mercredi 2 août 2017

Les grandes familles de l'est

DOSSIER SPÉCIAL DE L'EXPRESS

PAR FRÉDÉRIC THERIN

Traditionnel Les vignobles (ici, celui de Rangen, à Thann, dans le Haut-Rhin) sont l’une des sources de prospérité historique de la région.

Page 66 La Champagne, des dynasties de bulles Page 68 Anne Leitzgen, une ambitieuse qui règne en cuisine Page 70 La marche rapide de Mephisto Page 71 Famille Schmitter, la croisière s’amuse ; Rémi Lesage, le roi du béton Page 72 Où vivent les plus aisés ?

Les guerres, les maladies, les aléas climatiques... Les grandes familles du Champenois ont résisté à tout. Le gel tardif qui a détruit une partie de leurs récoltes cette année n’empêchera pas les grandes maisons de produire suffisamment de « bulles » pour abreuver les amateurs et les fêtards du monde entier. Prudentes, elles savent garder d’importantes réserves lors des bonnes années. Rusées, elles plantent des pieds de vigne loin de leur région natale, comme les Taittinger viennent de le faire dans le sud de... l’Angleterre. Mais le Grand Est n’abrite pas que des producteurs de champagne et des vignerons.

La région cache aussi quelques réussites souvent mal connues, comme Rector, dont les planchers en béton équipent 1 maison française sur 3. Mephisto est l’un des derniers fabricants de chaussures à jouer la carte du made in France, un pari qui lui ouvre aujourd’hui les portes du marché... chinois. Les Schmitter ont, eux, presque tous été élevés sur des bateaux depuis que leur grand-père, Gérard, a inauguré, en 1976, son premier navire, à Strasbourg. Leur société, CroisiEurope, est désormais le leader européen de la croisière fluviale. Après l’Europe, l’Asie et l’Amérique latine, la société familiale va bientôt lancer des périples sur le Zambèze, en Afrique. La petite-fille du fondateur du groupe Schmidt, Anne Leitzgen, a, elle aussi, une ambition dévorante. Le premier fabricant et exportateur français de meubles de cuisine s’est récemment développé avec succès dans les meubles de rangement. En Chine, la société compte déjà plus de 500 points de vente.

Une ambitieuse en cuisine

Elle a repris le flambeau et mis le feu en cuisine. Depuis son arrivée aux commandes du premier fabricant et exportateur français de meubles de cuisine, en 2006, Anne Leitzgen, petite-fille du fondateur de Schmidt, a plus que doublé le chiffre d’affaires de son groupe, passé de 245 à 500 millions d’euros. En comptant ses 718 magasins présents dans 27 pays, la société familiale, fondée en 1959, pèse aujourd’hui plus de 1,52 milliard d’euros. Mais, à 43 ans, la PDG ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Sa troisième usine, à Sélestat, dans le Bas- Rhin, sera bientôt inaugurée après un investissement de 40 millions d’euros. La diversification dans le rangement rencontre un succès inespéré. Quant au développement à l’international, il bénéficie d’une croissance deux fois supérieure à celle enregistrée en France. La signature d’un joint-venture, en 2014, a permis au groupe d’inaugurer 200 magasins en Chine en quinze mois. Et le 500e point de vente dans l’empire du Milieu a ouvert l’an dernier.

Loin de se reposer sur ses lauriers, Anne Leitzgen garde toujours en tête les moments critiques traversés par son groupe. La première crise s’est déroulée en 1959 lorsque la Sarre, où était basée l’entreprise, a été rattachée à l’Allemagne. « En quelques semaines, la société, qui comptait 57 salariés, a dû déménager en totalité dans une ancienne usine qu’un de nos commerciaux connaissait. » Un autre virage important a eu lieu à la fin des années 1970, « lorsque nous avons décidé de ne plus produire de buffets de cuisine, pour fabriquer uniquement des cuisines par éléments », explique-t-elle. Aujourd’hui, le groupe Schmidt produit chaque jour 3400 éléments, soit l’équivalent de 450 cuisines ou salles de bains. Une décennie plus tard, l’entreprise fait le pari de se diversifier dans la distribution en ouvrant ses premiers magasins : « Ce moment a été par ticulièrement critique pour nous, car la grande distribution, qui nous achetait nos cuisines, représentait presque la totalité de notre chiffre d’affaires. »

