mercredi 9 août 2017

Une exposition, l'esprit, l'or et le chaman à Nantes au château des ducs de Bretagne

CULTURE EXPRESS

AUX ORIGINES DE L’ELDORADO

JULIEN BORDIER

Merveilles Le musée de Bogota a prêté à la France sa collection d’orfèvrerie préhispanique, la plus impor tante du monde. Ici, un pectoral anthropozoomorphe.

Résignés, les habitants de Bogota disent que, dans la région, l’automne dure toute l’année. Alors, bien sûr, pour changer, en cette matinée de juin, il pleut. Une légère bruine arrose l’ascension jusqu’au lac de Guatavita, perché à 3000 mètres d’altitude, « là où la Terre se termine », selon la poétique traduction locale. La marche dans la cordillère orientale des Andes, à seulement 70 kilomètres au nord de la pollution de la capitale, réveille les images d’Aguirre, la colère de Dieu, hallucinant film sur le conquistador espagnol du XVIe siècle. A tout instant, on s’attend à voir surgir de la végétation luxuriante les yeux exorbités d’un Klaus Kinski en furie. Après tout, nous sommes venus en Colombie pour les mêmes raisons que celles qui ont guidé Lope de Aguirre au fin fond de l’Amazonie : découvrir le pays de l’or. Au bout du sentier bien balisé, un point de vue spectaculaire sur le disque émeraude de la laguna.Les collines pentues qui entourent ses eaux calmes donnent au paysage la forme d’un vaste cratère. Mais une anomalie brise la belle harmonie : au nord-est, la roche est entaillée sur plusieurs dizaines de mètres. Dès le XVIe siècle, des hommes ont tenté de vider le lac pour récupérer les objets précieux que les tribus locales jetaient dans ses profondeurs lors d’une cérémonie sacrée. Un rite à l’origine du célèbre mythe de l’Eldorado. Nous y voilà.

Prononcer ces huit lettres stimule un imaginaire aussi fabuleux que dra ma - tique. Depuis que les premiers conquis - ta dors ont posé les pieds au Nouveau Monde, au début du XVIe siècle, les Européens en sont convaincus : il existe quelque part au milieu de cette terra incognita une cité d’or. C’est en tout cas ce que rapportent les légendes indigènes. Combien d’hommes cette insensée course au trésor a-t-elle conduits à la mort, victimes de la faim, de maladies ou des flèches des tribus locales? Cinq cents ans plus tard, l’aventure se résume à un billet d’avion pour Bogota. Comme un clin d’oeil, la capitale a baptisé son aéro port « El Dora do ». Le mythe est devenu un fonds de commerce. Pour trouver de l’or aujour d’hui en Colombie, il suffit de prendre un ticket pour le Museo del Oro del Banco de la Republica. Situé dans le centre-ville de Bogota, le bâtiment abrite la plus impor tante collec - tion d’orfèvrerie préhispanique du monde. Masques, pecto raux, boucles d’oreil les, casques, poporos – récipients utilisés par les Indiens pour conserver la chaux nécessaire à la consommation de feuilles de coca –, ornements nasaux, figures vo ti ves... Précieusement conse rvées, ces merveilles éclatantes sont prêtées cet été au château des ducs de Bretagne, à Nantes, pour l’ex po sition Les Esprits, l’or et le chaman, dans le cadre de l’année France-Colom bie. Elles révèlent à quel point la quête de l’Eldorado repo se sur un tragique malentendu.

Si, pour les Occidentaux, l’or signifie enrichissement, pour les civi - lisations précolombiennes, en revanche, le métal n’a aucune valeur marchande –le sel est un bien plus précieux. « Dans le monde préhispanique, ce métal est associé aux dieux, à la nature, aux astres symboles de fertilité, souligne Maria Alicia Uribe Villegas, directrice du musée de l’Or. Son intérêt n’est donc pas matériel, mais spirituel. » Considéré comme la sueur ou les larmes du soleil, l’or brut ne vaut rien. Mais, mélan gé avec de l’argent ou du cuivre, puis travaillé pour être transformé en ornements ou en offrandes, il permet, à travers différents rites, de maintenir le bien-être de la société et de garantir la reproduction de la nature. Pour les tribus indigènes, les plantes, les animaux, les hommes, les esprits, les montagnes et les fleuves composent un grand cosmos où ces différents éléments peuvent passer d’un état à l’autre. Paré d’ornements d’orfèvrerie zoomorphes et soumis à l’influence de substances halluci nogènes, le chaman, expert dans les processus de transformation, accède à d’autres univers pour percevoir, par exemple, le monde à travers les yeux d’une autre espèce. Il peut ainsi prendre l’identité de l’oiseau, de la chauve-souris ou du jaguar, maîtres du ciel, de l’inframonde ou de la jungle. C’est l’envol chamanique. En faisant voyager son esprit, il part à la rencontre des puissances de l’invisible, pour les combat tre ou négocier avec elles afin de guérir un malade, ou leur demander d’accorder aux chasseurs le gibier qui va nourrir la communauté.

