dimanche 6 août 2017

Nous ferons des sanitaires mobiles en évitant tout ce qui peut s'apparenter à des équipements fixes

L'événement du JDD

Itw de G. COLLOMB sur la question des migrants

En ce qui concerne Calais, entre le soutien sans faille aux forces de l'ordre que vous apportiez le 23 juillet et l'annonce, mardi, de la création de deux centres, où se situe le vrai Gérard Collomb ?

La situation sur place demeure extrêmement complexe. Des camions sont pris d'assaut : nous avons comptabilisé depuis le 1er janvier 17.867 intrusions sur le port et dans l'Eurotunnel ! Nous ne voulions pas rééditer l'expérience passée, où l'on avait commencé avec un centre de 400 personnes et terminé à 8.000. Les deux centres que nous allons ouvrir sont donc situés assez loin de Calais et de Dunkerque, pour éviter que ce problème se répète.

Comprenez-vous la maire de Calais, Natacha Bouchart, qui refuse d'ouvrir des points d'eau pour les migrants ?

Il faut se mettre à la place des habitants après plusieurs années de grande difficulté. Dans le Calaisis, j'ai rencontré tout le monde. Et tous, quelle que soit leur opinion politique, ressentent une profonde angoisse. Nous ferons donc des sanitaires mobiles. Nous devons éviter tout ce qui peut ressembler à des infrastructures fixes.

Le Conseil d'État a ordonné d'aider les migrants, notamment pour l'accès à l'eau. Est-ce pour cette raison que le gouvernement a modéré sa position ?

Non. En réalité, nous n'avons jamais cessé d'agir, et notamment de procéder à des opérations de mise à l'abri. Mais vous concéderez que ce problème, qui dure depuis des années, ne peut se résoudre en quelques semaines…

Combien de migrants demeurent aujourd'hui sur place ?

À peu près 350 personnes à Calais, et une centaine à Grande-Synthe.

N'est-ce pas plus que la capacité d'accueil des deux nouveaux centres annoncés, soit 300 places ? Comment atteindre l'objectif fixé par le Président, à savoir que plus personne ne dorme dans les rues ?

Nous créerons 3.500 places en 2018. Nous voulons aussi accélérer le traitement des situations administratives pour permettre aux personnes qui déposent des demandes d'être hébergées dans les places existantes.

Comment définir votre politique en matière de droit d'asile ?

Notre politique doit toujours concilier efficacité et générosité. Nous accueillons tous ceux qui fuient guerres et persécutions, mais nous distinguons les réfugiés de ceux dont la migration obéit à d'autres ressorts, notamment économiques. Donc il s'agit d'accueillir, mais aussi d'organiser des retours. Par exemple, 20 % des places en Centre d'accueil et de demandeurs d'asile (Cada) sont occupées par des gens qui viennent d'Albanie, sans visa, et qui font une demande d'asile en arrivant en France. Avec le Premier ministre albanais, nous avons décidé de mettre fin à cette situation. Chez eux, avec refus d'embarquement dans des avions, et ici, en France, en organisant des transferts vers l'Albanie. En 2016, 1.140 personnes y ont été renvoyées. Et j'ai donné des consignes aux préfets pour que ce mouvement soit accentué.

Et les migrants extra-européens ?

Il faut arrêter tous les parcours de trafics d'êtres humains qui traversent notamment le Niger, puis la Libye, et franchissent ensuite la Méditerranée jusqu'à l'Italie. Les autorités nigériennes, en accord avec nous, ont fait beaucoup : une ville comme Agadez est aujourd'hui sécurisée par le gouvernement nigérien. Et nous allons y envoyer une mission de l'Ofpra pour examiner la situation des gens qui arrivent ici.

PORTRAIT Depuis deux mois, le « premier flic de France » opère avec prudence

Un ministre de l'Intérieur sur la réserve ? Loin de l'activisme d'un Nicolas Sarkozy, qui avait expliqué avoir « tué le job », ou d'un Manuel Valls, qui avait effectué plus de trois cents déplacements sur le terrain en moins de deux ans, Gérard Collomb fait preuve d'une relative discrétion par rapport aux plus flamboyants de ses prédécesseurs Place Beauvau. Un choix assumé, pour un de ses collègues du gouvernement : « L'hyperactivité très théâtralisée des ministres précédents a-t-elle fait une politique efficace ? Non. Il était nécessaire de rompre avec cette habitude. » Et puis, à 70 ans, le nouveau patron de l'Intérieur n'est pas de la même génération que les précédents. Mais nulle contradiction avec la volonté de renouvellement portée par le président Macron, à en croire ce même ministre : « Il était important pour Emmanuel d'avoir quelques ministres d'expérience. On ne pouvait pas avoir que des ministres de 35 ans. »