Anne Leitzgen se voyait bien, dans sa jeunesse, faire carrière dans la communication ou la publicité. Elle a fait ses premières armes chez Publicis après avoir décroché une maîtrise de gestion et un master en management stratégique et était prête à émigrer au Canada lorsque le décès de son père l’a poussée à prendre sa suite, en 2006. Elle avait cependant déjà travaillé dans plusieurs divisions du groupe avant de s’asseoir dans le fauteuil de papa. Après un passage au service marketing, en 1999, où elle avait oeuvré à l’essor de la marque Cuisinella, qui propose des cuisines moins coûteuses que Schmidt, elle s’est « exilée » en Suisse auprès d’un franchisé afin de comprendre les liens qui unissent la maison mère à ses concessionnaires. Ces expériences sur le terrain lui ont permis de s’imposer dans un secteur où les femmes sont plutôt rares.

Dès son arrivée aux commandes, elle décide de chambouler certaines habitudes en lançant une politique de diversification ambitieuse. « J’ai souhaité ne plus fabriquer uniquement des cuisines mais aussi des éléments de rangement, comme des bibliothèques ou des salons, se souvient-elle. Cette famille de produits connaît un taux de croissance annuel de 40 %. Le rangement représente un véritable boulevard pour nous, car la demande est très forte et nous disposons du savoirfaire nécessaire pour offrir une gamme complète. » Sa nouvelle usine de Sélestat va lui permettre de tripler sa capacité de production de meubles de rangement, de dressings, de meubles de salle de bain et de bibliothèques. En 2020, ceux-ci devraient représenter près d’un tiers de l’activité du groupe.

Anne Leitzgen a également vite compris que l’herbe pouvait être plus verte en dehors de l’Hexagone. « J’ai voulu accélérer notre développement à l’international, confirme-t-elle. Nous suivions jus qu’alors une stratégie plutôt opportuniste et j’ai souhaité être plus systématique en définissant des pays cibles com me l’Allemagne, la Belgique, la Suisse romande, l’Espagne, l’Italie et la Grande- Bretagne. L’export représente aujourd’hui à peine 15 % de nos revenus. Je veux franchir le cap des 33 % d’ici à cinq ans, pour dépasser les 50 % à terme. Nous sommes sur la bonne voie car, en 2015, nos ventes à l’étranger ont progressé deux fois plus vite (+ 16 %) que notre chiffre d’affaires total (+ 8 %). »

Le numérique représente un autre levier de croissance pour le cuisiniste. « Il va nous permettre de transformer fondamentalement nos relations avec la clientèle et d’amé - liorer nos processus de fabrication, se réjouit la présidente. D’énormes opportunités se présentent à nous... » Schmidt a ainsi prévu d’investir 150 millions d’euros dans ce secteur sur la période 2015-2020.

En termes de management, aussi, Anne Leitzgen a fait exploser le cadre mis en place par les deux générations précédentes, en mettant le... plaisir au centre de sa stratégie. Convaincue par le discours du théoricien de l’« entreprise libérée », Isaac Getz, qu’elle a rencontré lors d’un voyage d’étude en Finlande, elle a mis en place une méthode baptisée « Be Schmidt ». Ce programme, qui a été préparé en 2015 par un groupe de travail de 30 collaborateurs, définit une échelle de performance axée autour de cinq thèmes (bienveillance, responsabilité, confiance, agilité et coopération). L’idée est d’impliquer davantage l’ensemble des salariés dans la vie de l’entreprise. Les initiatives sont encouragées. Les employés, de l’ouvrier au cadre supérieur en passant par le concessionnaire, peuvent aujourd’hui donner leur avis et proposer des idées à la direction générale. En une décennie à peine, Anne Leitzgen est ainsi parvenue à profondément transformer son entreprise familiale. A coup sûr, cette ambitieuse ne compte pas s'arrêter en si bon chemin.

