jeudi 3 août 2017

Une année en or pour les grands groupes

Philippe Brassac, le patron du Crédit agricole, ne cache pas sa satisfaction. En six mois, la -banque vient de dégager 2,2  milliards d'euros de bénéfice net, soit 59  % de plus qu'un an auparavant, -a-t-il annoncé jeudi 3  août. Le deuxième trimestre a été spécialement brillant : " C'est tout simplement le meilleur trimestre que nous présentons depuis 2011 ! "

Cette année, la saison des résultats semestriels prend des airs de feu d'artifice estival. Des profits qui montent en fusée, des cascades de dividendes... Du Crédit agricole à BMW en passant par Apple, Adidas ou encore UniCredit, les grands groupes dévoilent depuis quelques semaines des résultats particulièrement impressionnants, en Europe comme ailleurs. Au total, les 1 820 très grandes entreprises internationales qui ont déjà publié leurs chiffres du deuxième trimestre ont vu leurs profits grimper de 16  % par rapport à la même période de 2016, selon les comptes tenus par Bloomberg. Une hausse souvent plus vigoureuse que prévu. Aux Etats-Unis, par exemple, 72  % des champions de l'indice S&P 500 ayant présenté leurs résultats ont dégagé des profits supérieurs aux attentes des analystes.

Les investisseurs n'ont pas attendu le bouquet final pour applaudir. Aux Etats-Unis, Wall Street bat record sur record. Son indice vedette, le Dow Jones, a franchi pour la première fois la barre des 22 000 points mercredi à l'ouverture. A défaut des vastes réformes promises par Donald Trump, les investisseurs sont rassurés sur la santé des entreprises.

Le mouvement est similaire au niveau mondial : en moyenne, les actions cotées à travers la planète se sont appréciées de 14  % depuis le 1er  janvier, et n'ont jamais valu autant. En Bourse, des poids lourds comme les américains Apple, Amazon, Facebook, le chinois Alibaba ou encore les européens Unilever et Nestlé se trouvent à leur sommet. L'action Boeing s'est envolée de 50  % en six mois !

M.  Trump lui-même se frotte les mains. Aux Etats-Unis, " les entreprises n'ont JAMAIS gagné autant d'argent qu'actuellement ", s'est félicité le président mardi dans un de ses Tweets matinaux, en prédisant une accélération rapide des créations d'emplois.

Trésors de guerre

Le capitalisme mondial béné-ficie aujourd'hui d'un " alignement pres-que parfait des astres ", confirme Vincent Juvyns, stratégiste de JPMorgan AM. L'argent ne coûte pas cher, grâce aux po-litiques encore accommodantes des banques centrales. L'inflation est un peu repartie, ce qui facilite la vie des banques sans trop pénaliser celle de leurs clients. Les prix du pétrole et des matières premières ont quitté les tréfonds, mais sans exploser ni freiner la croissance mondiale.

Surtout, la demande est là. L'économie mondiale devrait croître de 3,5  % en  2017, une progression vive, un peu supérieure à celle de 2016, selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international. Plus nota--ble encore, les principales zones sont toutes en croissance, alors que, souvent, les entreprises font face à une crise ici ou là, au Japon, -en Russie, etc.

Résultat, la situation des grands groupes s'améliore de façon très synchrone. Globalement, ils affichent pour le deuxième trimestre des performances en hausse dans presque tous les secteurs et tous les pays. En moyenne, ils enre-gistrent une progression de 7  % de leur chiffre d'affaires, selon Bloomberg, sans que leurs coûts s'alourdissent d'autant. Si bien que leurs profits s'accroissent deux fois plus vite. Les 1 820 premiers groupes mondiaux dégagent ainsi une solide marge brute d'exploitation représentant en moyenne 17,5  % des ventes, et une marge nette de 8  %.

Le mouvement est particulièrement net dans les matières premières, grâce à la remontée des cours entamée en  2016. Celle du minerai de fer a par exemple permis au géant minier anglo-australien Rio Tinto de doubler son bénéfice semestriel en un an. A force de tailler à la hache dans leurs coûts, les colosses du pétrole ont aussi fini par s'adapter au baril peu cher. Enfin sorti du rouge, BP estime désormais rester rentable avec un baril à seulement 47  dollars, et prévoit de l'être à 35 ou 40  dollars en  2018. Pour peu que l'or noir grimpe, le britannique et ses rivaux engrangeront de nouveau des superprofits.

Aux Etats-Unis, l'amélioration des bénéfices a été entamée depuis des années, les entreprises ayant très vite pris des mesures d'ajustement après la crise de 2008-2009. " Elles ont réduit leurs dépenses, relativement peu investi, et utilisé une partie de leur cash pour racheter leurs propres titres, ce qui augmente d'autant le bénéfice par action ", souligne M. Juvyns. Le résultat est celui vanté par M. Trump : les groupes américains affichent des marges record, et certains ont amassé d'incroyables trésors de guerre. -A lui seul, Apple dispose ainsi d'une trésorerie de 261  milliards de dollars (220  milliards d'euros) ! De quoi acheter cash LVMH et Total d'un seul coup si l'envie en venait au PDG Tim Cook...

En Europe, " la progression est également nette, mais les marges ne sont pas aussi élevées ", constate Charles de Boissezon, qui scrute les profits des entreprises pour la Société générale. Le redressement de l'économie européenne est trop récent. En moyenne, les bénéfices commencent tout juste à y reprendre un chemin ascendant, après six années décevantes, si bien qu'" on reste loin des marges d'avant la crise ", ajoute M. de Boissezon.

Prudence des dirigeants

L'amélioration des comptes va-t-elle se prolonger au-delà de cette année en or ? Des deux côtés de l'Atlantique, beaucoup d'analystes veulent y croire. JPMorgan parie ainsi sur une augmentation des bénéfices américains de plus de 10  % en  2017 comme en  2018. Les dirigeants d'entreprises, eux, gardent une certaine prudence. Pas d'investissements délirants. Peu d'acquisitions à des prix stratosphériques. Au printemps, l'américain Johnson &  Johnson a certes accepté de payer 30  milliards de dollars la société Actelion, si bien qu'au rythme actuel auquel ce laboratoire suisse dégage des profits, il faudra plus de quarante ans à son nouveau propriétaire pour retrouver sa mise ! Mais l'exemple n'a guère été suivi, et les projets très audacieux, comme l'achat de Colgate par Unilever évoqué par certains banquiers, ne se sont pas concrétisés à ce stade.

Malgré le feu d'artifice des résultats, malgré la Bourse au sommet, " les dirigeants ne sont pas dans la folie ni l'exagération ", assure M. Juvyns. Et pour cause : " Ils ne veulent surtout pas répéter les erreurs et l'aveuglement qui ont précipité la terrible crise financière d'il y a dix ans. "

Denis Cosnard

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire