mardi 8 août 2017

Pas de panique !

SOCIETE LE PARISIEN 

L’affaire est spectaculaire par son ampleur : des millions d’œufs retirés des rayons à travers l’Europe et déjà des centaines de milliers de poules abattues. Pas de raison pour autant de céder à la panique. L’insecticide découvert dans les œufs infectés aux Pays-Bas et en Belgique serait présent dans des doses très inférieures au seuil prévu par la réglementation européenne. Il n’en reste pas moins que, une nouvelle fois, un produit qui n’avait rien à y faire se retrouve dans le circuit alimentaire. Circonstance aggravante, les premiers éléments de l’enquête menée chez nos voisins européens semblent démontrer que certaines autorités belges ont tardé à alerter l’opinion après la découverte du scandale. Une rétention d’information qui, quelles que soient ses motivations, risque d’alimenter un peu plus la défiance des consommateurs.


LA CRISE DES ŒUFS ARRIVE EN FRANCE

L’affaire des œufs contaminés par un pesticide, qui a commencé en Belgique et aux Pays-Bas, touche maintenant notre pays. Les risques semblent toutefois limités.

FRÉDÉRIC MOUCHON AVECCHRISTINE MATEUS FLORENCE MÉRÉOOnstwedde (Pays-Bas), jeudi.Des producteurs néerlandais jettent leurs œufs dans un élevageoù une contamination au fipronila été décelée.

Le scandale des œufs contaminés à l’insecticide fipronil couvait à nos frontières. Il vient d’éclore en France et c’est toute la filière avicole qui tremble. Informé que treize lots d’œufs infectés en provenance des Pays-Bas ont été livrés entre le 11 et le 26 juillet à deux établissements de fabrication de produits à base d’œufs dans la Vienne et en Maine-et-Loire, le ministère de l’Agriculture a annoncé hier le lancement d’une enquête de grande envergure en France. Objectif : déterminer si des pâtisseries ou des plats préparés à base d’œufs se sont retrouvés dans nos rayons. Des investigations ont aussi été lancées dans tous les élevages de poules pondeuses de l’Hexagone.

Même préoccupation à l’échelle européenne. Depuis que le scandale est apparu aux Pays-Bas, 180 élevages hollandais ont été bloqués. Sept pays européens sont aujourd’hui concernés et des millions d’œufs ont été rappelés et détruits.

Soupçons de tricherie

Cette affaire fait suite à des soupçons de tricherie, un distributeur belge de produits chimiques étant accusé d’avoir sciemment mélangé du fipronil à un produit antiparasitaire destiné aux poules. « Avons-nous mangé du fipronil sans le savoir ? » s’inquiète l’ONG Foodwatch qui exige la « totale transparence de la part de l’ensemble de la filière alimentaire, mais aussi des autorités, informées de l’alerte sanitaire depuis près de trois semaines maintenant ».

Quels effets cet insecticide, qui n’est pas censé se retrouver dans la chaîne alimentaire, a-t-il sur notre santé ? L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que, même en grande quantité, le fipronil est « modérément » toxique pour l’homme. Luc Multignier, médecin épidémiologiste et directeur de recherches à l’Inserm, avait travaillé sur cette question en 2005 pour l’Agence nationale de sécurité sanitaire. « Nous disions à l’époque que le risque pour l’homme était très mesuré, confirme le chercheur. En clair, si votre chien à un collier antipuces qui contient, comme beaucoup, du fipronil, il n’y a pas de risque. En revanche, nous avions conclu à de possibles effets du fipronil sur la fonction thyroïdienne, en cas de contact prolongé avec cette molécule, pour des personnes, par exemple, professionnellement et continuellement exposées. »

Alors que les Français sont champions européens de la consommation d’œufs, la Direction générale de l’alimentation (DGAL) a diligenté une enquête pour savoir à quelle dose un produit contaminé au fipronil peut s’avérer toxique. « S’il s’agit de l’ingestion d’un œuf ou deux, le risque d’intoxication me paraît vraiment très minime, juge Luc Multignier. Consommer un œuf avec une salmonelle est plus dangereux qu’avec un pesticide. En revanche, si on apprenait que cela dure depuis des mois ou des années ou qu’il y a ingestion massive, là, il pourrait y avoir une inquiétude. »

« Ce scandale européen révèle encore une fois un système où persistent la fraude et les défauts de contrôles sanitaires systématiques », accuse Mégane Ghorbani, responsable des campagnes chez Foodwatch. D’autant que la Belgique savait depuis le mois de juin qu’il y avait « un problème » avec les œufs. Le pays avait même ordonné des retraits préventifs dans certains supermarchés dès le 17 juillet mais a attendu le 20 pour alerter ses voisins.