Ministre « d'expérience », donc. Ministre de confiance, aussi, installé à un poste régalien et sensible : Gérard Collomb fut l'un des premiers grands barons socialistes à basculer vers Emmanuel Macron, dès l'été 2015. En toute logique politique. Maire de Lyon depuis 2001, soutenu par Raymond Barre, réélu sans coup férir depuis, il y avait pratiqué l'ouverture, du centre gauche au centre droit, sur une ligne clairement réformiste. « Gérard avait fait du macronisme avant l'heure, diagnostique un proche du chef de l'État. Le dépassement des clivages, il le pratique à Lyon depuis quinze ans. » De là vient sans doute le sens de l'« équilibre » que met en avant le ministre dans la gestion de ses dossiers.

La tâche est « complexe »

Gérard Collomb assume cependant sans fard la dimension sécuritaire du job. À Lyon, il a multiplié les caméras de vidéosurveillance. Au PS, il avait été l'un des artisans de la conversion du parti à cette ligne dans les années 2000, à une époque où celui-ci était loin d'y être majoritaire. Mais comme nombre de grands barons régionaux, l'agrégé de lettres classiques n'avait jamais obtenu la reconnaissance des instances nationales du PS. C'est Macron, en l'installant à Beauvau, son rêve de toujours, qui la lui a prodiguée.

Incendies, risque d'attentats terroristes, crise des migrants : dès les premières semaines, les dossiers chauds n'ont pas manqué pour le ministre. Si l'on y ajoute la mission de créer une « police de sécurité quotidienne » promise par le candidat Macron, sur fond de restrictions budgétaires, la tâche est « complexe », un mot qu'il emploie volontiers. Depuis deux mois, il s'y est attelé à sa façon : avec prudence et modération. Pour quel résultat ? Un autre de ses collègues du gouvernement y croit : « Collomb, c'est la culture lyonnaise, celle des négociants en tissu. Il procède avec son sourire, sa bonhomie, mais quand vous vous retournez, vous vous apercevez que vous avez acheté deux tonnes de tissu. À l'Intérieur, c'est pareil : il est souriant et sympa, mais il ne lâche rien. »

À l'épreuve des migrants

DAVID REVAULT D'ALLONNES @davidrevdal

ASILE L'exécutif veut distinguer clairement entre populations menacées et migrants économiques. Objectif : traiter plus vite les demandes et mieux accueillir les réfugiés, tout en expulsant les déboutés

L' épineuse gestion des réfugiés, ou l'épreuve du réel pour l'exécutif. Sur le dossier sensible des migrants, sur lequel tant de gouvernements se sont cassé les dents depuis l'installation de la « jungle » dans les environs de Calais il y a plus de quinze ans, Gérard Collomb, actuel ministre de l'Intérieur, défend une politique équilibrée : il s'agit de « concilier efficacité et générosité », explique-t-il dans l'interview qu'il accorde au JDD. La formule n'est pas nouvelle. Elle aurait parfaitement pu être utilisée par le gouvernement précédent. Elle résume aussi à merveille la méthode politique du macronisme, ce fameux « et en même temps », consistant à concilier les deux termes, parfois contradictoires, d'une alternative pour trouver un point de passage consensuel.

Sur le papier, cette position est louable. Mais elle se heurte, brutalement, à la réalité. D'abord parce qu'elle ne résout en rien le problème des migrants en errance, du moins à court terme. Le président Emmanuel Macron s'y était engagé fin juillet à Orléans : plus de femmes et d'hommes « dans les rues, dans les bois ». Le gouvernement a ainsi prévu de créer, pour les demandeurs d'asile, 3.500 places en 2018 et 4.000 places en 2019. De 44.000 places en 2012, la capacité d'accueil de la France passera à 88.000 places en 2019. Des places qui seront réparties sur tout le territoire, selon un ratio démographique. Pour ceux qui obtiendront le statut de réfugié, 5.000 places supplémentaires seront ouvertes en 2018 et 2019.

Et pour les autres ? Là encore, Gérard Collomb s'en sort par une distinction, plutôt classique, entre « ceux qui fuient guerres et persécutions », éligibles au statut de réfugié, et les migrants économiques, qui ne le sont pas. Toute la question est d'opérer le tri entre ces deux catégories. Efficacement, humainement et rapidement. Ce sera l'un des objectifs du projet de loi sur l'immigration, qui sera présenté à l'automne et visera à réduire à six mois le délai nécessaire (actuellement un an) pour obtenir une réponse de la Cour nationale du droit d'asile. Une fois ce tri effectué, il s'agira de reconduire à la frontière ceux qui ne sont pas éligibles à un statut de réfugié afin d'éviter qu'ils ne s'égaillent dans la nature.

Un délicat exercice d'équilibrisme politique

Ce défi, aucun gouvernement n'a été capable, ces dernières années, d'y répondre de façon satisfaisante. Emmanuel Macron, lui, ambitionne d'agir en amont, en tarissant les flux à la source. Une mission de l'Ofpra, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, se rendra prochainement au Niger pour y examiner les dossiers sur place. Mais la proposition du Président de créer des « hot spots » en Libye se révèle pour l'heure inenvisageable, au vu de l'absence d'État stable dans ce pays. D'où les récents efforts du Président pour accélérer le processus de réconciliation nationale et l'installation d'un gouvernement légitime en Libye. Mais il n'y a pas que l'efficacité, il y a aussi la morale.

« Pour être généreux, il faut être efficace. Si on est efficace sans être généreux, on a un problème politique. Et inversement »,résume-t-on Place Beauvau. Délicat exercice d'équilibrisme politique : le gouvernement doit donc se montrer « efficace » contre l'immigration clandestine, mais sans choquer sur sa gauche, qui l'accuse de se limiter à la seule réponse policière. Et qui dénonce la politique de « tri » entre les migrants acceptables et ceux qui ne le seraient pas, d'autant plus qu'elle commencera désormais avant même leur arrivée en France… Le gouvernement doit aussi se montrer « généreux », mais sans exaspérer à sa droite, en prêtant le flanc aux accusations de laxisme face à l'immigration clandestine. Dans un contexte où l'opinion se montre de plus en plus hostile à l'installation de nouveaux centres d'accueil… Alors qu'il était ministre, puis candidat à la présidentielle, Macron en avait toujours appelé à la compassion des Européens à l'égard des réfugiés, ce qui l'avait opposé au Premier ministre d'alors, Manuel Valls. Mais c'était une autre époque. Celle où Emmanuel Macron n'était pas encore au pouvoir. À l'épreuve du réel.

Calais la crainte d'une nouvelle jungle

REPORTAGE Six douches mobiles sont attendues d'ici à la fin du mois. Insuffisant, estiment les associations

Zone industrielle de Calais. La nuit tombe sur la rue des Verrotières, à 1 km de l'ancienne « jungle » démantelée fin 2016. Près d'un terrain vague, un petit groupe d'Afghans joue au cricket. Plus loin, d'autres regagnent par grappes un bois adjacent pour y passer la nuit. La tête engoncée dans ses épaules, Ali, lui, attend son tour près de la clinique mobile de Médecins du monde. Il est un peu nerveux. « La dernière fois, je suis arrivé trop tard et j'ai raté le docteur »,explique en mauvais anglais ce Soudanais de 27 ans débarqué à Calais depuis bientôt un mois. Jeudi soir, ils étaient une trentaine comme lui à solliciter les services de l'ONG qui organise des consultations médicales deux fois par semaine. « Principalement pour des cas d'infection et de gale liés au manque d'hygiène », résume le médecin de permanence. Des diagnostics qui, d'après lui, « se sont aggravés de manière exponentielle » ces derniers temps.

De l'eau pour les migrants ! Pour les associations locales, qui réclament de meilleures conditions de vie pour les quelque 500 migrants de retour aux alentours de l'ancien bidonville, la décision du Conseil d'État, qui a rejeté cette semaine les recours de la Ville et du ministère de l'Intérieur, est vécue comme une victoire. Reste à savoir comment va s'organiser la mise à disposition de points d'eau et de sanitaires. Le choix du gouvernement est de privilégier des sanitaires mobiles, de manière à ne pas fixer la population à un endroit.

