRATION

La mise au jour des dérives au long cours du prestigieux service de renseignement douanier, avec des soupçons d’escroquerie et de détournements de fonds, ébranle toute la profession.

La perquisition a duré près de douze heures. Ce 12 décembre 2016, il fait à peine jour lorsque plusieurs dizaines de gendarmes font irruption au siège de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED), à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Concentrant leurs recherches à l’étage de la direction, les pandores vont copier et saisir des centaines de documents ultrasensibles sur la gestion des précieux «aviseurs», le nom donné aux indics dans le jargon douanier. Le lendemain, c’est au tour de l’antenne du Havre d’être passée au peigne fin. Cette fois-ci, les enquêteurs mettent la main sur plus de 700 000 euros en cash, planqués dans le faux plafond. Quelques jours plus tard, épilogue morbide de cette éprouvante séquence : un agent est retrouvé pendu dans les locaux. Un séisme sans précédent au sein de la vénérable maison, dont le passé glorieux a longtemps fait la fierté de Bercy.

Intégré à la prestigieuse communauté française du renseignement, le service d’élite de la douane a connu de nombreuses secousses depuis sa création. Mais jamais aussi violentes. Un service aujourd’hui hanté par les procédures fantômes, les coups plus ou moins tordus et les indics sans visages, qui voit soudain ses pratiques dévoilées au grand jour et épinglées par la justice. Les magistrats cherchent notamment à comprendre les conditions dans lesquelles les gabelous ont mis la main sur 43 tonnes de café contrefait en juillet 2015. Une saisie record qu’ils suspectent avoir été montée de toutes pièces pour faire du chiffre avec la complicité active d’un des principaux aviseurs du service, Zoran P. (lire Libération du 25 mai).

Au cours des semaines suivantes, deux douaniers sont mis en examen, notamment pour «escroquerie en bande organisée» et «détournement de fonds publics». Soupçonné d’avoir couvert des opérations illégales, le patron de la DNRED lui-même, Jean-Paul Garcia, est remercié dans la foulée, tout comme quatre autres cadres du service. Une valse inédite et une question devenue lancinante : la crise actuelle est-elle le fruit de dérives individuelles ou le produit d’un système validé en haut lieu, hors de tout contrôle judiciaire ?

Créé en 1935 sous le nom de Paris-Enquêtes, le service de recherches douanier a longtemps évolué dans l’ombre. Chargés de démanteler les filières clandestines, de traquer les marchandises prohibées et d’intercepter les valises de cash aux frontières, ses agents jouissent dès l’origine d’une autonomie très forte. Un «Etat dans l’Etat» où l’on entre comme en religion, en jurant fidélité à l’institution. «Il fallait montrer patte blanche et être coopté par un comité de sélection occulte, se souvient un ancien. Ce système basé sur la confiance contribuait à souder les équipes.»

Au siège historique de la rue du Louvre, à Paris, les personnalités hautes en couleur contribuent à forger la mythologie du service. Il y a l’équipe des «Rouges», qui sortent le drapeau du Parti communiste soviétique à chaque saisie d’envergure. Ou les «Gros», spécialisés dans les bijoux et les pierres précieuses - qui prennent tellement de place dans la Mercedes grise de service que la voiture a l’air d’avoir des vitres teintées.

En 1981, l’accession de la gauche au pouvoir rebat profondément les cartes. François Mitterrand, qui se méfie de la police comme de la peste, préfère s’appuyer sur les gendarmes et les douaniers. Bien plus qu’une invasion de chars russes, le nouveau pouvoir craint une fuite massive des capitaux. Avec le rétablissement strict du contrôle des changes, les consignes sont fermes pour dissuader les évadés fiscaux tentés de transférer leurs magots à l’étranger. Mais cette mission historique des gabelous a bientôt du plomb dans l’aile. Le marché unique et la libre circulation des capitaux en Europe s’apprêtent à modifier radicalement le visage des douanes. Un nouveau mantra va alors permettre à la hiérarchie de combler cette perte d’activité et faire à nouveau briller le service : la lutte contre les stups, élevée au rang de priorité nationale par le nouveau locataire de Bercy, Michel Charasse. «Pour sauver notre jeunesse», explique très sérieusement le ministre du Budget, qui se targuera quelques années plus tard d’avoir fait passer les saisies annuelles de drogue de 5 à 35 tonnes.

Pour mener cette politique à bien, la DNRED va désormais s’appuyer sur des méthodes bien plus offensives. Déjà rodés aux techniques de planques et de filatures, les agents sont formés à l’infiltration et à l’action clandestine par des spécialistes de la DGSE. Le service de renseignement extérieur fournit aussi un appui technique, en procurant des faux papiers pour les missions undercover à l’étranger. «Nous avions reçu pour instruction de faire de l’initiative en matière de trafic de stups. Nous partions de zéro», expliquera à la justice Jean-Michel Pillon, directeur du groupe stups de 1988 à 1990. C’est aussi à cette époque que la DNRED systématise le recrutement d’aviseurs chevronnés, «des vrais voyous avec des moyens et de l’argent»,selon un ancien cadre. Ces informateurs ont tous leur milieu de prédilection (stups, contrefaçons, bijoux, armes…), et leur rémunération peut allègrement atteindre plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers d’euros pour les plus belles saisies. Un des directeurs de l’époque, qui préfère conserver l’anonymat «pour éviter de passer pour un vieux con», assume «avoir fait des choses pas tout à fait légales», avec l’éternelle conviction que la fin justifie les moyens. «En l’absence de législation permettant de couvrir nos agents, il fallait prendre ses responsabilités», plaide-t-il aujourd’hui.

