lundi 7 août 2017

"Il y a souvent beaucoup de gens intelligents dans l’appareil d’Etat mais quand vous les empilez les uns sur les autres, ce n’est pas la manière la plus rapide et efficace d’avancer. "

Ce trio qui dirige la France

Par Solenn de Royer

A l’Elysée, Emmanuel Macron s’appuie sur ses deux hommes de confiance, Alexis Kohler et Ismaël Emelien, des bourreaux de travail qui lui sont entièrement dévoués.

Les analogies sont parfois hasardeuses, qu’importe. Elles peuvent aussi aider à comprendre. Si l’on devait puiser dans le registre religieux pour définir le trio soudé que forment Emmanuel Macron, Alexis Kohler et Ismaël Emelien, ce serait la Sainte Trinité. Parce que c’est d’elle que tout procède.

De fait, le président de la République, son secrétaire général et son conseiller spécial concentrent tous les pouvoirs. A trois, ils dirigent la France. Et en dehors d’eux, point de salut. « Macron, Kohler, Emelien, c’est un triangle d’or, où se prennent toutes les décisions stratégiques, observe un haut fonctionnaire, parfait connaisseur de la machine étatique. A Matignon ou à Bercy, ils ne voient passer ni les flèches ni les indiens. »

Dans un système hypercentralisé autour de l’Elysée, avec des ministres techniciens dénués de poids politique, des cabinets dont le nombre de conseillers a été drastiquement réduit, un premier ministre, Edouard Philippe, qui n’a pas vécu la campagne ni participé à l’élaboration du programme, et des parlementaires novices, Emmanuel Macron et sa garde rapprochée ont les coudées franches.

« Macron a fait le choix d’un pouvoir extrêmement concentré, note un familier du palais. En réalité, il pense que ce sont les circuits courts qui fonctionnent bien. Surtout il n’a confiance en personne. En lui, beaucoup. Mais c’est à peu près tout. Alexis et Ismaël font exception. A trois, ils décident de tout, sur le fond et sur la forme. Car l’action et la communication sont indissociables. »

Centralisation

Dans son bureau situé au premier étage de l’Elysée, dont il s’agace du côté vétuste et inchangé depuis une ou deux décennies, le secrétaire général Alexis Kohler assume une certaine centralisation du dispositif, par souci de « cohérence » et de « responsabilité ».

« Pour qu’un bateau avance vite et droit, il faut éviter qu’il y ait plus de barreurs que de rameurs », explique le haut fonctionnaire, lunettes à fine monture, cravate club à rayures bordeaux sur chemise oxford bleu pale, le tout d’un furieux classicisme.

« Dans un système avec plus de ministres et plus de conseillers, moins d’intégration à l’étage du dessus, les décisions se prenaient plus difficilement, poursuit-il. Il fallait parfois 36 heures pour faire partir un communiqué de presse ! Il y a souvent beaucoup de gens intelligents dans l’appareil d’Etat mais quand vous les empilez les uns sur les autres, ce n’est pas la manière la plus rapide et efficace d’avancer. »

C’est un paradoxe : alors qu’Emmanuel Macron s’est appuyé sur une folle capacité de séduction pour conquérir le pouvoir, ses deux plus proches conseillers qui le suivent depuis le ministère des finances et furent les principaux artisans de sa campagne, sont des hommes sobres et austères, taiseux et minutieux, qui fuient la lumière.

Mais le jeune président et ses deux principaux lieutenants ont en commun une intelligence hors norme et le même côté rigide et méthodique, « control freak ». Ceux qui les côtoient les décrivent aussi comme étant froids et sans affects. Sur le fond, les trois hommes, qui ont tous un lien passé avec le privé (Rotchild, MCS croisières, Havas) partagent une pensée libérale, doublée d’une obsession de l’efficacité.

Les « deux hémisphères » du président

Alexis Kohler, 44 ans, et Ismaël Emelien, 30 ans, sont les « deux hémisphères » du président, selon les mots du secrétaire d’Etat à l’économie, Benjamin Griveaux, qui les connaît bien.

« Technicien hors pair », belle machine intellectuelle issue de l’administration du Trésor, le secrétaire général de l’Elysée est perçu au sein de la haute administration comme étant l’un de ses meilleurs éléments. « C’est un grand pro, observe ainsi le député socialiste des Landes et ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée, Boris Vallaud. Il connaît ses dossiers impeccablement. On peut ne pas partager son jugement, s’y opposer, mais il est toujours argumenté. C’est l’ombre de Macron qui ne prend jamais sa lumière. Même ADN libéral formé à l’école de Bercy. Si le président se retourne, Kohler est toujours là. »

L’Alsacien, ancien directeur de cabinet adjoint de Pierre Moscovici à Bercy, connaît parfaitement le premier ministre Edouard Philippe, avec lequel il a milité chez les jeunes rocardiens, et le directeur de cabinet du ministre de l’économie, Emmanuel Moulin, rencontré sur les bancs de Sciences-Po, et avec lequel il a partagé d’innombrables parties de backgammon. Un réseau qui lui permet aujourd’hui de garder un œil averti sur la machine gouvernementale, qu’il tient brides courtes.

