samedi 12 août 2017

Si même le JDD s'inquiète, cela doit être grave

L'événement du JDD

Climat : ce qui nous attend en 2050

PROSPECTIVE Sécheresse, incendies, canicule, précipitations atypiques : ce que nous vivons cet été sera décuplé dans les prochaines décennies. Voici ce que le pays devra affronter

Des paysages dévastés, d'immenses étendues de forêt et de maquis calcinées. Après le Var, le Vaucluse, les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône il y a trois semaines, la Haute-Corse se débattait à son tour ce week-end avec de violents incendies, et de douloureuses séquelles en perspective. Si le nord de l'Hexagone ne brûle pas, il s'enrhume depuis un mois, avec une France coupée en deux et quelque peu déboussolée. Quoi qu'on ressente ces derniers jours de Rennes à Sisco, et qu'on puisse ou non l'imputer au dérèglement climatique, tous les Français seront logés à la même enseigne en 2050. Des températures cuisantes, avec des records entre 48 °C au nord-ouest et 55 °C au nord-est, et une pénurie qui sévira encore bien plus qu'elle ne frappe déjà aujourd'hui : celle de l'eau. Les arrêtés préfectoraux pris ces dernières semaines dans 82 départements pour restreindre son usage montrent que la cote d'alerte est toute proche. Une « situation exceptionnelle » qui pourrait devenir « commune à partir de 2050 », ont prévenu cette semaine Stéphane Travert, ministre de l'Agriculture, et Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire. « Face au changement climatique qui provoque sécheresses et incendies, il nous faut anticiper, mieux gérer l'eau, ce bien commun de l'humanité, appuie ce dernier au JDD. Tout le monde peut agir, les citoyens, les élus, les industriels et les agriculteurs, pour économiser la ressource. » Signe que le temps nous est compté avant de plonger irrémédiablement dans la fournaise, trois nouvelles études alarmantes ont été publiées cette semaine.

La première, révélée par le New York Times et coécrite par des scientifiques de treize agences fédérales américaines, confirme que ces dernières décennies ont été les plus chaudes depuis mille cinq cents ans. Alaska, Bouches-du-Rhône, même combat. « Les projections actuelles montrent que les hausses de températures seront bien supérieures à + 2 °C », préviennent les scientifiques, le seuil fixé par l'accord de Paris sur le climat, fin 2015, étant de + 1,5 °C,« si possible »« De nombreuses preuves démontrent que les activités humaines, spécialement les émissions de gaz à effet de serre, sont principalement responsables du changement climatique observé récemment », écrivent-ils, contredisant les déclarations du président américain Donald Trump sur ce sujet – dont l'administration n'a, sans surprise, pas encore approuvé ce rapport. Même en arrêtant toutes les émissions de gaz à effet de serre, concluent les chercheurs, la température globale augmenterait tout de même de 0,3 °C d'ici à la fin du XXIe siècle.

Le plus haut niveau de CO2 en huit cent mille ans

Inondations, sécheresse, recul record des glaces polaires : le dernier rapport annuel sur « l'état du climat », auquel ont contribué 500 scientifiques de plus de 60 pays, dresse un constat identique : le premier semestre 2017 est parmi les plus chauds enregistrés depuis 1880. Pis, les concentrations de dioxyde de carbone (CO2) sur Terre ont atteint, l'année dernière, leur plus haut niveau en huit cent mille ans…

La troisième étude, parue jeudi dans la revue américaine Science, démontre que le réchauffement climatique aggrave les crues des fleuves et des rivières à travers l'Europe, menace les activités agricoles et de nombreuses infrastructures sur l'ensemble du continent. « Notre planète est mise à rude épreuve, mais malgré le retrait des États-Unis de l'accord de Paris, la volonté de le mettre en œuvre est réelle de la part de nos partenaires allemands, chinois, indiens et européens, veut croire Nicolas Hulot. Nous rassemblerons à Paris le 12 décembre la grande famille de ceux qui agissent, les villes, les États, les entreprises, pour marquer notre détermination et accélérer la lutte contre le dérèglement climatique à l'occasion des deux ans de la COP21. » Le ministre définira également à l'automne les contours d'un plan national sur le climat, dont cet été rappelle cruellement l'urgence.

