mercredi 9 août 2017

Les rêves fous des nouveaux nababs

À LA UNE DE L'EXPRESS

Environ 45000 réponses en quinze jours. Jeff Bezos, le fondateur du site de commerce en ligne Amazon, a croulé sous les propositions après avoir publié sa demande sur Twitter, mi-juin : « Je cherche des idées [...]. Je veux que l’essentiel de mon activité philanthropique serve à aider les gens ici et maintenant. » Parmi ceux qui ont répondu à la requête du deuxième homme le plus riche au monde figure un certain Hervé. Ce Français lui répond aus - sitôt : « Pay your tax... » (« Payez vos impôts... ») Comme Google, Apple ou Facebook, Amazon jongle avec de savants montages fiscaux pour réduire la douloureuse, y compris en France.

Se jouer des Etats n’est pas le seul écart que se permettent les milliardaires de la planète. Ces fortunés s’autorisent même à rêver plus grand que les nations. Un changement de dimension perceptible ces dernières décennies. En 1961, le président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, annonçait son programme de conquête de la Lune. Cinquante-cinq ans plus tard, c’est au tour d’un milliardaire, Elon Musk, de lancer la course vers la planète Mars d’ici à 2022 avec sa société SpaceX. Alors qu’en 1963, le président de Gaulle baptisait le premier avion supersonique «Concorde », fruit d’une collaboration entre plusieurs pays, aujourd’hui, c’est le Britannique sir Richard Branson, à la tête de Virgin Galactic, qui développe l’avion du futur avec la start-up américaine Boom Technology.

Et que dire du domaine de la lutte contre les maladies. Bill et Melinda Gates, le cofondateur de Microsoft et sa femme, dépensent chaque année presque 2,5 milliards de dollars rien que pour la santé, soit quasiment la moitié du budget de l’Organisation mondiale de la santé, pourtant financée par de nombreux Etats. Si Benoît Hamon, candidat du PS à la présidentielle, rêvait de mettre en place le revenu universel en France – un salaire de base versé à chaque individu de sa naissance à sa mort –, un homme l’a fait. Pierre Omidyar, qui a créé le site d’enchères eBay, soutient une initiative de ce type dans un village kenyan depuis plusieurs mois.

Qu’est-il arrivé aux grands projets, aux grandes idées portées par les nations? Les gouvernements sont contraints par le poids de leur dette, alors que des multimillionnaires proposent des programmes audacieux et ouvrent de nouvelles perspectives. Voyages spatiaux, immortalité, fin des maladies, colonisation de Mars, tous ces espoirs les plus fous, les yeux tournés vers l’avenir, contrastent avec les difficultés des Etats coincés dans leurs étaux budgétaires, les pieds dans la glaise. « Ironie de l’histoire, si ces nouveaux tycoons ont pu faire fortune, c’est aussi parce que le niveau de taxation des richesses est très bas, notamment aux Etats-Unis », remarque ainsi Esther Duflo, professeure d’économie au MIT et titulaire de la chaire dédiée à la réduction de la pauvreté et à l’économie du développement. Comme si ces grandes fortunes cherchaient à régler une dette envers cette société qui a fait d’eux les nantis qu’ils sont. « Ces grands projets conjuguent leur volonté de puissance avec l’envie de devenir des bienfaiteurs de l’humanité, ajoute l’essayiste Pascal Bruckner, auteur de La Sagesse de l’argent(Grasset). Mais autant les gouvernants sont soumis à la vigilance de leurs citoyens, autant ces milliardaires ne font face à aucun contre-pouvoir. »

Par le passé, déjà, des magnats ont financé la création de musées, d’instituts de recherche ou d’univer - sités, à l’instar de la famille Rockefeller ou d’Andrew Carnegie, mais jamais leurs desseins n’ont atteint ceux des milliardaires qui se sont enrichis grâce à Internet. « On se croirait dans un roman de Jules Verne, comme Le Tour du monde en 80 jours ou Sans dessus dessous, ouvrage dans lequel les protagonistes cherchent à redresser l’axe de rotation de la Terre », ajoute- t-il. Bien sûr, ces discours ne peuvent être que de simples plans de communication sans réalité concrète. D’autres y perçoivent une nouvelle forme d’idéologie véhiculée par les réussites de la Silicon Valley, pour lesquelles rien n’est impossible.

« Nous vivons le temps des techno - logies exponentielles. Pour ces milliardaires, qui les maîtrisent, l’Etat est synonyme d’inertie et les lois sont des freins au “progrès”. Ils veulent et peuvent prendre le relais des gouver- nements animés par une idéologie néolibertarienne avec le sentiment d’incarner la vérité du temps », juge le philosophe Eric Sadin, qui a publié en 2016 La Silicolonisation du monde (L’Echappée).

« Cette vérité passe aussi par des initiatives originales, comme celle destinée à démontrer que le monde n’est qu’une “matrice” et la réalité une illusion. Une grande banque s’est même penchée sur ce sujet, preuve que les rêves des richissimes sont pris au sérieux par les institutions. « Prenez le projet de train supersonique Hyperloop. On en sait très peu de choses, mais on accorde tant de crédit à son initiateur, Elon Musk, qu’avec l’emballement médiatique, les ressources financières et les soutiens si nombreux, tout semble possible », précise-t-il.

Cette tendance inspire même le cinéma. Le film The Circle, sorti mi-juillet, dresse le portrait d’une multinationale et de son dirigeant, Eamon Bailey (joué par Tom Hanks), devenus plus puissants que les Etats. Selon ses préceptes : « Aucun problème ne peut nous résister. On peut guérir toutes les maladies, vaincre la faim dans le monde. » Cette fiction hollywoodienne est peut-être déjà dépassée par la réalité.