La marche rapide de Mephisto

Le diable est est dans les détails. Marc Michaeli en a toujours eu conscience. Le directeur général de Mephisto a repris, il y a huit ans, avec sa soeur, les commandes du premier fabricant français de chaussures, fondé en 1965 par son père, Martin. Cet Allemand avait choisi d’installer en Moselle son atelier de fabrication sur les conseils d’un de ses anciens copains d’école, Horst Dassler, qui n’était autre que le fils du créateur d’Adidas. Avoir un pied dans deux pays différents n’était pas chose aisée à l’époque. « Les gens ont oublié comment était la vie quand les frontières existaient en Europe. Rien que pour faire passer un échantillon d’Alle magne en France, c’était la croix et la bannière, rappelle Marc Michaeli. Lorsqu’on rentrait en Lorraine après avoir passé Noël chez notre grandmère, il fallait déclarer nos jouets aux douaniers. » Très vite, Mephisto décide pourtant de se développer à l’in ter national. Ses chaussures sont aujourd’hui commercialisées dans 86 pays et 18000 points de vente, ainsi que dans 900 Mephisto Shops, pour la plupart détenus par des franchisés.

Récemment, l’entreprise familiale a ouvert une boutique dans le célèbre casino Caesars Palace, à Las Vegas. L’export représente 80 % de ses revenus (la fratrie refuse de dévoiler plus de chiffres).

Parallèlement, le groupe, qui emploie 2300 salariés, a cherché à sé - dui re une clientèle plus large en lançant de nouveaux labels comme Sano et Allrounder. Un modèle vegan (sans cuir) a même été lancé. « Il faut toujours être à l’affût des nouvelles tendan ces et sans cesse évoluer, racon te Marc Michaeli. Avec nos cinq déclinaisons, nous sommes désormais bien couverts. Il nous reste toutefois encore de belles opportunités à saisir. A l’étranger, de plus en plus de marchés se tournent vers notre caté gorie de produits. C’est vrai tout parti culièrement en Asie. Vous m’auriez dit, il y a dix ans, que nos chaussures pourraient se vendre en Chine, j’aurais eu du mal à vous croire, mais notre partenaire local a ouvert plus de 100 Mephisto Shops dans le pays. » Pour répondre à la deman de croissante de modèles contenant du liège, l’entreprise agrandit actuel le - ment son usine au Portugal.

Son caractère patrimonial est une autre clef de son succès. « Etre une société familiale est une force et non pas un frein, ajoute Marc Micha eli. Lorsqu’une décision s’impose, elle est prise en cinq minutes. Et nos colla - borateurs peuvent venir directement nous voir quand un choix doit être fait. Cela nous permet de ne pas rater les opportunités qui se présentent à nous. C’est un véritable atout. » Aujourd’hui, le conseil de surveillance de l’entreprise est exclusi vement composé de membres de la famille.

« Il est encore facile de s’entendre quand on appartient à la seconde géné ration, résume le directeur général du groupe. Cela pourrait être plus compliqué pour nos successeurs. Car même si j’ai à peine 44 ans et ma soeur 49, il faut déjà penser à la transmission. » Nul doute qu’il trouve ra chaussure à son pied.

La croisière s’amuse


Les Gruss et les Bouglione ont toujours vécu sous un chapiteau. « Nous, nous sommes nés et avons grandi sur des bateaux », s’amuse Lucas Schmitter. Le directeur de l’e-commerce de CroisiEurope est l’un des quatre représentants de la troisième génération à travailler pour le leader européen de la croisière fluviale, créé en 1976 par Gérard, son grand-père. Les trois fils et la fille du fondateur occupent, eux aussi, des postes à responsabilité dans ce groupe de 1350 salariés qui a transporté l’an dernier 202000 passagers sur ses 52 navires. Cette famille alsacienne a été la première à se lancer dans le tourisme fluvial autour du port de Strasbourg. « Nous avons ensuite ouvert de nouveaux fleuves comme le Rhône et la Loire, note Lucas Schmitter. Nous cherchons sans cesse à aller là où nos concurrents ne sont pas. Nous proposons ainsi des croisières sur le Guadalquivir ou sur des affluents du Rhin et du Danube. Et lorsque les cours d’eau sont peu profonds, nous construisons des bateaux à aubes. »