Entretien avec Jean Jouzel


Si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas stabilisées, il sera trop tard pour rester sous la barre fatidique des 2 °C de réchauffement global par rapport à l'ère préindustrielle : c'est le pronostic du climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat).

À quoi ressembleront nos étés demain ?

Ils seront plus chauds en moyenne. Pour vous donner une idée, en juin, juillet et août 2003, les températures étaient supérieures de 3 °C par rapport à un été de référence du XXe siècle. Si rien n'était fait pour lutter contre le réchauffement, cela pourrait devenir banal au-delà de 2050. Les étés caniculaires seraient encore plus chauds, jusqu'à 6 à 8 °C de plus, avec deux problèmes majeurs. D'une part la mortalité: même si on est mieux préparés, la canicule de 2003 avait causé 15.000 décès en France et 70.000 morts en Europe ; d'autre part, les feux de forêt, avec 73.000 hectares brûlés ce même été. Et dans certaines mégapoles comme Paris, des îlots de chaleur urbains se formeront, où le mercure grimpera encore de 6 à 8 °C supplémentaires, entraînant des problèmes de santé accentués en cas de pollution.

Certaines régions en France connaîtraient des journées à plus de 50 °C, selon une récente étude.

C'est un travail très utile car il rend le phénomène concret. Si on n'agit pas, la planète se réchauffera en moyenne de 4 à 5 °C d'ici à la fin du siècle par rapport à l'ère préindustrielle. La limite à ne pas dépasser, c'est + 2 °C. Si on respecte les accords de Paris, on sera entre les deux, entre + 3 et + 3,5 °C. Or il est difficile de faire comprendre qu'un degré de plus nous fera basculer dans un autre climat. Ces chercheurs ont compilé les données de températures journalières et travaillé avec un modèle de Météo France d'une résolution de 12,5 kilomètres. Si rien n'est fait, vers 2075, les maximales journalières seront certaines années plus chaudes de 12 à 13 °C dans l'est de la France, de 8 °C en Bretagne. Et cela sur des températures dépassant déjà 40 °C! On atteindrait ainsi 50 à 55 °C dans certaines régions.

Une canicule en juin, des incendies massifs en juillet… La France est-elle déjà en surchauffe ?

L'été est plus chaud et plus précoce. Au 15 juin, on a désormais un climat de début juillet 1960. La saison s'étend, avec des canicules plus précoces en juin ou plus tardives en septembre. Le lien avec le réchauffement climatique est certain, et celui-ci est dû depuis 1950 avec une quasi-certitude aux activités humaines. Ce contexte fait craindre que les sécheresses actuelles du Bassin méditerranéen [40 °C et plus de 60 morts dans un incendie au Portugal, pénurie d'eau en Italie, le sud de la France en proie aux flammes] soient de plus en plus fréquentes et aiguës. Les incendies augmentent partout et les ingrédients sont connus: la température, la sécheresse, le vent, mais aussi l'urbanisation et la négligence humaine. À l'horizon 2050, ce risque de feux apparaîtra dans le centre et l'ouest de la France, jusqu'ici épargnés.

Boira-t-on bientôt du vin de Bordeaux cultivé en Finlande ?

Il y a dix ans, lorsqu'on disait qu'il faudrait planter des vignes en Angleterre car les vins deviendraient trop alcoolisés avec la chaleur, les gens nous prenaient pour des fous. Aujourd'hui, les maisons champenoises investissent toutes dans le sud de l'Angleterre. Cette préoccupation de l'adaptation au climat est devenue quotidienne pour la profession. Pour les vignerons et les producteurs de fruits, la succession d'hivers doux suivis de gelées tardives est aussi très néfaste.

Votre frère, qui a repris la ferme familiale en Bretagne, ne croit pas au réchauffement !

Exact, comme beaucoup de paysans qui reprennent le credo de Claude Allègre, il pense que nous sommes dans un cycle comme il y en a déjà eu par le passé. En revanche, j'ai beaucoup d'espoir en voyant mes sept petits-enfants. Récemment, j'ai entendu deux de mes petites-filles de 9 et 10 ans parler trente minutes d'éoliennes et d'énergies renouvelables…

Il ne reste que trois ans pour agir, comme le rappelle un groupe de scientifiques, politiques et économistes dans la revue Nature.