Comment elle s'est propagée en Europe

Jusqu'où ira la crise des œufs contaminés ? Partie des Pays-Bas, elle s’étend à l’Allemagne, la Suisse, la Suède, la Belgique et aujourd’hui la France, ainsi qu’au Royaume-Uni. Ce feuilleton estival a débuté aux yeux du grand public le 4 août, lorsque la chaîne de supermarchés Aldi retire brusquement tous ses œufs de la vente en Allemagne. Mais d’autres épisodes se sont joués en amont, en toute discrétion, dès la fin juin.

Cette décision du discounteur fait suite à la découverte dans certains œufs néerlandais et allemands d’un taux trop élevé de fipronil, un insecticide interdit dans le traitement des animaux destinés à la chaîne alimentaire par l’Union européenne, car dangereux pour le foie, les reins et la thyroïde. Au moins 10 millions d’œufs sont concernés. Une mesure « de pure précaution  », rassure toutefois le groupe allemand. Même en grande quantité, le fipronil est en effet considéré comme « modérément toxique » pour l’homme par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Comment cet insecticide s’est-il retrouvé dans les étals des supermarchés de nos voisins européens ? A l’origine, des éleveurs néerlandais et allemands ont acheté à la société basée aux Pays-Bas Chickfriend un antiparasitaire : le Dega-16. Sauf que celui-ci contenait illégalement le fameux fipronil, une molécule antipoux et tiques utilisée couramment dans les colliers insecticides pour chiens et chats. Selon les journaux allemands, Chickfriend se serait fourni auprès d’un distributeur belge de produits chimiques. L’homme est aujourd’hui soupçonné par les enquêteurs d’avoir commandé à une usine roumaine un médicament pour animaux contenant du fipronil et de l’avoir mélangé au Dega-16, avant de le commercialiser.

Les autorités belges au courant depuis juin

« Les éleveurs s’étonnaient aussi d’avoir trouvé un traitement redoutablement efficace. Ils ont été victimes d’une tricherie. Nous aurions pu tous tomber dans le panneau », dénonce Christiane Lambert, présidente de la FNSEA.

« J’attends des autorités compétentes qu’elles élucident ce dossier rapidement et minutieusement. En particulier la Belgique et les Pays-Bas », pointe le ministre de l’Agriculture allemand, Christian Schmidt, dont le pays est le plus touché par ce scandale. « Quelqu’un a clairement procédé avec une énergie criminelle pour frelater des œufs avec un produit interdit  », a-t-il ajouté.

Les autorités belges sont aujourd’hui clairement critiquées sur cette affaire. Elles ont en effet reconnu savoir depuis juin qu’il y avait « un problème  » avec la contamination des œufs, mais elles avaient gardé le secret pour éviter de gêner le déroulement de l’enquête pour « fraude ». Elles n’ont alerté les pays voisins que le 20 juillet.

Après avoir affirmé dans un premier temps que l’Hexagone n’était pas concerné, le ministère de l’Agriculture a annoncé hier que 13 lots d’œufs contaminés en provenance des Pays-Bas avaient été livrés en France « entre le 11 et le 26 juillet  ». Deux établissements de fabrication de produits à base d’œufs, dans la Vienne et le Maine-et-Loire, sont concernés, précise le ministère. Celui-ci n’était toutefois pas en mesure de dire dans l’immédiat si les produits incriminés s’étaient retrouvés dans le commerce. L’enquête continue donc.


Des ovoproduits

Des œufs importés du Nord de l’Europe qui sont ensuite cassés et battus dans des usines agroalimentaires de l’ouest de la France… c’est dans ces « casseries  » que les œufs sont transformés en liquide. Tel était le destin des 13 lots contaminés livrés en juillet à deux établissements de Maine-et-Loire et de la Vienne : devenir, dans le jargon industriel, des ovoproduits, soit des œufs battus vendus par bidons de 3 litres et prêts à l’emploi.