Bien que reconnue par la convention de Vienne contre le trafic illicite de stupéfiants, adoptée par l’ONU en 1988, l’infiltration des douaniers ne sera pas intégrée au droit français avant la loi de décembre 1991. Malgré ce no man’s land juridique, plusieurs équipes d’agents infiltrés maillent le territoire. Des femmes et des hommes sous couverture, qui travaillent en marge de la loi et fonctionnent essentiellement à l’adrénaline. Une révolution culturelle qui ne tarde pas à porter ses fruits : en 1990, la DNRED affiche six fois plus de saisies que la police et la gendarmerie réunies. Des résultats largement dus à un homme, qui va permettre à lui seul l’interception de plus de 100 tonnes de stups en cinq ans.

Marc Fiévet, aka «NS55», est le 55e aviseur recruté par l’échelon nantais de la DNRED. Le skipper a 44 ans lorsqu’il est «tamponné» en 1988 par les douanes à Gibraltar, la minuscule enclave britannique située à la pointe sud de l’Espagne. C’est la grande époque de la Costa del Sol, devenue en quelques années le nouvel épicentre du trafic de drogue en Europe. Proposant aux malfrats de convoyer leur came à bord de son voilier, NS55 répercute toutes les informations en temps réel à ses officiers traitants, ébahis devant l’audace de cet aviseur hors pair. Ses résultats sont tellement extraordinaires que Charasse le reçoit en personne à Bercy, et vient lui rendre visite à Marbella. Encouragé, Fiévet a ouvert un bar dans la station balnéaire, le Saint-Georges, où se bousculent la pègre locale et les truands de passage. Mais au fil des saisies, la pression n’en finit pas de se resserrer sur NS55. Le 23 septembre 1994, il est interpellé dans le sud de l’Espagne. Deux mandats d’arrêt internationaux ont été émis contre lui par le Canada et le Royaume-Uni, convaincus de son rôle dans l’importation de plusieurs tonnes de drogue sur leur territoire. Lâché par ses ex-amis douaniers, Marc Fiévet fera plus de dix ans de prison entre l’Espagne, le Canada et la France. Depuis, son spectre flotte toujours sur l’histoire du service.

A partir des années 90, l’explosion du trafic exacerbe les rivalités entre flics et douaniers, lancés dans une course effrénée aux résultats. A la DNRED, de nouvelles équipes d’enquête vont prendre le relais et affoler les compteurs, n’hésitant pas à détourner une partie des saisies pour payer leurs «tontons». La plus célèbre est dirigée par Vincent O., dit «Gino». Depuis son entrée à la douane, en 1985, ce Corse au verbe haut a toujours été parfaitement noté par sa hiérarchie. Adepte de méthodes à l’ancienne, il a effectué un stage d’agent d’infiltration à la DGSE en 1998 avant de devenir chef d’équipe «stups». Rapidement, Gino jongle avec les indics et multiplie les grosses saisies. «Il était considéré comme un seigneur dans les murs de la DNRED», confiera aux juges un de ses anciens supérieurs. «Ses connaissances sans faille du milieu de la cocaïne et de la résine en font un professionnel hors norme», peut-on lire dans son dossier.

Ses pratiques vont cependant se heurter à la nouvelle doctrine policière en matière d’infiltration, inscrite dans la loi Perben de 2004. Gino commence par perdre son habilitation pour avoir mis en œuvre une opération officieuse dans le dos de la PJ. Avant qu’une autre affaire, baptisée «Hard Rock Cafe», ne précipite la chute de son équipe et ébranle l’ensemble du service. Initiée en juin 2009, l’opération consiste à laisser passer 44 kilos de cocaïne dans un vol Bogota-Paris afin de piéger des trafiquants italiens. Sauf que ces derniers n’en achètent finalement qu’une partie, laissant l’équipe de Gino avec un reliquat de 14 kilos de coke sur les bras. Furieux, le parquet de Paris met fin à l’enquête.

Pour écouler la came, les douaniers vont alors solliciter discrètement plusieurs de leurs indics. Quatre kilos sont revendus grâce à Zoran P., l’aviseur qui sera inquiété des années plus tard dans l’affaire des 43 tonnes de café contrefait. Mais il reste encore 10 kilos de poudre, et les grands patrons craignent que la justice ne vienne un jour leur demander des comptes. Une conversation enregistrée en septembre 2010 au siège de la DNRED témoigne de la fébrilité ambiante : «Je préfère que ce soit extérieur à la maison, c’est plus sécurisé, s’inquiète le chef de la Division des recherches. Si les flics tapent une perquiz ici, au moins ils ne trouveront pas.»

Après réflexion, la drogue est finalement planquée dans le coffre de ce haut responsable, où elle restera entreposée un an et demi avant qu’une enquête soit ouverte sur dénonciation anonyme. «Ma hiérarchie était au courant de tout»,justifiera Gino face au juge. Dans une autre conversation enregistrée à son insu, le chef de la Division des recherches confie son amertume : «Y a des propositions de chantiers qui sont… mais… hallucinantes. Je ne reconnais plus mes mecs dans ces propositions sur des trucs qui sont vérolés. On me présente des sources pourries, mais pourries comme j’en ai jamais vues, pour aller récupérer les 10 kilos, qu’en plus je garde dans mon coffre. Ce que je veux vous expliquer, c’est que petit à petit, à force de rentrer dans des trucs et d’accumuler, on est assis sur un volcan.» Un volcan qui mettra encore six ans avant d’entrer en ébullition.

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