Système D

« On ignore si les douches seront accessibles à tous », s'inquiète Christian Salomé, président de L'Auberge des migrants. « Le dispositif n'a pas encore été arrêté », reconnaît Fabien Sudry, le préfet du Pas-de-Calais, qui confirme néanmoins l'installation de six douches mobiles d'ici au 23 août. Leur accès doit être, dans un premier temps, « destiné aux migrants les plus vulnérables: femmes, enfants, personnes malades et handicapées », précise le haut fonctionnaire. Six douches ? Une « goutte d'eau », déplore Franck Esnée, chef de mission pour Médecins sans frontières dans les Hauts-de-France.

En attendant, c'est le système D. Deux fois par jour, l'ONG britannique Help Refugees se charge de ravitailler en eau les migrants de la rue des Verrotières. Billy, 24 ans, s'occupe de gérer la réserve d'une citerne de 1.000 litres installée en plein soleil. « On la vide en une demi-heure ! », se désole ce bénévole originaire de Manchester. D'autres, à l'instar des volontaires de l'association Utopia 56, multiplient les maraudes en camionnette pour distribuer de la nourriture.

Comme à Marck, une commune limitrophe de Calais, où la distribution a lieu près d'un Lidl désaffecté. Ici, une cinquantaine de Pachtouns se sont installés en lisière de forêt, non loin d'un échangeur autoroutier. Tous guettent une occasion de sauter dans un camion qui les emmènera en Angleterre. « C'est dangereux, mais j'essaierai tant que je suis debout », assure Atiq, 25 ans, qui a traversé une dizaine de pays depuis Djalalabad, en Afghanistan. Jeudi soir, un migrant est mort sur un tronçon d'autoroute entre Dunkerque et Calais, « percuté par plusieurs véhicules après avoir sauté d'un poids lourd qui l'emmenait vers la mauvaise direction »,rapporte Philippe Mignonet, adjoint à la sécurité à la mairie de Calais. Selon des associations locales, il s'agirait d'un Érythréen de 22 ans arrivé à Calais en début de semaine.

« Le ciel nous est tombé sur la tête »

Pour Natacha Bouchart, l'édile de la ville, « le gouvernement actuel reproduit les erreurs du passé ». À la tête de la municipalité depuis 2008, la maire de Calais craint que la décision du Conseil d'État ne fasse boule de neige et entraîne la création d'une nouvelle « jungle ». Sa hantise. « Depuis Sangatte, tous ces dispositifs n'ont abouti qu'à une seule chose : l'échec », soutient l'élue LR. À rebours d'une réponse humanitaire, elle plaide au contraire pour la création d'une « zone d'exception » sur le Calaisis afin d'expulser plus facilement et systématiquement les migrants en situation irrégulière. « Notre problème, explique Natacha Bouchart, ce ne sont pas ceux qui veulent demander l'asile, qu'il faut accueillir de préférence en dehors de Calais. Notre problème, ce sont ceux qui sont déterminés à passer en Angleterre coûte que coûte. » Rester en France, Khan y pense justement depuis son arrivée dans l'Hexagone, il y a maintenant quatre mois. De ses poches, ce trentenaire afghan sort un document officiel où figure son prochain rendez-vous pour sa demande d'asile. Ce sera le 5 septembre, à Paris. Ces prochains jours, il pourrait bénéficier de la procédure accélérée annoncée en début de semaine par le ministère de l'Intérieur pour désengorger Calais. À la différence de bon nombre de ses compatriotes, lui se dit prêt à quitter Calais pour l'un des centres régionaux de nouveau type annoncés cette semaine.

Direction Troisvaux, à 90 km. Des travaux viennent d'être lancés pour aménager l'immense abbaye cistercienne de Belval, qui accueille une poignée de familles kurdes. « À terme, le bâtiment doit héberger une centaine de migrants volontaires pour des périodes courtes d'une semaine », indique Claude Picarda, directeur de l'association La Vie active, qui s'occupe de la gestion du centre. Des équipes de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) seront chargées d'accélérer les démarches afin de garantir les rotations. Dans ce hameau tranquille d'une cinquantaine d'âmes, l'annonce a toutefois suscité un peu d'émoi. « Le ciel nous est un peu tombé sur la tête », confirme une riveraine, qui a appris la nouvelle en ouvrant son journal mardi. Charles Torchy, le maire de Troisvaux, se dit « confiant ». Fier, aussi, « d'apporter une petite pierre à l'édifice » pour soulager Calais. Reste à savoir combien de migrants seront prêts à abandonner leur rêve d'Angleterre.

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