Oui, nous n'avons que trois ans devant nous. C'était écrit dès 2007 dans le rapport du Giec. On l'a réécrit depuis, ça reste vrai ! Pour espérer rester en deçà de 2 °C de réchauffement par rapport à l'ère préindustrielle, il faudrait que le pic d'émissions de gaz à effet de serre survienne au plus tard en 2020. L'accord de Paris a transformé ce diagnostic des scientifiques en un objectif d'atteindre ce pic « le plus tôt possible », sans date. Nous écrivions aussi qu'il fallait diminuer de 40 à 70 % les émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2050 et atteindre la neutralité carbone d'ici à 2100. C'est un défi. Le dialogue entre scientifiques et politiques fonctionne au niveau international, mais les engagements actuels ne sont pas à la hauteur de l'enjeu. L'urgence est là.

Le discours des scientifiques n'est-il pas trop timide ?

On n'a peut-être pas été bons, mais on n'arrête pas de sonner l'alarme ! Tout a été dit dans le premier rapport du Giec en 1990. Les conséquences du réchauffement étaient perçues comme virtuelles. C'était « cause toujours, on verra après ». Malheureusement, les faits sont là. Avec la fonte des glaces, le niveau de l'eau s'est élevé de 20 cm depuis 1900. Il augmente de 3 mm par an, et cela risque de s'accélérer. La Bretagne s'est réchauffée de 1,5 °C depuis le milieu du XXe siècle, les gens de ma génération l'ont vu. Tout ce qu'on prédisait se réalise, et on n'exagère pas ! Hélas, la prise de conscience ne se fait que par les extrêmes. La canicule de 2003 qui a touché toute l'Europe de l'Ouest a eu un effet pédagogique, de même que le rapport de l'économiste Nicholas Stern selon lequel ne rien faire coûterait plus cher que d'agir. Ce message a été un choc pour les entreprises.

Que dire aujourd'hui pour alerter les consciences ?

J'ai longtemps dit qu'en Europe de l'Ouest le réchauffement était perceptible mais pas encore dangereux. Je change mon discours : il est déjà dangereux. Ces catastrophes ont des coûts humains, financiers, en pertes de biens. Je le répète, on n'est plus dans le futur : ce sont les enfants d'aujourd'hui, ceux des cours d'école, qui pourraient subir ces étés à 50 °C. On n'échappera pas d'ici à 2100 à une hausse de 40 cm à 1 m du niveau de la mer ; peut-être pas loin de 2 m, selon des études récentes. L'île de Sein ou l'île de Ré seraient coupées en deux. Et si le réchauffement se maintient sur plusieurs siècles, le Groenland pourrait finir par fondre, provoquant une élévation de 7 mètres.

Et cela ne vous rend pas catastrophiste ?

Pas besoin de faire de catastrophisme : la situation est catastrophique. Alarmiste, je le suis si on ne fait rien. Le réchauffement est inéluctable, mais en le limitant à 2 °C nous pourrons nous y adapter pour l'essentiel. Du moins dans les pays riches. Car la principale conséquence du réchauffement, c'est l'accroissement des inégalités. Il diminue les endroits où il fait bon vivre sur la planète. Partout, les premières victimes sont les moins fortunées : cela a été vrai en France lors de la canicule de 2003 et pour Xynthia : les maisons les plus touchées par la tempête étaient celles construites sur des terrains pas chers. C'est vrai ailleurs. Le réchauffement a des effets sur l'instabilité et le risque de conflits au Moyen-Orient. Cet été, on a relevé 54 °C au Pakistan et en Iran. Au Moyen-Orient et de la Corne de l'Afrique jusqu'à la Libye, le mercure va grimper de 5 à 6 °C… À ces températures, il n'y a plus d'activité extérieure possible. On compte déjà 65 millions de déplacés sur la planète. Si le Sahel et la Corne de l'Afrique deviennent plus secs, les réfugiés seront encore plus nombreux.