Armateur depuis 1990, la société familiale possède 45 bateaux en propre. Cette année, elle lancera son premier navire de safari-croisière. Le RV African Dream proposera à 16 passagers un voyage de quatre jours sur la rivière Chobe et le fleuve Zambèze, ainsi qu’un séjour de quatre nuits dans un lodge appartenant à CroisiEurope. « Ce produit représente une montée en gamme, car ce périple de onze jours coûtera en moyenne 4500 euros par personne, là où nos croisières d’une semaine sont facturées aux alentours de 1100 euros », souligne Kim Schmitter, responsable de la création de croisière et de la tarification.

Travailler en famille ne semble pas être un souci chez ces Alsaciens. « Nous avons tous fait des études différentes afin d’être complémentaires, résume Lucas. Les membres de la famille présents dans l’opérationnel se réunissent une fois par mois pour prendre des décisions, mais les choix se font assez naturellement. » Au fil de l’eau.

Le roi du béton  

Le bombardement par les Américains en 1945,la crise pétrolière de 1973, la récession de 1993... La famille Lesage à la tête de Rector a dû traverser bien des épreuves en plus d’un siècle. Reste qu’aujourd’hui, 1 maison sur 3 en France est équipée des planchers en béton réalisés par la société (un ancien fabricant de terre cuite) située à Mulhouse. Aujourd’hui, ce groupe de 900 salariés, qui réalise un chiffre d’affaires de plus de 190 millions d’euros, a redressé la barre. « Nous venons de finaliser notre programme de développement pour les années 2017-2022, se réjouit Rémi Lesage, son président. Nous l’avons appelé “125” car, en 2022, le groupe aura 125 ans et 125 actionnaires familiaux. Et puis 125, c’est 1 famille, 2 entreprises, car nous avons aussi une société patrimoniale d’investissement, et 5 car nous préparons l’arrivée de la cinquième génération. » Ce poids lourd du BTP lorgne aussi sur l’international et notamment l’Europe de l’Est pour continuer d'afficher une santé en beton


Où vivent les plus aisés ?

Dans  le Grand Est, la richesse s’étale près des anciens pos - tes frontières ou se niche dans de coquets villages, à quel ques minutes des métropoles. On le cons - tate à la frontière suisse, peuplée de cadres travaillant dans les entreprises pharmaceutiques de la région bâloise. La proximité du Luxembourg, autre employeur de cols blancs très bien payés, explique les hauts revenus enregistrés à Tiercelet, près de Long wy, ou à Rodemack (Moselle). Un phénomène qui ne touche pas la frontière allemande, où les flux sont moindres, tout comme les revenus rapatriés.

Ailleurs dans le Grand Est, un cadre de vie attractif et la proximité d’une métropole sont les clefs de la prospérité pour les communes, souvent petites, qui figurent sur la carte. Prenons l’exemple de l’ex-région Lorraine. En s’installant à Dommartemont, Sainte-Ruffine, Les Forges ou Béhonne, les plus fortunés des notables de Nancy, Metz, Epinal et Bar-le- Duc choisissent un village charmant, préservé et très facile d’accès depuis la grande ville voisine. Le succès tient toujours à l’emplacement, la règle d’or du commerce s’applique ici aussi. Si les revenus dépassent 3000 euros par mois en moyenne à Dommartemont et approchent 2800 euros à Sainte-Ruffine, près de Metz, ils sont inférieurs à 2600 euros dans les communes chics autour de Strasbourg et de Reims. Dans les Vosges, en Haute-Marne et dans la Meuse, aucune n’enregistre un revenu mé - dian supérieur à 2000 euros.

Sur notre carte, il n’y a qu’une seule commune viticole : Celles-sur- Ource. Les revenus déclarés par les particuliers, source de notre enquête, ne permettent pas de prendre correctement en compte la richesse des viticulteurs champenois. Les communes productrices de bulles seraient sinon beaucoup mieux placées.


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