lundi 7 août 2017

Tu l'as certainement visitée

serie été FIGARO

À DEAUVILLE, le manoir des Strassburger

Chaque jour, « Le Figaro » présente un chef-d’œuvre d’architecture balnéaire ouvert à la visite. Aujourd’hui, rendez-vous en Normandie.

PHILIPPE VIGUIÉ-DESPLACES

Modèle d’élégance avec ses tourelles et ses colombages, cette maison de famille sert depuis plus de 100 ans de point de repère à la station.

UN COTTAGE anglo-normand de briques, de pierres et de colom­bages, aux balconnets fleuris ­coiffe un coteau dont les pentes verdoyantes sont tapissées de pelouses et de pommiers. La villa Strassburger, telle qu’on la voit aujourd’hui sur la route de Saint-Arnoult, résume Deauville, sa douceur de vivre et le style de son patrimoine balnéaire.

Jadis, sur ce terrain pentu, s’élevait une ferme, propriété du père de Gustave Flaubert. Après en avoir hérité, l’écrivain, mauvais gestionnaire, s’en sépare. Le domaine est alors acquis par le baron Henri de Rothschild qui élève en 1907 ce manoir massif à la toiture hérissée de clochetons, et dont les élégants encorbellements donnent à l’ensemble une incroyable légèreté. On raconte qu’à l’époque, les géraniums posés aux fenêtres dégringolaient en tresses sur deux ou trois mètres de façade. Bientôt baptisée villa du Coteau, la demeure noyée dans la verdure ne déclenche toutefois pas l’enthousiasme de la baronne de Rothschild, déçue de ne pas voir la mer d’assez près. Déserté, le manoir est confié à son fils, le baron ­James, qui finit par le vendre en 1924 à un riche Américain, ­Ralph Beaver Strassburger. Originaire d’une famille allemande émigrée aux États-Unis, le nouveau propriétaire, qui possède plusieurs journaux à Philadelphie, est un passionné de chevaux. Deauville et son champ de courses seront son royaume de France.

Une pluie de dollars 

À la différence des Rothschild, la famille Strassburger, père, mère et fils, se plaît à la villa du Coteau. L’aménagement de la maison se fait en deux temps. À leur installation dans les années 1920-1930, puis après l’Occupation, la demeure ayant été dévastée par les Allemands. C’est ce décor de 1948 que l’on visite aujourd’hui.

La pluie de dollars qui s’abat sur la villa a pour première conséquence d’en faire la plus somptueuse demeure de Deauville. Et celle dont le train de vie ne semble guère avoir de limites. Si les ­Strassburger vivaient dans la station normande un seul mois par an, en août, pour la saison hip­pique, une trentaine de personnes étaient malgré tout employées à demeure toute l’année pour maintenir la villa en état de fonctionner au cas où la famille viendrait à l’improviste. Ce qui jamais ne se fit.

Parmi cette cohorte de do­mestiques, pas moins de huit ­jardiniers et six cuisiniers. « Madame exigeait que chaque jour des fleurs fraîches soient disposées dans toutes les pièces », raconte Annie-Claude Gruchet, la gardienne des lieux depuis plus de trente ans.

Mme Strassburger, fille de l’homme qui fit de Singer (les machines à coudre) la première multinationale de l’histoire, était sans doute aussi riche que son mari. Sa générosité pour ses employés était légendaire. Aucun ne fut jamais congédié avant de prendre sa retraite alors que la maison n’accueillait quasiment plus personne à partir des années 1970.

Un personnel en surnombre au service de trois résidents pour quelques semaines par an. Mais quelles semaines ! Au temps de sa splendeur, la table familiale étincelait autant d’argenterie que de grands noms des arts, des courses et de la haute société. Dans un savant mélange de gens du monde, la villa accueillait Vincent Scotto, Suzy Delaire, Marcel Boussac, le prince Ali Khan, Pierre Weirtemer ou le comte de Niel.

Après la mort de Ralph Strassburger, en 1959, les beaux soirs de la villa cédèrent la place à de plus tristes matins. Avec le décès de sa veuve, en 1975, la maison passa dans les mains de leur fils unique, Peter, qui, célibataire et n’y venant plus, la légua à la ville de Deauville en 1980, avec tout ce qu’elle contenait.

Aussi, la villa que l’on visite aujourd’hui et dont la municipalité vient de refaire à neuf la toiture, est-elle exactement dans l’état où l’a laissée Peter Strassburger, au détail près. Pas étonnant, quand on pénètre dans la maison, que ce sentiment d’une présence évanouie jette sur le visiteur une troublante impression. L’accompagne l’odeur particulière des maisons de famille qu’on ouvre uniquement l’été.

Au rez-de-chaussée, les deux salons séparés par une petite colonnade d’opérette témoignent de la somptuosité des lieux. Dans la salle à manger qui vient en prolongement sont posés, sur une console, assiettes et plats en porcelaine de Lunéville, utilisés pour le service de table. À côté, le bureau de Ralph Strassburger, téléphone d’époque, agenda de l’année 1957, Bottin téléphonique de 1952, tampons, papiers à lettres… Tout est parfaitement ordonné comme si le maître des lieux allait d’un instant à l’autre revenir.

Le premier étage est le plus intéressant. La chambre de Ralph Strassburger est séparée de celle de son fils par une salle de bains ultramoderne pour l’époque, avec un sauna en toile du plus bel effet. Aux murs de ces pièces, des tableaux de famille, portraits en pied, des photographies et des aquarelles des chevaux préférés du maître des lieux.

Un mur de pin-up 

Dans la chambre du fils, un des murs est couvert de pin-up adoptant des poses lascives. La chambre de Mme Strassburger est la plus belle, dotée d’une salle de bains superbe meublée dans le style Louis XVI-Impératrice.

Ce qui frappe dans ce décor, c’est le goût parfait des harmonies, expression du grand chic de la haute société américaine des années 1950.

Au second niveau, voici les chambres des invités. Les superbes dessus de lits, le mobilier blanc et les rideaux sont d’une étonnante fraîcheur. Aucun objet n’a été déplacé. La municipalité de Deauville veille à tout laisser en état.

C’est là tout le charme de ce lieu qui fait mine d’être abandonné, mais reste en réalité figé dans une douce immobilité. Comme si l’on craignait qu’un coup de pinceau ne réveille la villa Strassburger, dernier témoin d’une époque où richesse, élégance et discrétion étaient conjuguées pour le meilleur.

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