FORÊTS La moitié des surfaces boisées hexagonales pourrait être exposée au feu en 2050

Le Lot, la Dordogne, la Charente, la Corrèze, jusqu'au Morbihan et à l'Ille-et-Vilaine… Les feux de forêt dévastateurs que le sud-est de la France et la Corse subissent ces dernières semaines, ces départements pourraient les connaître à leur tour d'ici trente ans, en grande partie à cause de températures élevées (44 °C à 46 °C dans ces zones). C'est ce qui ressort d'une mission interministérielle menée en 2010 sur le « changement climatique et l'extension des zones sensibles aux feux de forêt ». Un rapport qui a mis « pan dans le mille », selon Thomas Curt, de l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea). « Le message de cette étude, qui indique l'extension de la zone à risque incendie en France, via l'indice forêt météo calculé par Météo France, est toujours valable. Mais cette extension ne se traduira pas forcément par une augmentation parallèle des incendies, car il faut tenir compte d'autres paramètres, comme celui de la végétation ou du déclencheur, à 95 % humain. » Selon les conclusions de cette mission, c'est tout de même « près de la moitié de la surface des landes et forêts métropolitaines » qui pourrait être concernée par un niveau élevé de l'aléa feux de forêt en 2050. « Le risque sera important dans les territoires où la végétation ressemble à celle de la zone méditerranéenne, confirme Rémi Savazzi, directeur adjoint Défense de la forêt contre les incendies à l'Office national des forêts (ONF). C'est le cas de la Bretagne, avec ses landes, ses broussailles et ses bruyères, et des forêts de résineux du Centre-Ouest, avec leurs grandes herbacées et leurs fougères. » La Sologne, l'Orléanais et les Alpes du Sud sont également en zone rouge.

Avec, à terme, la possibilité de voir ces paysages disparaître… « Dépérissements, maladies nouvelles, forte fréquence de grands incendies auront sans doute eu raison, dès le milieu du siècle, d'une partie des massifs actuellement déjà à risque élevé », s'alarment les rédacteurs du rapport.

Une « saison des incendies » plus longue

Autre mauvaise nouvelle, les périodes propices aux incendies ( juillet-août dans les années 1980, juin-septembre aujourd'hui) continueront à s'étendre. « Fortes chaleurs, canicule, sécheresse : cela favorisera surtout les grands feux, avec une propagation plus rapide, souligne Thomas Curt. Il faudra étendre les messages de prévention à des zones plus vastes, améliorer le dispositif de lutte concentré dans le Sud-Est et les Landes. Plusieurs feux équivalents à ceux de cette année en région Centre-Ouest, cela ferait beaucoup de dégâts… » Les conséquences sur le budget du pays ne seront pas non plus indolores : plus d'un demi-milliard d'euros sont, rien qu'aujourd'hui, consacrés aux politiques de prévention et de lutte contre les feux de forêt.


SECHERESSE Des dizaines de projets de rétention de l'eau sont au point mort depuis l'affaire Sivens. Le gouvernement promet de les débloquer, mais les difficultés sont de taille

Le gouvernement ne pouvait pas partir se mettre au vert quelques jours sans envoyer un signal fort à un pays en alerte sécheresse, frappé par les incendies et les restrictions d'eau. Pour calmer des esprits qui commençaient à s'échauffer, notamment du côté des agriculteurs, Nicolas Hulot, a été invité mercredi, en Conseil des ministres, à rappeler que son plan climat était sur les rails.

Il a aussi promis de s'attaquer à un sujet sensible : le stockage de l'eau. Créer des réserves pour utiliser les précipitations hivernales ou capter l'eau de certains cours ne semble pas sorcier. C'est même la solution la plus rapide et efficace pour gérer la ressource dans certaines zones. Mais l'affaire du barrage de Sivens pèse sur ce dossier. Des dizaines de projets partout en France, portés par des particuliers, des groupements d'agriculteurs, des collectivités, sont au point mort. « Exactement 87 ont été lancés, précise Stéphane Travert, ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation, qui a planché avec son homologue de la Transition écologique et solidaire. Mais 14 seulement ont été réalisés ces dernières années. » La submersion de 12 hectares pour créer une retenue d'eau sur la commune de Sivens, dans le Tarn, a été définitivement abandonnée en 2015, un an après la mort d'un opposant au projet, Rémi Fraisse. Ce précédent a douché les initiatives, d'autant que le financement est devenu problématique. « Les besoins de stockage, estimés à 500 millions de mètres cubes au niveau national, nécessitent 1,5 milliard d'euros d'investissement », a calculé l'organisation Irrigants de France. Où trouver de telles sommes ? Le ministère de la Transition écologique et celui de l'Agriculture étudient toutes les options. Déblocage de fonds européens, enveloppe spécifique dans le plan de 5 milliards attendu pour les filières agricoles à l'issue des États généraux de l'alimentation… Même le grand plan d'investissement de 50 milliards d'euros sur lequel planche l'économiste Jean Pisani-Ferry pourrait être mobilisé. Les collectivités locales devront elles aussi piocher dans leur budget.

Le coût des retenues et des bassins à aménager n'est pas le seul problème. La procédure administrative qui accompagne une majorité de dossiers est kafkaïenne. Là encore, le gouvernement va devoir revoir un dispositif qui ouvre les vannes à des recours sans fin. « Il faut voir comment on peut lever le verrouillage administratif, mettre un peu d'huile dans les rouages »,reconnaît Stéphane Travert. Les préfets auront pour consigne d'aider à l'émergence de projets. Enfin, les députés vont aussi être mis à contribution. Les contours du dispositif législatif sont encore flous. Mais des mesures pourraient être intégrées au projet de loi sur la transformation des relations entre l'administration et le public, le nouveau choc de simplification promis par le président Macron. Le texte à venir sur l'autonomie des collectivités pourrait, lui, favoriser le rapprochement entre petits syndicats communaux de gestion de l'eau, afin de mieux gérer les investissements.

DES LA SECONDE MOITIÉ DU SIÈCLE, les records de température de la canicule de 2003 seront littéralement pulvérisés. Les maximales dans l'Hexagone pourraient même ponctuellement dépasser les 50 °C. C'est ce qui ressort d'une étude menée par sept chercheurs français (du Cerfacs, du CNRS, et de Météo France) publiée le 19 juillet dans Environmental Research Letters« Nos modèles montrent que dès 2025 les records de chaleur commencent à grimper de 2 ou 3 °C dans certaines régions. Ce réchauffement progresse petit à petit. Dans la seconde moitié du siècle, les records augmentent partout en France et de façon spectaculaire dans l'Est », précise Anne-Laure Gibelin, chercheuse à Météo-France et coauteure de l'étude.

Les chercheurs ont compilé les records de température observés entre 1950 et 2005 (carte 1). Ils se sont placés dans le « scénario du pire », qui prévoit une hausse de la température moyenne globale d'au moins 3,7 °C par rapport à l'ère préindustrielle d'ici à 2100 si rien n'est fait pour enrayer le réchauffement climatique. Puis ils ont passé ces données à la moulinette d'Aladin, un modèle climatique éprouvé de Météo France, qui offre une précision géographique de 12,5 km.

D'après ces simulations, les moyennes des records de température augmenteront de 4,4 °C à 6,6 °C selon les régions par rapport aux maximales actuelles, avec des pics de 9,9 °C dans l'Est ou de 7,7 °C dans le Nord. Localement lors de canicules exceptionnelles (carte 2), les records pourraient atteindre jusqu'à 54,4 °C dans le Nord (+ 12,9 °C par rapport aux maximales historiques) et 55,3 °C dans l'Est (+ 12,2 °C). Grâce à l'effet modérateur de la mer, le littoral serait moins exposé. Les records possibles atteindraient « seulement » 51,6 °C dans le Sud-Ouest (+ 9,6 °C), 51,4 °C en Méditerranée (+ 7,7 °C) et 48,6 °C en Bretagne (+6,6 °C).

Ces projections sont compatibles avec la plupart des modèles internationaux, qui prévoient une hausse de 9 à 13 °C des records de températures maximales en France d'ici à 2100 si les émissions actuelles de gaz à effet de serre se maintiennent. « Ces travaux montrent le pire dans le scénario le plus pessimiste, insiste Anne-Laure Gibelin. Mais c'est notre trajectoire actuelle, d'où la nécessité de prendre des mesures rapidement. Car même si ces températures ne se produisent qu'une fois, c'est l'image d'un futur possible. » Et quelque peu effrayant

Pollution : la France toussera une à deux fois par semaine


CHAQUE COUP DE CHAUD, la France tousse. Au début du mois, la procédure d'alerte a été activée sur le bassin grenoblois, où les habitants devaient limiter les activités intenses et les sorties. En cause: la pollution à l'ozone liée aux conditions météo. À l'horizon 2050, l'Hexagone pourrait subir des épisodes plus graves et plus nombreux. Des concentrations en ozone nocives pour la santé (supérieures à 100 microgrammes par mètre cube d'air) pourraient survenir entre cinquante et cent jours par an en Europe, quand l'Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise de ne pas s'exposer plus de vingtcinq jours par an à de telles valeurs. Ces projections sont le fruit de travaux publiés en juillet dans Nature Communications par une équipe internationale, dont des chercheurs français du CNRS, du CEA et de l'université Paris-Est Créteil. Ils se sont penchés sur la qualité de l'air en 2050, dans le cadre d'un scénario de réchauffement global de 3 °C par rapport à l'ère préindustrielle. Soit l'hypothèse vers laquelle nous allons si les engagements de baisse d'émissions de gaz à effet de serre de l'accord de Paris sont respectés.

L'ozone est un gaz produit sous l'effet du rayonnement solaire à partir des activités humaines (industrie, trafic automobile, peintures…). « Ce n'est pas la seule hausse globale de 3 °C qui influence la qualité de l'air, mais ses causes et ses conséquences : l'augmentation des émissions de polluants accompagnant celles de gaz à effet de serre qui vont créer de l'ozone, notamment les oxydes d'azote et le méthane », explique Robert Vautard, directeur de recherche CNRS à l'Institut Pierre-Simon-Laplace, l'un des coauteurs de cette étude. « Or si la qualité de l'air s'améliore actuellement en Europe, ailleurs les émissions continuent d'augmenter. »

Des millions de morts en 2100

Avec la chaleur combinée à l'absence de vent et aux activités humaines, l'ozone se retrouve piégé au sol. Lorsqu'il est présent en trop grande quantité, ce gaz est toxique et irritant. Les plus vulnérables sont les personnes âgées, les enfants et les patients souffrant de maladies respiratoires et cardiovasculaires. En France, la pollution à l'ozone et aux particules fines cause déjà chaque année 50.000 morts. Le réchauffement climatique accroîtra cette mortalité, avertit l'OMS. « Dans les années 2000, on estime que la pollution à l'ozone a entraîné 400.000 décès par an sur la planète. Selon les projections, avec le réchauffement climatique, ce seront plusieurs millions de morts en 2100 », résument Béatrice Josse et Virginie Marécal, chercheuses à Météo France et au CNRS.

Si le réchauffement se limite à + 2 °C en 2050, la législation européenne permettra encore de contrer la hausse de concentration en ozone, estime Robert Vautard. « Mais à + 3 °C, ce ne sera plus possible. Du fait des émissions hors du continent, la concentration en méthane doublera et fera bondir la teneur en ozone. Les mesures européennes seront alors très insuffisantes. »

LA MIRABELLE  EN DANGER

 Les cultivateurs et éleveurs comptent toujours sur les bonnes années pour compenser les mauvaises. Ce modèle ne résistera pas au changement climatique à l'horizon 2050

L'espace de quelques semaines, oublier la campagne catastrophique de 2016 avait semblé possible. La saison avait débuté dès la mi-mai, avec des abricots de Provence en avance sur le calendrier. Mais l'abricot espagnol est, lui, arrivé en retard et les deux productions se sont télescopées. L'été se terminera par une nouvelle année noire pour une grande partie des vergers français. La suite s'annonce sombre. L'augmentation programmée des températures, des précipitations plus importantes en hiver et la raréfaction de l'eau en été font redouter de prochaines récoltes difficiles.

Pour Christian Huyghe, directeur scientifique à l'Inra, les 450.000 agriculteurs ne peuvent plus continuer à subir le dérèglement climatique. Sans un changement de cap, la production française, déjà fragile, file vers la catastrophe. « Il faut changer de modèle et de politique publique, tranche-t-il. La Commission européenne fonctionne sur un schéma annuel. Ce n'est déjà plus le cas de l'administration américaine, qui prend en compte des cycles de production sur plusieurs années dans sa politique d'aides. » Dans toutes les filières, la mutation doit désormais s'organiser.

Les arbres fruitiers : quantité ou qualité

Face aux changements climatiques, les producteurs de fruits à noyau se veulent optimistes. L'arbre fruitier est une plante pérenne, capable de s'adapter. Elle respire et produit même de la vapeur d'eau par grosses chaleurs. « Ses feuilles peuvent rejeter l'équivalent de 10 à 30 mm d'eau par jour », se réjouit le porte-parole de la Fédération nationale des producteurs de fruits.