Entièrement dévoué à son patron, Ismaël Emelien, diplômé de Sciences Po et ex-collaborateur de l’ombre de Dominique Strauss-Kahn, est le « créatif » (toujours selon Griveaux) de l’équipe. Lunettes à grosse monture, souvent vêtu d’une chemise sous un simple pull-over, il a la haute main sur les études d’opinion et la stratégie de communication mais refuse d’être au contact des journalistes, dont il se méfie et qu’il n’aime pas.

« Machines à bosser »

« Alexis et moi sommes très différents, je n’ai pas sa capacité technique mais nous complétons nos regards », explique le jeune conseiller au look de « nerd » de la Silicon Valley. « Ismaël s’occupe un peu de tout, note l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Julien Vaulpré, aujourd’hui directeur général du cabinet de conseil en communication Taddeo. Il indique au président ce que ses décisions, sur tel ou tel sujet, envoient comme message politique. Le Make our planet great again” à destination de Donald Trump, c’est lui ! »

Si Macron a un lien d’affection avec Emelien, il traite Kohler d’égal à égal. En quittant Bercy fin août 2016, il avait vanté le « dévouement extrême » de son directeur de cabinet et une intelligence qu’il disait lui « envier ». « Kolher et Emelien sont la tour de contrôle, le radar du président, observe un conseiller ministériel influent. Ils sont à la fois respectueux de l’administration mais sceptiques sur la technocratie, dont ils connaissent les pesanteurs. »

Surtout ils osent parler au chef de l’Etat sans détour, alors que l’Elysée a toujours favorisé l’esprit de cour. Comme ses prédécesseurs, Kohler occupe le bureau contigu au salon vert, lui-même situé à côté du salon doré dévolu au président de la République depuis le général de Gaulle, à l’exception de Valéry Giscard d’Estaing.

Emelien, lui, a décidé de reprendre l’ancien bureau sous les toits occupé par Macron entre 2012 et 2014, pour rester connecté à l’équipe de campagne, logée dans la même aile du palais. A l’image de leur patron, les deux hommes, des « machines à bosser », selon les mots d’un ministre, travaillent jour et nuit, au sens propre.

Proximité

Le secrétaire général, qui arrive au palais vers 8 h 45 après avoir pris un café avec sa femme et déposé son fils à l’école, en repart au milieu de la nuit, vers 3 heures du matin. Le conseiller spécial a plus ou moins adopté le même rythme. Tous deux échangent avec le chef de l’Etat, via une messagerie cryptée, jusque tard dans la nuit.

La proximité qui s’est instaurée entre eux s’est notamment forgée à l’aune de ce rythme infernal. « Ils dorment quatre heures par nuit, ils passent vingt heures ensemble, ça crée des liens », sourit un haut fonctionnaire qui les connaît bien. « Ils font les 3/8 à eux tout seuls », observe un conseiller ministériel.

En arrivant à l’Elysée, Alexis Kohler a tenu à rationaliser la topographie des bureaux, regroupant les conseillers par pôle, afin de favoriser la « collégialité » du travail. « J’aime bien les choses organisées, la cohérence », reconnaît le secrétaire général, qui planifie une réunion de cabinet tous les quinze jours. Deux fois par semaine, il réunit la garde rapprochée du président pour une réunion d’agenda. De son côté, Emelien assiste à la plupart des réunions stratégiques.

Mais pas de réunion ritualisée à trois, avec le chef de l’Etat. « Un fantasme »,élude le conseiller spécial, qui réfute l’idée d’un trio qui concentrerait toutes les décisions entre ses mains, au dépend de Matignon ou du Parlement.

« Un souci de l’efficacité »

« Chacun est à sa place, c’est un gage d’efficacité », poursuit l’éminence grise. « Il y a une logique de travail entre un directeur de cabinet et un conseiller spécial, renchérit Kohler. Il y a aussi une logique historique. Quand vous passez autant de temps avec les gens, et que vous vivez des choses aussi intenses, soit vous vous appréciez vraiment, soit vous ne vous voyez plus en peinture. »

Boucliers du président, les deux hommes exécutent ses décisions sans états d’âme. A chaque crise menaçant le régime, ils sont les deux piliers sur lesquels Macron s’appuie pour évaluer la situation et trancher.

Les affaires Ferrand et Bayrou ont été gérées à trois, avec un Emelien à la manœuvre pour rédiger les argumentaires à les égrener ensuite devant la presse.

« C’est souvent cynique et brillant », note un familier du palais, qui ajoute : « Kohler et Emelien sont deux personnalités très méthodiques. Il y a chez eux un souci de l’efficacité qui peut parfois confiner à la brutalité. Ils n’ont pas hésité à tuer les socialistes les plus influents de l’ex-majorité au moment des législatives, en investissant des candidats forts en face. Ils ne réfléchissent pas en termes de clivage droite/gauche, ils se demandent toujours ce qui est le plus efficace pour conquérir et conserver le pouvoir. Et quand ça ne marche pas, ils n’hésitent pas à changer leur fusil d’épaule. »

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