vendredi 4 août 2017

Un quart des Français se sentent déclassés

société LE FIGARO

Ce sentiment concerne un cadre sur cinq, selon une étude de l’Insee

57% des personnes qui se sentent déclassées ont pourtant une « mobilité ascendante 

34 % DES PERSONNES qui, comme leur père, sont cadres se sentent déclassées

SOCIAL « Il serait trop long et laborieux d’énumérer toutes les raisons qui nous poussent, mon mari et moi, à nous sentir déclassés. » Carole, 47 ans, docteur en littérature, fait partie de ces Français qui éprouvent un sentiment de régression vis-à-vis de la génération de leurs parents. Ce mal-être touche désormais un quart des 30-59 ans, selon une étude de l’Insee parue en juillet. Et ce, malgré la progression globale de l’emploi qualifié.

L’institut de statistiques, qui s’appuie sur des données de 2014-2015, étudie le sentiment de déclassement social par rapport au père. Les femmes ont davantage ce sentiment que les hommes (27 % contre 23 %). Cette impression n’atteint que 10 % lorsque les personnes interrogées se comparent à leur mère, illustrant les inégalités de genre très prononcées pour la génération des parents.

Le sentiment de déclassement varie en fonction des catégories sociales : il est très élevé chez les employés et ouvriers non qualifiés - les ouvriers agricoles (45 %), les caissiers (43 %) ou les serveurs (40 %) - moins élevé chez les employés et ouvriers qualifiés, comme ceux de l’industrie (21 %), ou encore les militaires, les policiers et les pompiers (17 %). Un cadre ou assimilé sur cinq éprouve aujourd’hui un sentiment de déclassement. Il est particulièrement marqué chez les professionnels de l’information, des arts et des spectacles. Pourtant, selon l’Insee, seule environ une personne sur cinq (21,7 %) connaît effectivement une « mobilité sociale descendante ».

Injustice générationelle 

« Nous sommes surdiplômés, ce qui était loin d’être le cas de nos parents, explique Carole, qui est professeur à l’université et dont le mari est directeur d’agence bancaire, à Bordeaux. Pourtant nous sommes loin de partager le même niveau de vie », précise-t-elle. « Ils sont propriétaires, ils voyagent, vont au ski tous les hivers, alors que de notre côté, nous avons du mal à acheter notre résidence principale… » Carole ressent « une espèce d’injustice » générationnelle. Elle et son mari correspondent aux 57 % des personnes qui se sentent déclassées et qui ont pourtant une « mobilité ascendante ». « Cette tendance est particulièrement marquée en haut de l’échelle sociale, explique l’institut de statistiques. 34 % des personnes qui, comme leur père, sont cadres, se sentent déclassées. » À l’inverse, ce ressenti est nettement plus faible chez les agriculteurs dont les parents l’étaient aussi (16 %).

Guillaume, la cinquantaine, dit vivre « un véritable enfer ». « Déclassé professionnellement par rapport à (ses) parents malgré (ses) diplômes », il ne trouve pas de meilleur emploi car « les entreprises préfèrent embaucher des jeunes moins qualifiés qui leur coûtent moins cher ». Résultat, son salaire est englouti chaque mois alors que « ses parents vivent très bien ». Nathalie, 54 ans, voit ses parents « vivre heureux, avec une bonne retraite, après avoir acheté une belle maison et avoir beaucoup voyagé ». Elle, malgré un « salaire correct », n’a « jamais pu acheter de maison », n’a « jamais vo­yagé » et « bosse très dur pour payer les factures ».

Pour Carole, le constat est clair : « Les notables d’hier sont devenus des Français moyens aujourd’hui. »

INTERVIEW 

Louis Chauvel, sociologue, auteur de « La spirale du déclassement ; Essai sur la société des illusions », 2016.

LE SOCIOLOGUE Louis Chauvel est l’auteur de La Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions (Éd. du Seuil, 2016).

LE FIGARO. - Existe-t-il en France une spirale du déclassement ?

Louis CHAUVEL. - Oui. Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de progresser et de plus en plus facile de régresser socialement. Dans les années 1960, il était très difficile de se trouver dans une position inférieure à celle de ses parents au même âge. C’est l’effet des Trente Glorieuses. Mais, vers le début des années 1980, on atteint un plafond. La génération suivante ne sera plus aussi favorisée. En 1990, on avait 15 % de mouvement descendant. On est aujourd’hui à 21,7% ! Il y a véritablement un accroissement du sentiment de déclassement.

Quelles en sont les causes ?

On peut mesurer le déclassement selon quatre critères : le déclassement social, des parents aux enfants, le déclassement du niveau des diplômes, dû à la massification de l’enseignement supérieur, le déclassement géographique et le déclassement sys­témique. Ce dernier renvoie à la position de la France dans le monde : un ensemble de pays émergents sont maintenant sortis du néant.

Concrètement, le logement est l’un des éléments principaux du déclassement. C’est devenu le poste de dépense prioritaire. En 1970-1980, on vivait très bien sans être propriétaire, et le devenir était bien plus aisé. Aujourd’hui, il faut s’endetter deux fois plus longtemps pour acheter le même bien, et il faut un salaire beaucoup plus élevé pour offrir à ses enfants la même carte scolaire.

Il y a aussi un développement des factures contraintes, notamment les nouvelles technologies, les assurances, les produits d’épargne qui n’existaient pas il y a trente ans. En termes de produits, on n’achète plus la même chose au même prix aujourd’hui. On observe une montée en gamme, avec des produits de base qui ont connu une très forte inflation. On voit bien la dégradation profonde des conditions de vie qui en découle.

L’analyse de l’Insee montre qu’un cadre sur cinq se sent déclassé. Est-ce une nouveauté ?

Cela veut dire en réalité que la catégorie « cadre » ne représente plus la situation sociale réelle de ces personnes. Certaines professions sont aujourd’hui en difficulté, comme les professions de l’information, de l’art et du spectacle, par exemple. Les catégories les plus modestes des cadres, comme les maîtres de conférences, les chargés d’étude, les journalistes, ne sont pas tous aussi bien payés que l’étaient leurs parents.

Il y a une masse de gens dont les parents étaient de « vrais cadres », avec des emplois stables, le treizième mois, des primes et un très bon salaire. Mais il y a eu une inflation de la catégorie. Aujourd’hui, ces personnes se souviennent de leur jeunesse, quand les cadres ne représentaient que 15 % de la population active. C’était une véritable élite dans le monde du salariat. Aujourd’hui, c’est une population d’une extrême banalité.

Propos recueillis par P. de C.

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