Les dernières récoltes ont malgré tout soulevé quelques problèmes. La quantité et la qualité sont de moins en moins souvent au rendez-vous la même année, comme le rappelle la collecte de mirabelles qui vient de débuter en Lorraine.

Les épisodes de forte pluie et le manque d'eau qui se généralisent exposent aussi les vergers à une multiplication des maladies et des parasites que les agriculteurs auront du mal à traiter si, dans le même temps, l'utilisation des pesticides est limitée, voire prohibée. Comme pour l'ensemble des cultures, l'offre de pêches, de cerises ou d'abricots devrait se resserrer sur quelques variétés particulièrement résistantes. Les agriculteurs doivent également se convertir à des techniques d'arrosage de haute technologie. Israël a ouvert la voie. Piloter un système de goutte à goutte à partir des besoins exacts de la plante est déjà possible. Des capteurs peuvent le définir en mesurant les microvariations de la taille des tiges. La plante va pouvoir déclencher elle-même son arrosage. La révolution technologique est en marche.

Les céréales : diversification en vue

Les producteurs de céréales ont déjà l'habitude d'être montrés du doigt quand l'eau se fait rare. La surface agricole qui a aujourd'hui besoin d'irrigation n'a pourtant rien de comparable avec celle qui nous est promise à l'horizon 2050. Plus de 2 millions d'hectares auront alors besoin d'un apport en eau. Une situation qui va accentuer les disparités régionales. Cette semaine, des agriculteurs de Côte-d'Or ont fait entendre leur voix. Ils se trouvent sur l'arc « maudit » de l'agriculture française, qui va des Deux-Sèvres à la Lorraine. La culture de céréales y est compliquée, peu rentable, même si c'est dans le Sud qu'elle a baissé le plus fortement. « La récolte de blé sera bonne au niveau national, même si la remontée de l'euro tombe mal pour nous et a fait baisser les cours. Mais toutes les régions ne sont pas logées à la même enseigne », regrette Éric Thirouin, vice-président de la FNSEA. Le responsable des questions environnementales au sein du puissant syndicat sait que pour les céréales aussi le choix des variétés résistantes aux aléas va être déterminant. Mais cela ne suffira pas à remplir les greniers.

Pour Christian Huyghe, de l'Inra, un nouveau modèle de production est possible. « La culture de blé occupe la terre huit mois par an. Si vous commencez à réfléchir sur une période de deux ans et non plus sur douze mois, vous voyez que vous pouvez positionner plusieurs cultures les unes après les autres », commence le chercheur en agronomie. Selon ses calculs, moissonner avec un mois d'avance permettrait de réaliser une deuxième culture, de sarrasin par exemple, après le blé. Une autre piste doit aussi être explorée par les céréaliers: la demande de biomasse est amenée à exploser. Cette matière organique d'origine végétale remplacera les ressources fossiles dans certaines industries comme la pétrochimie et le plastique. Le roseau de Chine ou la betterave sucrière pourraient receler un potentiel encore inexploité…

L'élevage : première victime de la chaleur

Les animaux n'aiment pas quand les températures grimpent. Pour les éleveurs, la perspective d'un réchauffement global est donc un scénario catastrophe. Les vaches laitières sont moins productives, les cochons en perte de poids, la chaleur diminue l'appétit d'une grande partie du cheptel, au point d'en ralentir la croissance. À ce manque à gagner s'additionnent des coûts supplémentaires en achat d'aliments ou en stockage de fourrage. Là encore, la recherche génétique tente de déterminer les races plus résistantes. Des chercheurs ont déjà modélisé l'effet d'une augmentation de la température moyenne et de la fréquence des vagues de chaleur sur les performances du cheptel français. Leur préconisation est simple : il faudra refroidir les bâtiments qui abritent les élevages. Les Espagnols, champions du cochon, le font déjà. Les Tunisiens aussi pour leurs poulets. « Il faut aussi penser à augmenter la surface laissée aux animaux », rappelle Arnold Puech d'Alissac. Cet éleveur normand se félicite du développement des surfaces consacrées en France au soja, un aliment riche pour les bêtes en période de manque d'eau. « L'agriculture française a su se développer pour assurer l'autosuffisance alimentaire à notre pays. Mais rien n'est acquis, nous devons continuer à progresser », assure-t-il.




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