jeudi 3 août 2017

Un escargot de lave, lové dans le lac salé

Fuir. Ils n'avaient que cette idée en tête. Fuir les musées, fuir New York. Le commerce de l'art, les futilités, les pensées étriquées. Il leur fallait de l'horizon, à ces jeunes gens élevés dans les rêves beat-niks des années 1960. Le musée, c'était pour eux une prison. On the road... Jusqu'au mitan des années 1970, nombre d'artistes se sont lancés à la conquête d'une planète nouvelle : la Terre, en ses confins les plus déserts. Du Grand Ouest le plus sauvage, ils ont fait leur matière première. Ainsi est né le  land art  et ses désirs d'infini. Un mouvement esthétique qui s'est dessiné comme une fugue salutaire. Corps à corps avec le désert... Leur art s'est mesuré aux montagnes du Nevada, aux mesas du Nouveau-Mexique.

Il en reste aujourd'hui quelques traces. La plus stupéfiante d'entre elles, sans doute, se love dans une courbe lointaine du lac salé de l'Utah : c'est la Spiral Jetty (" jetée en spirale ") réalisée en  1970 par Robert Smithson, l'un des maîtres du land art avec Walter De Maria et Michael Heizer. A une bonne heure de piste caillouteuse de Salt Lake City et de sa rigueur de granit mormone, il a choisi ce paysage d'aube du monde comme terre d'accueil pour ce qui reste aujourd'hui l'une des plus grandes sculptures jamais créées. Salt Lake, un lac rougi -jusqu'au sang par le sel. " J'aime les  paysages qui suggèrent la -préhistoire ", clamait-il.

La désolation frise le sublime

Pas un serpent à sonnette à l'horizon ; aucun panneau pour signaler le chef-d'oeuvre. Dans le ciel, pélicans et autres volatiles font escale entre la Patagonie et l'Alaska. La désolation frise le sublime. On ne serait pas surpris de croiser là un dinosaure en escapade. Au bout d'un chemin gris souris, au détour d'une colline fleurie de jaune, le voilà qui apparaît. Immense escargot dessiné à coups de roches de basalte, souvenir des volcans éteints de la région. 457 mètres de long, et 4 de large, il part du rivage pour s'enrouler dans les eaux. Un point d'interrogation à l'éternité.

Quand il s'est attaqué à ce monumental projet, à coups de bulldozer, Smithson travaillait déjà la terre comme cadre et matériau depuis quelques années : en y plantant des miroirs ou des figures géométriques, en déversant de l'asphalte ou en la cartographiant, il réalisait des oeuvres éphémères dont ne reste souvent aujourd'hui que quelques photographies. C'est un voyage non loin de là, à Mono Lake, près de la Death Valley, en  1968, qui lui inspire ce projet fou. Mono Lake, une étrange étendue d'eau, envahie de mouches, attifée de bizarres concrétions lunaires. Il y réalise un drôle de périple avec sa compagne, l'artiste Nancy Holt, et leur complice Michael -Heizer. Un film monté tardivement par Holt en témoigne. On y voit le trio danser sur la rive, s'éclabousser de bonheur, se rouler dans la terre, faisant corps commun avec cette nature ancestrale. L'idée de la spirale émerge là.

Mais Smithson se convainc bientôt que les eaux rosées du Salt Lake siéront mieux à la lave noire qu'il envisage de mettre en scène. " D'un point de vue chimique, notre sang est d'une composition analogue à celle des mers primordiales, croit-il. Quand nous parcourons la spirale, nous revenons à nos origines, à une sorte de protoplasme pulpeux. " Fascinés par " la couleur des -algues rouges qui circulent dans le lac, au gré des courants rubis, -telles des veines et des artères ", nous devenons, espère-t-il, " un oeil à la dérive dans un océan -antédiluvien ".

Au temps de sa création, la " spirale " émergeait du lac d'un petit mètre. Depuis, elle joue à cache-cache, le niveau du lac étant peu à peu monté, jusqu'à l'engloutir. Smithson n'en a rien vu, disparu en  1973 dans un accident d'avion alors qu'il survolait sa création. Puis elle est réapparue, il y a une quinzaine d'années, à la faveur d'une grande sécheresse. Blanchie par les cristaux de sel, une abstraction pure soumise aux forces telluriques. La rumeur dit qu'elle est de nouveau invisible. Mais qui sait prédire les caprices de la terre ?

Disparaître à jamais, cela a en tout cas bien failli être son sort. En  2006, la compagnie pétrolière canadienne Pearl Montana demande une autorisation pour forer à quelques encablures. Car ces eaux rosâtres ne sont pas riches qu'en microcrevettes. Elles cachent aussi de sacrées réserves d'or noir. Branle-bas de combat : les écologistes protestent. Les amateurs d'art les rejoignent : creusés à quatre milles de Rozel Point, d'où s'élance la " jetée ", les puits s'avéreraient ravageurs.

Nancy Holt alerte la communauté artistique : " Ce puits test a beau être présenté comme un petit rien, il nécessite une infrastructure très lourde, et n'est que le début d'un énorme processus ", craint-elle alors. La Dia Art Foundation de New York, à qui elle a légué l'oeuvre en  1999 et qui la protège comme son plus bel enfant, se bat à ses côtés. " Ce projet engendrerait toutes sortes de trafics, à quoi s'ajoutent les menaces de déversement toxique et chimique ", plaide l'institution.

Au bout d'un an de lutte, leur cause est enfin entendue. La zone est aujourd'hui protégée, réserve écologique et artistique unique au monde. Qu'aurait pensé Smithson de ces débats, lui qui avouait avoir été fasciné par le site en partie du fait des ruines d'installations pétrolières de la compagnie Amoco qui souillaient déjà ses rives ? Le concept d'entropie, qui définit la destruction inéluctable de toute chose, est au coeur de son travail. Une lente mise en oeuvre du chaos, à laquelle il souhaitait " collaborer ", et non s'affronter. On se consolera en pensant que le soleil, le vent et le sel y suffisent.

Emmanuelle Lequeux

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