vendredi 11 août 2017

"Les ouvriers en retard doivent faire des pompes ou nettoyer le hangar"

J'ai vu un reportage délirant de France 2 sur l'eldorado bulgare pour les start up qui montre que le dumping fiscal et social n'a plus de limite

Enquête

L’Ethiopie, nouvelle usine du monde

Par Emeline Wuilbercq, Addis-Abeba, correspondance

La Chine est la locomotive du processus d’industrialisation accélérée du grand pays de la Corne de l’Afrique, le deuxième le plus peuplé du continent avec près de 100 millions d’habitants.

Peter Wan a le sourire jusqu’aux oreilles. Le quinquagénaire avance gaiement dans de grands hangars, où des dizaines d’ouvriers éthiopiens s’affairent près de machines à filer et à colorer du fil. « Nous en sommes au stade des essais de production », précise le consultant, en faisant visiter l’usine chinoise JP Textile, à l’entrée du parc industriel d’Hawassa, à 270 km au sud de la capitale éthiopienne, Addis-Abeba.

Bientôt, la main-d’œuvre transformera le fil « importé de Chine » en tissu, explique M. Wan. Puis le tissu prendra la forme de chemises made in Ethiopia, qui porteront les marques Calvin Klein ou Tommy Hilfiger, pour être exportées vers l’Europe et les Etats-Unis à l’attention d’une clientèle aisée. Mais s’il est officiellement opérationnel, ce parc, construit par les Chinois en neuf mois seulement, n’a pas encore commencé à exporter.

Ce projet de 220 millions d’euros est une nouvelle preuve de l’industrialisation accélérée de l’Ethiopie. La Chine, son premier partenaire commercial, est la locomotive de ce processus : construction, transports, télécommunications, Pékin investit tous azimuts dans ce grand pays de la Corne de l’Afrique, le deuxième le plus peuplé du continent, avec près de 100 millions d’habitants. La Chine a construit la nouvelle voie ferrée entre Addis-Abeba et Djibouti, qui entrera en service en octobre.

Influence chinoise

Privée d’accès à la mer depuis l’indépendance de son voisin érythréen, en 1993, l’Ethiopie a besoin de Djibouti, petit Etat où transitent 95 % de ses exportations. Pékin mise aussi sur ce débouché maritime incontournable, au carrefour entre l’Afrique de l’Est, l’Asie, l’Europe et la péninsule Arabique, dans le cadre de son projet des « nouvelles routes de la soie ».

De Djibouti, l’Europe n’est qu’à une poignée de jours de transport en passant par le canal de Suez. Tout comme l’Asie centrale en traversant l’océan Indien. Ce plan ambitieux requiert des infrastructures de transports pour faciliter les échanges de marchandises. La Chine a un temps d’avance en Ethiopie, où elle a déjà construit des routes, une autoroute, et où son influence est flagrante.

Au total, les 279 entreprises chinoises opérant en Ethiopie ont enregistré un capital financier de près de 491 millions d’euros au cours des cinq dernières années. En vingt ans, les investissements chinois ont totalisé plus de 3,4 milliards d’euros et auraient créé 111 000 emplois.

Pays majoritairement agricole, l’Ethiopie a décidé de devenir le « hub » industriel de l’Afrique. Pour devenir un pays à revenu intermédiaire d’ici à 2025, Addis-Abeba applique à la lettre la deuxième phase de son plan de croissance et de développement (GTPII), avec le soutien indéfectible de Pékin.

« Mieux que le Bangladesh »

Pour l’instant, le secteur manufacturier ne représente que 5 % du PIB. Il faut donc aller vite. Le 8 juillet, la crème des autorités éthiopiennes et des investisseurs étrangers inauguraient en grande pompe le parc industriel de Kombolcha, à près de 380 km au nord de la capitale. Le lendemain, c’était au tour de celui de Mekele, à plus de 760 km au nord d’Addis-Abeba.

Les Chinois veulent tirer profit des industries éthiopiennes du textile et de l’habillement, qui devraient d’ici peu transformer le pays en un nouveau Bangladesh. « Mieux que le Bangladesh »,même, assure Yang Nan.

Le président de JP Textile sait de quoi il parle : le groupe Wuxi Jinmao Foreign Trade Company, dont il préside aussi le conseil d’administration, produit du tissu au Bangladesh depuis douze ans. Cinq mois seulement après son premier voyage en Ethiopie, il décidait d’y installer des filiales : JP Textile se trouve désormais à Hawassa et C & H Garment à Bole Lemi, un autre parc industriel aux portes d’Addis-Abeba.

« L’Ethiopie a deux avantages », détaille-t-il. D’une part, une énergie abondante et à bas coût, issue des projets hydroélectriques du pays. D’autre part, la possibilité de jouir d’exemptions fiscales, notamment grâce à l’African Growth and Opportunity Act.

« Cheval de Troie »

Non sans ironie, cette loi américaine permet à certains pays africains, dont l’Ethiopie, d’être dispensés de droits de douane sur un ensemble de marchandises exportées outre-Atlantique afin de favoriser leur développement économique. « Tout le monde sait que les Etats-Unis sont le plus gros importateur de textile à travers le monde », se réjouit M. Wang.

« L’Ethiopie peut, à certains égards, représenter un “cheval de Troie” pour les entreprises chinoises qui entendent se servir de ce pays comme d’une plate-forme de réexportation vers des marchés plus prometteurs », analyse Xavier Aurégan, chercheur indépendant affilié au Centre de recherches et d’analyses géopolitiques de l’Institut français de géopolitique.

Autre atout de taille : une main-d’œuvre jeune, abondante et très bon marché. « Le coût du travail est le plus bas au monde »,s’enthousiasme M. Wang. Comme la Chine d’il y a trente ans. Mais aujourd’hui, chez le géant asiatique, le salaire moyen est désormais de plus de 700 euros, trop pour demeurer l’usine du monde. L’avenir de la Chine passe donc par l’Ethiopie, où n’existe pas de salaire minimum.

Chez JP Textile, par exemple, la plupart des ouvriers sont rémunérés moins de 30 euros par mois. Est-ce de l’exploitation ? « Les salariés ne vont pas à l’usine avec un pistolet sur la tempe »,relativise Arkebe Oqubay, conseiller spécial du premier ministre éthiopien et auteur de l’ouvrage Made in Africa : Industrial Policy in Ethiopia (2015, non traduit).

Dur labeur et ponctualité

Pas de pistolet, mais une appréhension certaine. En délocalisant ses usines, la Chine exporte aussi ses méthodes de travail et sa discipline. Chez JP Textile, les ouvriers en retard doivent faire des pompes ou nettoyer le hangar, raconte Selam Negusie, jeune femme coquette et sûre d’elle de 23 ans.

Formée à Wuxi, sur la côte orientale de la Chine, cette contremaître éthiopienne parle un mandarin sans accroc. Auprès des Chinois, elle a appris « le dur labeur et la ponctualité », des valeurs inscrites un peu partout dans l’usine sur des bannières traduites en amharique, en anglais et en mandarin.

« Quand les Chinois te crient dessus, ils le font de manière positive ! », jure-t-elle. « Pour développer une industrie, nous avons besoin de gens qui travaillent dur »,renchérit M. Nan, qui déplore un manque de productivité en Ethiopie.

L’idée est donc de former des superviseurs locaux qui prendront le relais de leurs homologues chinois. Avec les mêmes méthodes ? « Je n’ai encore puni personne mais s’il le faut, je le ferai »,assure la jeune Selam. Selon la rumeur publique, dans certaines usines chinoises, comme celle d’Huajian, l’un des plus grands fabricants de chaussures au monde, également installé en Ethiopie, certains contremaîtres chinois n’auraient pas hésité à réprimander les ouvriers à coups de soulier lors de leur formation.

Partenariat « gagnant-gagnant »

La Chine est « le partenaire le plus fiable »de l’Ethiopie, estimait le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, en visite à Addis-Abeba en juin. « Jusqu’à présent, c’est la Chine qui a été la plus généreuse avec nous », renchérit Arkebe Oqubay. Il balaie les accusations de néocolonialisme : « Qui met en cause la Chine ? Les anciennes puissances coloniales. L’Ethiopie n’a de préférence pour aucun pays. Nous nous occupons simplement de nos propres intérêts. »

C’est un partenariat « gagnant-gagnant », confirme Sisay Gemechu, le PDG de la Société de développement des parcs industriels en Ethiopie. L’Ethiopie a besoin de la Chine, car il lui faut des investissements et des infrastructures pour désenclaver son territoire.

Pour autant, « l’Ethiopie ne représente que 2 % du commerce entre la Chine et l’Afrique », rappelle M. Aurégan, qui évoque la structure déséquilibrée des échanges commerciaux entre la Chine et l’Ethiopie, qui importe, pour l’instant, à 90 % des produits finis de Chine. Enfin, malgré des atouts alléchants, l’environnement des affaires est complexe en Ethiopie et les coûts de transport élevés.

« L’Ethiopie n’est pas la seule à rêver des possibilités offertes par la Chine : Djibouti, le Kenya et la Tanzanie ne vont-ils pas se trouver en concurrence avec elle pour attirer les capitaux et projets chinois ? »,s’interroge le chercheur. Il n’empêche, la relation entre les deux pays a de beaux jours devant elle. Le parc industriel sino-éthiopien de Dongguan est en construction dans la banlieue d’Addis-Abeba. En 2020, il s’agira de la plus importante zone économique spéciale du pays.

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