Entretien avec D. Cohen

Utilité « Dépenser [leur] argent pour faire le bien est devenu une norme », dit Daniel Cohen.

L’Express Vaincre la mort, coloniser Mars, voyager dans l’espace, éradiquer toutes les maladies... Les philanthropes milliardaires semblent se livrer à une surenchère de projets extravagants. Comment expliquez-vous cela ?

Daniel Cohen D’abord, par le fait que nous avons connu une explosion du nombre de fortunes privées au cours des dernières décennies, notamment aux Etats-Unis. Nous avons retrouvé aujourd’hui un niveau de concen - tration des richesses inégalé depuis la fin du XIXe siècle. D’une certaine façon, ces nouveaux milliardaires renouent avec l’évergétisme des élites romaines tel que l’a très bien décrit l’historien Paul Veyne. Dépenser son argent pour faire le bien public est devenu une norme, une sorte d’obligation sociale. Il y a quelque chose de cet ordre-là parmi les nouveaux tycoons de la Silicon Valley.

L’Express Vous dites justement que ce phénomène est très américain. Pourquoi n’observe-t-on pas la même chose en Europe, et notamment en France ?

D. C. Parce que les Etats-Unis restent un pays de « nouveaux riches ». En Europe, et en particulier en France, le capitalisme est encore majoritairement un capitalisme d’héritiers. Or l’obligation quasi morale de ces derniers est de préserver la fortune léguée pour la transmettre aux générations futures et non pas de la dépenser.

L’Express Une bonne partie de ces plans vise à changer le monde, l’homme. La notion de progrès a-t-elle évolué ?

D. C. Elle n’a plus la même signification que par le passé. Au XVIIIe siècle, l’idée de progrès était essentiellement morale; l’homme était perfectible. Au XIXe et au XXe siècles, le progrès est devenu matériel, il s’agissait de s’enrichir, de vivre mieux. Aujourd’hui, nous entrons dans une troisième dimension, celle du surhomme, de l’homme augmenté. Le mariage de la biologie et du numérique alimente l’idée folle de vaincre la mort. Ces super milliardaires sont très à l’aise avec cette conception. Ils sont à l’image de cette société de la performance et du dépassement de sa propre compétitivité.

L’Express Face à cette nouvelle dimension du progrès, les Etats ont-ils démissionné ?

D. C. Je ne le crois pas. Par nature, les Etats ont le souci du plus grand nombre. Ils doivent assurer la santé et l’éducation pour tous. Compte tenu des niveaux des dépenses publiques, ils sont en permanence à la recherche de milliards d’économies par-ci, par-là. Et ils ont perdu une partie de leur liberté d’agir. Pour autant, ils sont tenus par l’universalité de leur politique. Un donateur privé peut mettre l’accent sur une maladie particulière qui lui tient à coeur, privilégier par exemple la lutte contre le sida, ce qui est évidemment une bonne chose en soi. Du point de vue d’un Etat, cela ne peut pas se faire au détriment des autres maladies. Les Etats ne peuvent pas mener des politiques qui ne se généralisent pas. En cela, ce serait une erreur de penser que ces nouveaux milliardaires se substituent à la puissance publique.

ELON MUSK, L’HOMME SANS LIMITES

"SpaceX, c’est comme les forces spéciales. Si vous aimez que ce soit très dur, c’est bien. Sinon vous feriez mieux de ne pas venir. " Voilà la phrase que servait systématiquement Dolly Singh, l’ancienne responsable du recrutement de SpaceX aux potentielles recrues. L’idée était bien sûr de jouer sur l’ego de ces jeunes ingénieurs bourrés d’hormones et d’ambitions, mais aussi, plus prosaïquement, de les prévenir de ce qui les attendait en rejoignant le tout nouveau lanceur de satellites créé par Elon Musk.

Car suivre le serial entrepreneur dans ses aventures spatiales, c’est l’assurance de bosser quatre-vingtdix heures par semaine, la probabilité forte de se faire insulter quand les choses n’avancent pas à sa guise, et l’éventualité de se faire virer sans ménagement. Le patron américain a ainsi licencié du jour au lendemain sa fidèle assistante, Mary Beth Brown, après douze années de bons et loyaux services, pour avoir osé demander une augmentation, raconte le journaliste américain Ashlee Vance, dans la biographie très fouillée qu’il consacre à l’entrepreneur né en Afrique du Sud il y a quarantesix ans. Pas de quoi refréner les ardeurs des candidats, persuadés que, bien plus qu’un simple job, ils rejoignent un génie absolu qui va changer le cours de l’Histoire.

Il a déjà révolutionné le secteur des moyens de paiement avec PayPal, bouleversé le marché automobile avec ses petits bolides électriques Tesla, démocratisé les panneaux photovoltaïques avec SolarCity, construit des lanceurs de fusées moitié moins chers que ceux de ses concurrents avec SpaceX. Et l’Hyperloop, son projet de train dépassant la vitesse du son, pourrait bien un jour ringardiser notre bon vieux TGV. Alors, même quand il dévoile ses idées les plus folles, les experts ont tendance à tempérer leurs sarcasmes, histoire de ne pas avoir à manger leur chapeau dans la foulée.

Sa dernière marotte? Coloniser Mars. Rien que ça. Ce physicien de formation et codeur autodidacte à la carrure d’athlète veut envoyer un premier vol habité vers la « planète rouge » en 2024. Un projet qu’il a présenté au 67e congrès international d’astro - nautique, à Guadalajara (Mexique), à l’automne 2016, créant un schisme dans la communauté spatiale internationale, entre ceux qui crient au génie et les autres qui hurlent à l’imposture. Lui, une fois de plus, n’en a cure et a déjà ouvert les réservations. « Etesvous prêt à mourir? Si la réponse est oui, vous êtes un bon candidat », a-t-il ainsi lancé lors d’une conférence de presse. Coût de l’aller simple, et sans retour? 500000 dollars! Pour ce père de cinq enfants, l’être humain n’a de toute façon pas d’autre choix que d’aller coloniser des planètes voisines, puisque les ressources sur Terre vont inexorablement s’épuiser.