En France, d’après les chiffres du Conseil national pour la promotion de l’œuf (CNPO), le marché de l’œuf, produit bon marché par excellence, est en pleine expansion. 216 œufs sont consommés en moyenne chaque année par habitant, dont 40  % sous forme d’ovoproduits. En 2013, 290 000 t d’ovoproduits ont été fabriqués en France par une soixantaine d’industriels, répartis pour la plupart dans l’ouest de la France, notamment en Bretagne.  En France, les industriels et les cantines se servent de ces ovoproduits pour fabriquer des pâtisseries, des glaces, des plats cuisinés. C’est à la fois plus pratique, plus hygiénique et moins cher », explique Christine Lambert, la présidente de la FNSEA, qui précise que « les usines s’approvisionnent en priorité dans les pays du nord de l’Europe, essentiellement la Belgique et les Pays-Bas, car ils coûtent moins cher ». Une situation récemment dénoncée par les éleveurs français à l’occasion des états généraux de l’alimentation.

Les consommateurs qui achètent leurs œufs frais doivent-ils s’inquiéter ? D’après la FNSEA, 98 % des œufs entiers disponibles en supermarchés dans l’Hexagone sont d’origine française. « Le consommateur peut donc se rassurer et continuer à acheter ses œufs coquille sans crainte. Ils ne sont pas concernés par la contamination », assurait hier soir la présidente de la FNSEA. Contactée, l’Association nationale des industries alimentaires (Ania) se refusait hier à tout commentaire.

La sous-directrice s'exprime 


eur agronome de formation, Fany Molin, sous-directrice de la Sécurité sanitaire des aliments, suit heure par heure l’évolution de l’affaire au ministère de l’Agriculture.

Des œufs contaminés au fipronil ont été importés en France. Quels sont les risques pour les consommateurs ?

FANY MOLIN. Le fipronil est une molécule bien connue et sa toxicité l’est aussi. La présence de traces de fipronil ne constitue pas en soi un risque. On estime qu’il peut y avoir un risque à moyen ou long terme si l’on consomme régulièrement des produits ayant un niveau important de fipronil. Mais il n’y a pas de risque de s’empoisonner en mangeant une brioche qui en contiendrait des traces. Nous avons demandé à l’Agence de sécurité sanitaire d’estimer les risques réels pour les consommateurs en fonction du niveau de contamination du produit qui en contiendrait.

Des œufs produits en France sont-ils contaminés ?

Le 28 juillet dernier, un élevage du Pas-de-Calais, en lien avec un fournisseur belge, a été placé sous surveillance immédiatement après le signalement par l’éleveur de l’utilisation d’un produit antiparasitaire contenant du fipronil. Aucun œuf issu de cet élevage n’a été mis sur le marché. Les résultats des analyses en cours seront connus à la fin de la semaine. Nous avons demandé aux producteurs d’œufs de vérifier leurs approvisionnements et nous allons enquêter auprès de l’ensemble des élevages de poules pondeuses de France pour savoir si eux ou leur fournisseur ont utilisé le produit incriminé.

Qu’en est-il des 13 lots d’œufs contaminés importés en France ?

Ces 13 lots proviennent des Pays-Bas et ont été livrés à deux établissements d’ovoproduits ( NDLR : des produits transformés destinés à la consommation humaine obtenus à partir d’œufs) de la Vienne et de Maine-et-Loire, entre le 11 et le 26 juillet. Ces œufs servent à la conception de plats cuisinés et de pâtisseries industrielles (brioches, gâteaux, etc.). Le premier établissement a reçu 30 000 œufs et le second 200 tonnes. Ils ont stoppé l’utilisation de ces œufs et sont en train de mener une enquête de traçabilité pour identifier les produits concernés, leur destination et si des produits utilisant des œufs contaminés ont déjà été commercialisés. C’est une enquête de très grande ampleur, assez compliquée, car les établissements de transformation ont plusieurs fournisseurs, plusieurs recettes de plats ou pâtisseries à base d’œufs et plusieurs circuits de commercialisation.



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