Légende ou réalité? En 1969, des chasseurs ont découvert par hasard dans une grotte un petit radeau en or de 19,5 centimètres de longueur, semblable à celui du récit. L’embarcation a été réalisée avec la technique de la fonte à la cire perdue – le modèle est façonné en cire puis recouvert d’argile; après cuisson, le métal en fusion occupe la place laissée libre par la fonte de la cire. On y distingue clairement un personnage central paré d’une coiffe et de pen dentifs pour les oreilles et le nez : le caci que. Que le frêle esquif ait miraculeusement échappé au pillage des Euro péens est un miracle.

Chef-d’oeuvre du musée de l’or, le radeau muisca est surtout aujour - d’hui un trésor national. « Après leur indépendance, les nations sud-américaines ont cherché à mettre en valeur une identité distincte de l’influence espa gnole, raconte Maria Alicia Uribe Villegas. Le Pérou et le Mexique se sont appuyés sur leurs architectures inca et aztèque. En Colombie, nous n’avons pas de tels édifices monumentaux. La source de notre fierté, c’est le travail de l’or. » Pour Ernesto Montenegro, directeur de l’Institut colombien d’anthropologie et d’histoire, le précieux métal représente une valeur commune dans un pays composé de descendants de peuples indigènes, d’esclaves africains et de colons. « La Colombie, qui fêtera le bicentenaire de son indépendance en 2019, interroge son passé pour mieux construire l’avenir, explique-t-il. A travers l’orfèvrerie, elle trouve un motif de cohésion nationale. » L’anthropologue Fabian Sanabria, commissaire de l’année France-Colombie, voit, lui, dans l’envol chamanique l’évocation poétique d’un nouvel élan pour son pays : « Passer d’un monde à un autre, c’est ce que la Colombie est en train de faire avec le processus de paix et la fin du conflit armé. »

A l’Institut colombien d’anthro - pologie et d’histoire, accrochée audessus du bureau du directeur, une grande photo attire l’oeil. En s’approchant, on croit reconnaître des canons ensablés. Il s’agit de ceux de l’épave du San José, un galion espagnol coulé en 1708 par les Anglais alors qu’il re - joignait l’Es pa gne avec, dans ses cales, des richesses du continent sudaméricain. Ernesto Montenegro et son équipe sont sur le point de lancer les fouilles, au large de Carthagène, à près de 300 mètres de profondeur. « Dès que j’en parle, confie le directeur, tout le monde me pose la même question : “Alors, y a-t-il de l’or?” » Le navire pourrait contenir un magot compris entre 1 et 10 milliards d’euros. La Colombie n’en a pas fini avec l’Eldorado.

L’orfèvrerie joue aussi un rôle primordial dans le rite d’intronisation du nouveau chef de la communauté, le cacique. En 1636, Juan Rodriguez Freyle, chroniqueur du nouveau royaume de Grenade – l’ancien nom de la Colombie –, consigne par écrit le récit d’une cérémonie chez les Muisca, le peuple qui vivait dans la région de Guatavita. « Sur ce lac on faisait un grand radeau en joncs, décoré autant qu’il se pouvait... Ils dévêtaient l’héritier et le mettaient nu, le recouvraient d’une terre collante et le pulvérisaient d’une poussière d’or moulue, de sorte qu’il allait sur ce radeau entièrement recouvert de ce métal. » Pendant que le futur chef naviguait au centre des eaux, les membres de la communauté jetaient des figures votives en or en guise d’offrandes aux dieux. L’Eldorado n’est donc pas un lieu, mais une personne, un homme couvert d’or.

FRANCE-COLOMBIE, MATCH RETOUR

Jusqu’à la fin de l’année, la Colombie est à l’honneur en France. Ce second volet de l’année croisée entre les deux pays est l’occasion de changer le regard des Français sur un territoire, qui, en plein processus de paix, tente d’oublier soixante-dix ans de conflit armé. Cette histoire agitée est notamment au coeur de La Despedida, la nouvelle pièce de la compagnie de Bogota Mapa Teatro, qui voyagera cet automne à travers l’Hexagone. La création contemporaine colombienne sera bien représentée avec, notamment, l’événement collectif Cosmopolis au Centre Pompidou (à partir du 18 octobre), la première rétrospective de l’artiste Beatriz Gonzales au CAPC de Bordeaux (à partir du 23 novembre), un focus colombien à la Fiac (jusqu’au 22 octobre) et une exposition de dessins de Johanna Calle à la Maison de l’Amérique latine, à Paris (à partir du 11 octobre). Colloques et rencontres autour de la gastronomie, de la musique, des écritures, du cinéma et du patrimoine rythmeront le calendrier. L’année se terminera dans la nuit du 16 au 17 décembre par un grand bal au Centquatre, à Paris (XIXe).

Andin Le lac de Guatavita, dans la cordillère orientale, où étaient jetés des objets précieux.

 

Rituel La cérémonie de l’or sur le lac de Guatavita marque la naissance du mythe de l’Eldorado.

Malentendu L’or travaillé par les tribus précolombiennes avait une valeur spirituelle – et non matérielle comme en Occident.

 

Parures (de g. à dr.) : ornement de bâton en forme d’oiseau, deux figures votives (radeau et guerrier), et un pectoral en forme d’homme chauve-souris.

 

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