Avant de nous envoyer dans les étoiles, le patron iconique de la Silicon Valley souhaite nous trans - former en cyborg. Enfin, pour être plus exact, en homme augmenté. Le 28 mars, Elon Musk a annoncé le lancement de Neuralink, une société qui se propose, à terme, d’accroître nos capacités cérébrales grâce à des implants électroniques microscopiques faisant corps avec nos 100 milliards de neurones.

Cette technologie pourrait nous permettre d’être biologiquement connecté à Internet. Il suffirait par exemple de penser à un personnage historique pour accéder mentalement à sa fiche Wikipédia. Objectif : nous permettre de lutter à armes égales contre l’intelligence artificielle, qui finira inexorablement, selon lui, par nous dépasser, puis par nous dominer. Elon Musk est en effet l’un des grands pourfendeurs de l’IA. Il est ainsi à l’origine du projet OpenAI, qui vise à éviter qu’une poignée d’entreprises ne prennent le contrôle de la planète.

Bref, Elon Musk, qui a inspiré le personnage de Tony Stark dans le blockbuster Iron Man,veut rien de moins que sauver le monde des dangers qui le guettent ! Un gros penchant messianique qui remonte, selon son biographe Ashlee Vance, à ses jeunes années : « A l’adolescence, il mélangeait fantasme et réalité au point d’avoir du mal à les dissocier. Il en vint à se considérer comme responsable du sort de l’homme dans l’univers. » Une façon aussi, peutêtre, de fuir un quotidien difficile. Le jeune Elon vivait en marginal : sa person nalité réservée et son tem - pérament de geek juraient avec la culture dominante de son milieu afrikaner macho. Il quitte sans regret l’Afrique du Sud à 17 ans pour tenter sa chance en Amérique. Il parvient à acquérir la nationalité américaine et intègre l’université de Pennsylvanie, où il étudie la physique, et gagne sa vie en réparant des PC. En 1995, il décroche une bourse pour terminer son doctorat dans la prestigieuse université Stanford.

C’est là, au coeur de la Silicon Valley, qu’il trouvera enfin un lieu à la hauteur de ses ambitions. Un endroit qui le verra monter sa toute première start-up, Zip2 – qui aide les médias à créer leurs sites Internet. Il la revend en 1999 au fabricant d’ordinateurs Compaq pour 307 millions de dollars, dont 22 millions iront directement sur son compte en banque. Mais c’est avec PayPal, qu’il a monté avec Peter Thiel et revendu à eBay pour 1,5 milliard de dollars, qu’il touche vraiment le jackpot : 250 millions de dollars ! Une manne qui va lui servir à assouvir ses rêves les plus fous, à commencer par les voitures électriques Tesla.

Avec 51 milliards de dollars de valorisation, la petite start-up, née en 2003, pèse aujourd’hui plus lourd en Bourse que les mastodontes Ford et General Motors. C’est dire à quel point les espoirs sont puissants du côté des investisseurs. Un chiffre qui pourrait littéralement exploser si le jeune constructeur parvient à conquérir le grand public avec sa « Model 3 », qui sera vendue autour de 36000 euros. Elon Musk a assuré qu’il était capable de produire 500000 véhicules par an en 2018 et 1 million à l’horizon 2020. « C’est l’heure de vérité pour Tesla, explique Flavien Neuvy, le directeur de l’Observatoire Cetelem de l’auto mobile. Si elle tient ses objectifs, la marque deviendra un concurrent redoutable pour les Audi, BMW et Mercedes. »

Tesla, SpaceX, le projet Mars, Hyperloop, Neuralink... Mais comment notre homme trouve-t-il le temps de mener tous ces projets de front? « Tout ce qu’il fait, il le fait vite, raconte Kevin Brogan, l’un des premiers ingénieurs embauchés chez SpaceX, dans la biographie d’Ashlee Vance. Il pisse vite. Il est comme une pompe à incendie – trois secondes et c’est fini. » Tous les grands hommes ont leur petit secret !

La quête de l'éternité

En littérature, il est d’usage de taxer de vampire le riche qui a fait fortune sur le dos des pauvres gens. Mais, à l’été 2016, lorsque la presse américaine commence à parler du multimilliardaire Peter Thiel en ces termes, l’allusion est tout autre... Selon une étrange rumeur, fleurant bon les romans de science-fiction, l’investisseur star de la Silicon Valley, qui a fait fortune avec PayPal, aurait recours à des trans - fusions de sang de jeunes adolescents en guise de traitement antiâge. Alimentée avec force détails sordides, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Aux Etats-Unis, des start-up comme Ambrosia proposent bien ce type de services pour la modique somme de 8000 dollars la transfusion. Et Peter Thiel a le profil idéal pour succomber aux délices d’un tel élixir de jouvence...

A 49 ans, le richissime homme d’affaires d’origine allemande, figure du mouvement transhumaniste aux Etats-Unis, n’a jamais caché son obsession de faire reculer son heure. Depuis des années, ce libertarien assumé investit des sommes faramineuses dans des start-up ou des fondations – comme la très controversée Sens Research Foundation, dont l’objectif est de nous faire vivre mille ans – dédiées à l’allongement de la durée de la vie. En 2014, il racontait même à Bloomberg se soumettre à un régime drastique, proche de celui des hommes préhistoriques, et avaler des dizaines d’hormones de croissance. De là à s’injecter du sang régénérant dans les veines, il n’y a qu’un pas, dont on ne sait toujours pas s’il a été franchi par l’entrepreneur. En 2015, ce dernier s’était simplement déclaré très intéressé par ces expérimentations, sans toutefois être passé à l’acte. « Pour le moment. »

Défier la Grande Faucheuse et inverser la courbe du temps qui passe. Depuis quelques années une poignée de milliardaires, plus ou moins connus, plus ou moins farfelus, se sont lancés dans cette étonnante quête, où avancées scientifiques, prophéties mirobolantes et délires mégalos s’entremêlent dangereusement. Parmi eux, on pense bien sûr aux cofondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, les 12e et 13e fortunes mondiales d’après le dernier classement de Forbes, tous deux très inquiets à l’idée de leur condamnation certaine (le second a notamment découvert en 2006 qu’il était porteur d’un gène de la maladie de Parkinson). En 2013, ils ont fondé Calico (pour California Life Company), un institut de recherche dédié au vieil - lissement dont on ne sait pratiquement rien, si ce n’est qu’il a recruté quelques chercheurs de renom, comme Cynthia Kenyon – qui a découvert le premier gène du vieillissement en 1993 – et qu’il a investi 1,5 milliard de dollars en partenariat avec le géant pharmaceutique AbbVie. Dans ses communiqués, Calico qualifie le vieillissement de « problème le plus fondamental non résolu pour la biologie ».

Aux côtés de Peter Thiel, Paul Allen, le cofondateur de Microsoft (42e fortune mondiale), a lui aussi beaucoup investi dans les solutions antivieillissement. Tout comme le patron d’Oracle, Larry Ellison (pesant 52 milliards de dollars), qui confiait en 2001 à son biographe être « très en colère » contre la mort. L’immortalité, un caprice de riche ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a rien de la dernière tendance à la mode. L’histoire de l’humanité est truffée d’aventuriers – mythologiques ou bien réels – à la recherche de la jeunesse éternelle.

« Le fait qu’elle soit l’apanage des gens fortunés n’a d’ailleurs rien de très surprenant. Les riches ont beaucoup plus à perdre que les pauvres, à qui la vieillesse impose la décré - pitude comme une nécessité inéluctable », estime le philosophe Jean- Michel Besnier.

Reste qu’avec l’avènement des nouvelles technologies, l’apparition de la cybernétique et les prémices de l’intelligence artificielle, le mythe a commencé à prendre la forme d’un futur accessible. « Nous sommes passés d’une société théocentrée à une société technocentrée », observe Daniela Cerqui, sociologue à l’uni - versité de Lausanne. Selon elle, les fantasmes de ces milliardaires ne seraient alors que le prolongement de l’aspiration de nos sociétés à engendrer des êtres humains toujours plus performants et en meilleure santé. « Certes, ils ont plus de moyens et plus d’imagination, mais au fond ils ne font que pousser un cran plus loin la logique des médecines antiâge et autres quantified self, qui amènent à considérer les imperfections de l’humanité et la vieillesse comme des patho logies », précise la sociologue.

Naturellement, c’est en Californie, berceau de l’idéologie transhumaniste, que le désir d’éternité a été poussé le plus loin. « Comme ils ont souvent fait fortune dans les NBIC [NDLR : nouvelles technologies de l’information et de la communication], ces entrepreneurs portent une vision démiurgique de la société. Ils sont jeunes, se sentent ultrapuissants et adorent être clivants. En d’autres termes, ils ont besoin de défis inaccessibles pour s’exciter intellectuellement », estime le docteur Laurent Alexandre (éditorialiste à L’Express), fondateur de DNAVision ayant fait fortune avec le site Doctissimo et l’un des rares Français à considérer que nous pourrions être la dernière génération à mourir.

La mort me met vraiment en colère, elle n’a aucun sens. Larry Ellison (Oracle, 7e fortune mondiale)

Il est vrai que la mort est naturelle, mais la combattre l’est aussi. Peter Thiel (Palantir, 745e fortune mondiale) Mourir est inutile. Dmitri Itskov (Initiative 2045)

Entre les injections de sang, le remplacement des organes vieillissants grâce à des cellules souches reprogrammées, le rallongement des télomères pour lutter contre la sénescence de cellules ou encore les promesses du séquençage génomique, les voies à explorer sont multiples. Mais pas toujours très plau sibles, si l’on en croit les scientifiques. «Depuis plusieurs années, quelques grands groupes ont donné du crédit à l’idée que l’immortalité pourrait prendre une forme numérique, c’est-à-dire qu’il serait un jour possible de télécharger son esprit sur un disque dur. Sauf qu’à ce jour, il n’existe aucun élément scientifique permettant d’aller dans ce sens », estime le chercheur en intelligence artificielle Jean- Gabriel Ganascia, auteur du Mythe de la sin - gularité (Seuil).

Popularisé par Ray Kurzweil, le fer de lance du mouvement transhumaniste embauché par Google en 2012, le concept de singularité repose sur l’idée que, dans un avenir proche, l’intelligence artificielle aura atteint une telle puissance qu’elle conduira soit à la disparition de l’humanité, soit à la fusion des machines avec l’être humain. Selon Kurzweil – obsédé par l’idée de ramener son père à la vie –, la fusion aura lieu en 2045. Aussi curieux que cela puisse paraître, le concept a fait des émules. Parmi les grandes admiratrices de Kurzweil, Martine Rothblatt, la PDG transgenre multimillionnaire de United Therapeutics, a créé Bina, un robot humanoïde développé pour immortaliser sa conjointe, Bina Aspen. Le milliardaire russe Dmitry Itskov a lui aussi pris rendez-vous en 2045, avec un projet prévoyant de transférer la conscience d’un individu dans un cerveau artificiel...

Loin d’être tous adeptes de la singularité, les titans de la Silicon Valley sont en tout cas très nombreux à investir dans les biotechnologies, avec l’idée de faire reculer l’ensemble des causes de la mortalité. L’an dernier, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, annonçait le lancement avec sa femme d’un fonds de 3 milliards de dollars pour éradiquer toutes les maladies de la planète à horizon 2100. « Le problème, c’est que sous prétexte de causes louables et d’arguments thérapeutiques, on évite de se poser l’ensemble des questions de fond que sous-tendent ces recherches », regrette Daniela Cerqui. Comment assurer l’égalité d’accès à ces technologies ? Dans un monde vieillissant et sur - peuplé, comment faire cohabiter les générations entre elles? « Sans compter le fait que l’être vivant n’est humain et libre que parce qu’il est mortel », ajoute Jean-Michel Besnier.

Lorsqu’on prend conscience des raisons qui poussent ces sociétés, ou leurs dirigeants, à vouloir se passer d’épitaphe, il y a de quoi s’affoler. Racontée dans le numéro d’avril du New Yorker, cette scène fait froid dans le dos : lors d’un colloque sur les secrets de la longévité, Nicole Shanahan, la nouvelle petite amie de Sergey Brin, raconte avoir reçu la veille un coup de fil de son compagnon, totalement paniqué. Il lui aurait dit être en train de lire Homo Deus, le dernier opus de l’Israélien Yuval Noah Harari (auteur du best-seller Sapiens), dans lequel sa mort serait annoncée page 28. « Ta mort personnelle? », lui demande Nicole. « Oui, la mienne », insiste Sergey Brin. Dans l’ouvrage, l’auteur affirme simplement que Google ne résoudra pas la mort avant le décès de ses deux cofondateurs, Larry Page et Sergey Brin...

LE PRIX DE L’ÉTERNITÉ

8000 dollars pour se faire injecter du sang régénérant (Ambrosia)

32 400 euros pour se faire cryogéniser (KrioRus)

De 4900 à 25000 dollars pour se faire prédire son avenir génétique (Human Longevity)

ILS MISENT GROS POUR SAUVER LA PLANÈTE

La paternité change parfois les hommes. Il y a près d’un an, Mark Zuckerberg, le richissime fondateur de Facebook, promettait de consacrer 3 milliards de dollars dans la décennie à venir pour éradiquer toutes les maladies et ainsi assurer un avenir plus sûr à sa fille qui venait de naître. « Un objectif ambitieux », reconnaissait tout de même le trentenaire multimilliardaire. Est-ce la marque d’un orgueil démesuré ou la conviction profonde et sincère d’aider l’humanité ? Difficile de faire la part des choses. Reste que dans le club très fermé des ultrariches, une course bien singulière se joue aujourd’hui. C’est à celui qui marquera le plus l’Histoire, infléchira le plus rapi - dement le cours de l’avenir. Qui sera le premier à voyager dans l’espace?

Qui posera la première pierre d’une ville sur Mars? Qui repoussera le plus loin possible les limites de la vie? Ces enfants de la révolution numérique, qui ont fait fortune en un temps record, financent aujourd’hui des centaines de projets innovants, osés et disruptifs, alimentant des fondations à leur nom. « Quand Bill Gates met sur la table des milliards pour éradiquer la polio ou la malaria, cela paraît sérieux et réaliste. Quand Zuckerberg promet d’éradiquer toutes les maladies, j’ai du mal à comprendre. Ça relève plus de l’hubris », tacle Esther Duflo, professeure d’économie au prestigieux MIT et responsable de la chaire sur la réduction de la pauvreté et l’économie du développement. Rencontre avec ces Bellérophon des temps modernes. Béatrice Mathieu

BILL GATES, LE RÊVE D’HIPPOCRATE DE L’HOMME LE PLUS RICHE DU MONDE

C’est un de ces galas de charité comme seuls les Américains savent en organiser, avec des stars de Hollywood, des milliardaires généreux et une pluie de dollars. Le 12 juin, à Atlanta (Géorgie), lors du congrès annuel du Rotary, Bill Gates a sorti son chéquier : 450 millions de dollars versés d’un coup au programme stratégique de lutte contre la poliomyélite piloté par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Une somme qui représente presque la moitié de ce que dépense chaque année l’institution internationale pour éradiquer cette maladie. Depuis qu’en 2000 il a lâché les rênes de Microsoft, Bill Gates s’est fixé une mission : lutter contre l’extrême pauvreté et éradiquer les maladies qui ravagent encore les pays les plus démunis. Et l’homme le plus riche de la planète – sa fortune se monte à 89 milliards de dollars, d’après les dernières estimations de Forbes – s’en est donné les moyens. Il a prévu d’injecter dans sa fondation... 95 % de son patrimoine personnel.

« Chaque année, nous dépensons quasiment 5 milliards de dollars, dont la moitié dans la santé », détaille Geoff Lamb, le conseiller spécial de la Fondation Bill et Melinda Gates. Une puissance financière qui dépasse celle de bon nombre d’Etats. « Sans son action, nous n’aurions jamais réussi à presque faire dispa raître la polio de la surface de la Terre », reconnaît Michel Zaffran, le direc teur du programme d’éradication de la polio myélite à l’OMS. Huit cas seulement ont été détectés dans le monde en 2016, contre 300000 en 1985. Il faut dire que, sur la période 2013-2019, le milliardaire aura consacré la bagatelle de 1,26 milliard de dollars à ce combat. Sans compter les autres – et notamment la vaccination. Depuis 2000, la Fondation Gates a investi 750 millions de dollars dans Gavi, un partenariat public-privé dont l’objectif est la vacci nation de masse de millions d’enfants. Une manne qui a permis d’acheter des quantités astronomiques de vaccins, en obtenant des baisses de prix substantielles auprès des grands laboratoires. Comme quoi, derrière le philanthrope Gates, se cache toujours un businessman. B. M.

JEFF BEZOS, LE PREMIER À VOYAGER DANS L’ESPACE

Il est souvent présenté comme le successeur de Steve Jobs. A 53 ans, le fondateur du site de vente en ligne Amazon demeure pourtant méconnu. Chez lui, rien du feu follet Elon Musk. Jeff Bezos n’a qu’une obses sion : le firmament. Et ce petitfils d’un ingénieur spatial rêve de le mettre à la portée de tous. En 2000, il crée la société Blue Origin. Objectif : inventer une fusée réutilisable pour envoyer à moindre coût une poignée de touristes à la frontière de l’espace. Quinze ans plus tard, pari techni - quement réussi : le 23 novembre 2015, le New Shepard est revenu se poser à sa base texane comme la fusée de Tintin. Reste à effectuer le premier vol commercial. Derrière l’exploit (réitéré quatre fois depuis), il y a une abnégation sans faille et une discrétion assumée. A mille lieues de son autre concurrent Richard Branson avec son Virgin Galactic. Avec Musk, les choses sont un peu différentes. L’un et l’autre développent le même concept (la fusée réutilisable), mais ne viseraient pas le même marché. A Bezos, le tourisme spatial ; à Musk, le marché des satellites de télécommunications grâce à un lanceur puissant (le Falcon 9 de SpaceX). Mais, il y a quelques mois, le patron d’Amazon a révélé un projet similaire (le New Glenn), déclenchant la guerre des étoiles entre les deux hommes. « Les ambitions de Blue Origin doivent être prises très au sérieux. Pour nous, c’est un argument de plus en faveur des évolutions de gouvernance de la filière et de l’arrivée d’Ariane 6 dès 2020 », réagit Stéphane Israël, le PDG d’Arianespace. Pour aller au bout de son programme, Bezos y consacre 1 milliard de dollars chaque année sur ses fonds propres. « Jeff possède une énergie et un état esprit de rupture compatibles avec un esprit de rigueur, une écoute et une détermination sans faille », estime Rodolphe Belmer, le patron d’Eutelsat. En 2018, Blue Origin devrait devenir la première société privée à placer des touristes en orbite. Fidèle à sa devise : Gradatim ferociter (« Pas à pas et avec audace »). Bruno D. Cot

Investir dans les dirigeables à l’heure où les successeurs du Con cor - de pointent le bout de leur nez... Complè - tement fou. Et pourtant... Selon le quotidien britannique The Guardian, Sergey Brin, le cofondateur de Google, fait bâtir en Californie, et dans le plus grand secret, un aérostat de 200 mètres de long. Peu de chose a filtré sur ce drôle de projet. L’appareil bénéficiera des dernières avancées technologiques, ce qui devrait le rendre bien plus rapide et bien plus sûr que le fameux Hindenburg, autre géant des airs qui s’était crashé dans le New Jersey en 1937. Plus maniable qu’un avion classique (il peut faire du surplace et n’a pas besoin d’une longue piste pour atterrir ou décoller), l’appareil servirait aussi bien pour des missions huma nitaires que pour des escapades de luxe. Une chose est sûre : il sera le plus gros du monde. Une manière de faire la nique à Paul Allen, le cofondateur de Microsoft ? Fin mai, celui-ci a présenté Stratolaunch, l’avion à la plus grande envergure du monde – 117 mètres. Un engin capable de lancer des fusées dans l’espace. Sébastien Julian

La course est lancée. Après la Nasa et SpaceX, c’est le Premier ministre des Emirats ara - bes unis qui a annoncé cet hiver son intention de créer sur la « planète rouge » la première communauté urbaine... en 2117. Un siècle donc pour conquérir Mars. Une cité qui serait construite par des robots. Le projet mars 2117 du cheikh Mohammed ben Rashid al-Maktoum comportera plusieurs pha ses. La première : la mise sur pied d’une équipe de scientifiques émiratis dont l’objectif sera de développer les moyens de vivre sur la planète (production de nourriture, d’eau, d’énergie et d’air respirable). Phase 2 : inventer des moyens de transport permettant l’arrivée et le départ de Mars. Pour cela, ce confetti du golfe Persique est prêt à piocher dans son très prospère fonds souverain, doté de près de 500 milliards d’euros. Qui dit mieux? B. M.

Il fait partie de ceux qui ont le plus de flair dans la Silicon Valley. En 2012, Peter Thiel, le cofon dateur de Paypal, et l’un des tout premiers investisseurs de Facebook, a eu l’idée – à l’époque jugée saugrenue – d’investir quelque 350000 dollars dans une jeune société américaine, Modern Meadow (ce qui signifie le « pré moderne », en français), dont le but est de fabriquer de la viande ou du cuir par impression 3D, à partir de cultures de cellules animales. Pas si osé, le pari repose sur l’idée qu’il faudra bientôt nourrir 9 milliards d’êtres humains toujours plus carnivores, et que cela ne se fera pas sans l’agriculture cellulaire. Dans la foulée de Peter Thiel, Sergey Brin (Google), Bill Gates (Microsoft) ou encore Evan Williams (Twitter) ont tous investi dans le marché prometteur de la viande in vitro. Quant à Tony Fadell (Nest), il a participé en 2016 avec Breakout Labs (la branche biotech de la Thiel Foundation) à un nouveau tour de table de Modern Meadow, qui a permis de lever 40 millions de dollars... Julie de la Brosse

Sa contribution est modeste au regard de sa fortune, mais elle a le mérite d’assurer une publicité planétaire au revenu de base universel, un concept défendu avec ardeur par les entrepreneurs de la Silicon Valley. Pierre Omidyar, fondateur de la plate-forme eBay, 54e fortune mondiale (8 milliards de dollars), a versé 493000 dollars à une ONG afin qu’elle expérimente le dispositif au Kenya. GiveDirectly, fondée par quatre anciens de Harvard, versera le minimum vital, 22 euros par mois, à 6000 personnes durant douze ans. Des chercheurs de Princeton et du MIT étudieront les effets de cette expérience sur le niveau de vie et les habitudes de travail des bénéficiaires. L’ambition du philanthrope est de promouvoir un dispositif qu’il juge, comme les autres entrepreneurs californiens, plus efficace que l’Etat providence pour combattre l’extrême pauvreté. Le business n’est pas loin non plus : le projet associe des acteurs qui veulent développer les moyens de paiement électronique (via le téléphone notamment) dans les pays en développement. Agnès Laurent

Le quinquagénaire, qui est l’un des hommes les plus riches de Norvège, a décidé d’investir dans la création d’un navire de 181 mètres de longueur en collaboration avec le Fonds mondial pour la nature (WWF). Le REV pourra accueillir 60 scientifiques et devrait être opérationnel en 2020. Le bâtiment captera le plastique dans les océans, dont la superficie représenterait la taille d’un 7e continent, et le brûlera une fois rapporté à bord. Il disposera aussi de modules pouvant descendre dans les profondeurs des mers afin de récolter des données. Le dirigeant a fait fortune dans la pêche et les hydrocarbures et a pu, par le passé, s’opposer au WWF.

Ces projets ne servent à rien...

Les lubies des milliardaires ne changeront pas la vie du commun des mortels, mais satisfont certainement leur ego. Parmi les projets les plus étonnants, celui de l’Américain Tim Draper, qui a décidé de donner vie à Iron Man. Il vient d’investir 650000 dollars dans la start-up Gravity pour réaliser un premier prototype d’armure, qui a permis à son inventeur, Richard Browning, de voler en mars dernier. De son côté, l’Australien Clive Palmer, qui a fait fortune dans les matières premières, s’est mis en tête de reproduire le plus grand et luxueux paquebot au monde, le Titanic. Le projet, annoncé en 2012, pour commémorer les 100 ans de son naufrage en avril 1912, aurait dû voir le jour en 2016. Il est réalisé en Chine par le chantier naval CSC Jinling Shipyard. Mais il a été reporté à 2018. Le cheikh d’Abou Dhabi, Hamad ben Hamdan al-Nahyan, lui, est allé au bout de son projet. En 2011, il a fait inscrire son nom en lettres géantes dans le sable de l’île d’Al-Futaisi, visible depuis l’espace. Deux ans plus tard, l’inscription avait disparu, sans doute sous la pression d’une famille royale appréciant peu cette publicité. Le prince Al-Walid ben Talal ne risque pas de connaître le même sort. Il bâtit depuis 2014, à Djeddah, en Arabie saoudite, la Kingdom Tower, plus haut gratte-ciel au monde — 1001 mètres — et symbole de la puissance du pays. Les travaux devraient s’achever dans deux ans.

ET SI NOTRE MONDE ÉTAIT VIRTUEL

Pour moi, il est est facile d’imaginer que tout dans notre vie est créé par une sorte d’entité cherchant à se divertir. Le jour où la démonstration sera faite, je serai le seul à dire : “Je ne suis pas surpris”. » Ces propos ne sont pas ceux d’un illuminé ou d’un des personnages de la trilogie des films Matrix, mais bien ceux d’un astrophysicien américain connu, Neil de Grasse Tyson. Prononcée l’an dernier lors du colloque annuel Isaac- Asimov, à la mémoire de l’auteur de science-fiction, cette phrase du scientifique est inspirée d’une théorie formulée dès 2003 par le philosophe suédois Nick Bostrom.

L’idée a fait son chemin ces dernières années, notamment dans la Silicon Valley, et s’est répandue jusqu’à la très sérieuse Bank of America, dont une note publiée l’an dernier estimait qu’il y a de 20 à 50 % de chances que nous vivions déjà dans un monde virtuel entièrement simulé. Afin d’étayer son propos, l’institution s’appuie notamment sur les décla - rations du milliardaire Elon Musk. Lors d’une conférence, le dirigeant du fabricant automobile Tesla a rappelé les progrès du jeu vidéo depuis Pong, en 1972, jusqu’à la réalité virtuelle d’aujourd’hui. « Avec de tels progrès, vous ne pourrez bientôt plus distinguer le vrai du faux », s’est-il emporté.

En octobre 2016, le New Yorker rapportait que plusieurs grandes fortunes californiennes soutenaient même financièrement des recherches en ce sens. Sans le préciser, l’article suggère que Sam Altman, à la tête du plus grand incubateur de start-up au monde, Y Combinator, s’y intéresse sérieusement. Simple lubie? Pas vraiment. « Des physiciens très sérieux ont avancé des hypothèses à ce sujet, tempère l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, auteur de La Plénitude du vide (Albin Michel). Mais il reste très spéculatif et repose sur la théorie M, née au milieu des années 1990. »

Cette théorie des membranes, ou théorie du tout, cherche à unifier les quatre forces fondamentales de la nature afin d’expliquer la création de l’Univers et son fonctionnement en une seule équation. « Nous vivons peut-être dans un univers holographique parmi d’autres existant en deux, trois, quatre ou sept dimen sions. Pour l’instant, ces univers multiples restent pour moi du domaine de la science-fiction », ajoute le scientifique. Pour le philosophe Eric Sadin, les ressorts des milliardaires dans cette course sont à chercher dans leur psyché. « En participant à la révélation d’une réalité masquée, ils cherchent à prouver l’existence d’un monde numérique rendu accessible grâce aux équations et aux calculs, un ordre naturel dont eux seuls détiennent la clef, empêchant ainsi toute critique à leur égard », estime-t-il.

Ces détenteurs de la vérité seraient ainsi les égaux de saint Jean, dont l’écrit du Nouveau Testament, l’Apocalypse (la révélation), prédit une nouvelle vision du monde et une nouvelle Jérusalem. Sauf que cette fois, elles seraient numériques et portées par les saints de la Silicon Valley.

MILLIARDAIRES, PHILANTHROPES, VISIONNAIRES

Il y a des dates qui ont presque disparu des livres d’histoire. 1546 est de celles-là. Tout juste sait-on que François Ier signe le traité de paix d’Ardres avec Henri VIII d’Angleterre. L’événement capital de l’époque ne se joue pas sur les champs de bataille mais dans les livres. Cette même année, sous la plume de Rabelais dans son oeuvre Le Tiers Livre, la langue française s’enrichit d’un nouveau mot : « progrès ». II faudra cependant attendre la première révolution industrielle pour voir apparaître les ancêtres des Bezos, Zuckerberg ou Gates : des hommes d’affaires milliardaires assoiffés de modernité. Et philanthropes.

A commencer par Alfred Nobel (1833-1896), chimiste, industriel et fabricant d’armes suédois. Issu d’une famille de scientifiques et d’entrepreneurs renommés, il grandit en Russie, étudie la chimie aux Etats- Unis pendant quatre ans puis passe une année en France avant de rentrer en Suède. Il réussit à maîtriser la puissance explosive et la manipulation de la nitroglycérine. Son invention est révolutionnaire, tant pour le génie civil, en permettant le percement de voies et l’accélération des grands travaux, que pour le génie militaire. Alors qu’il réside à Paris en 1888, une erreur journalistique va changer son destin. Un entrefilet le glace d’effroi : « Le marchand de la mort est mort. Le Dr Alfred Nobel, qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier. » Profondément marqué, il finalise son testament en 1895. L’intégralité de sa fortune, soit environ 179 millions d’euros, va désormais être mise au service de l’humanité avec la création du prix Nobel.

Mais Nobel ne fait pas exception. A l’aube du XXe siècle vient le temps des self-made-men. Incarnant le « rêve américain », ils créent des empires industriels et révolutionnent les modes de vie. Andrew Carnegie (1835-1919) est l’un d’eux : le « roi de l’acier », fabrique des locomotives, mais surtout des rails de chemins de fer en un temps record, à une époque où les Etats-Unis regardent vers l’ouest. Ouvrier dans le textile, en 1850, il comble sa soif de connaissance en écumant les bibliothèques. Cinquante ans plus tard, à la tête d’une fortune estimée à 480 millions de dollars, il vend ses entreprises à JP Morgan, devenant « l’homme le plus riche du monde », et lègue tout à des oeuvres de charité, principalement culturelles, éducatives et religieuses : 2500 bibliothèques publiques gratuites, salles de spectacle, universités, écoles sont inaugurées dans tout le pays...

Tout comme Carnegie, John D. Rockefeller (1839-1937) fait fortune en industrialisant une matière première : le pétrole. Au début du nouveau siècle, la Standard Oil contrôle plus de 90 % du volume de pétrole raffiné aux Etats- Unis. Son rêve d’enfant, devenir un grand homme d’affaires, est exaucé. Apre en négociation, il multiplie les investissements. Automobile, aviation, immobilier, sa fortune atteint 900millions de dollars en 1914, soit 1% de la richesse américaine, dépassant celle de Carnegie. Républicain et fervent partisan de Lincoln, ce protestant très pratiquant est persuadé que sa richesse lui vient de Dieu. Il utilise alors 600 millions de dollars pour fonder, notamment, l’université de Chicago, l’Institut Rockefeller pour la recherche médicale et la fondation du même nom destinée à diffuser le progrès scientifique dans le monde. En 1936, Henry Ford (1863-1947), qui a révolutionné la construction automobile et démocratisé son usage, crée lui aussi sa fondation, la plus riche des Etats-Unis. Elle aide au développement de la région de Détroit, puis finance des universités, mais surtout l’aide juridictionnelle, balbutiante à cette époque. De nos jours, 80 millions d’euros alimentent chaque année des institutions culturelles et artistiques à travers le monde.

Seul héritier de cette liste, Howard Hughes (1905-1976) lui aussi rêvera de marquer l’histoire. Inventeur de génie, il a 18 ans quand il reprend les rênes de la Hughes Tool Company. Producteur de cinéma à succès avec Les Anges de l’enfer(1930), Scarface (1932), Le Banni (1943), il se révèle aussi être un as de l’aviation, détenant un temps le record du tour du monde, et un dessinateur d’avions hors pair. En 1953, il fait don de son entreprise à l’institut de recherche médicale qu’il a créé afin de payer moins d’impôts. Une philanthropie un brin mesquine. Milliardaire et fou de Hollywood, des paillettes et des femmes, il se retire du monde à 53 ans, victime d’étranges obsessions – il est capable de manger pendant des mois uniquement de la soupe en boîte ou de la crème glacée – et mourra dans l’indifférence générale. Comme quoi, les Elon Musk et autres Peter Thiel ne sont pas plus excentriques que leurs aïeuls.

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